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ABREGE DE CIVILISATIONS COMPAREES

Elisabeth MASSA & Bernard NADOULEK

lundi 1er août 2016

Sept civilisations mondialisées :

africains, indiens, asiatiques, latins, anglo-saxons, musulmans, slaves


Sommaire

I - INTRODUCTION

1. État du débat
2. Pourquoi étudier les civilisations ?
3. Définitions
4. Les méthodes de formation aux civilisations

II - SEPT CIVILISATIONS MONDIALISÉES : idées clefs.

1. Civilisation africaine, dialectique du visible et de l’invisible
2. Civilisation indienne et logique des castes
3. Civilisation asiatique et dialectique de l’adaptation
4. Civilisation latine et rhétorique de la création
5. Civilisation anglo-saxonne et logique du combat
6. Civilisation musulmane et logique de la fusion
7. Civilisation slave et dialectique du déchirement

III - COMPARAISONS THÉMATIQUES

1. Paradigmes civilisateurs
2. Mythes fondateurs
3. Sociétés
4. Religions et théologies
5. Impact des religions sur le politique et l’économie
6. Guerre et stratégie
7. Économies traditionnelles
8. Économies contemporaines : état des lieux
9. Émergence du politique
10. Modèles politiques contemporains
11. Qu’est-ce qu’un chef ?
12. Conceptions du temps

BIBLIOGRAPHIE THÉMATIQUE

LES AUTEURS.

Elisabeth MASSA est journaliste. Elle a animé des séminaires pour les grandes entreprises et les instituts de formation. Elle a également collaboré aux ouvrages de Bernard NADOULEK pour la mise au point des textes depuis 1985. L’idée de cet Abrégé… est d’elle.

Bernard NADOULEK est professeur de civilisations comparées et conseil en stratégie. Il a publié de nombreux ouvrages sur la mondialisation, les civilisations et la stratégie.

INTRODUCTION

L’état du débat sur les civilisations

En 1989, après la chute du Mur de Berlin, un Américain d’origine japonaise, Francis Fukuyama nous prédit "La fin de l’histoire" dans un article où il annonce l’avènement universel de la démocratie libérale. Fascisme et communisme étant discrédités, la démocratie libérale devrait s’étendre à l’échelle mondiale, remplaçant la guerre par le commerce. Or, la réalité internationale contredit cette thèse. Économiquement, les Asiatiques concurrencent les Occidentaux avec des stratégies dirigistes d’État qui n’ont rien à voir avec le libéralisme. Politiquement, les mouvements islamistes et les groupes terroristes s’affirment à travers le Califat, qui est une négation de la démocratie. En 1994, le débat s’inverse avec un article de Samuel Huntington "Le choc des civilisations" qui annonce que les conflits majeurs du XXIe siècle seront fondés sur les différences entre les civilisations. Il prédit l’avènement d’une alliance de pays asiatiques et musulmans, s’armant pour faire front à l’Occident. Là encore, la thèse est démentie par les affrontements qui suivront (Yougoslavie, Rwanda, Irak) qui ont lieu, non entre civilisations, mais au sein de chaque civilisation. C’est entre des groupes très proches que les tensions s’exacerbent. Comment ce débat s’est-il développé et où en sommes-nous aujourd’hui ?

Fukuyama et la fin de l’histoire. Selon Fukuyama, depuis la fin du XIXe siècle, les conflits se sont exacerbés entre trois idéologies à vocation universelle : le fascisme, le communisme et la démocratie libérale. Le fascisme, son culte du chef, son État policier omniprésent et son mythe d’une communauté raciale soudée, ont été discrédités par les atrocités des régimes dictatoriaux et leurs défaites dans les deux guerres mondiales du XXe siècle. Le communisme, sa bureaucratie, son économie planifiée et sa répression des dissidents, se sont effondrés avec l’implosion de l’URSS. Il ne reste donc plus que la démocratie libérale pour servir l’avenir de l’humanité. Il y a bien quelques dictatures et des obstacles identitaires comme la religion et le nationalisme, mais ils sont pris dans une évolution générale où la démocratie et le libéralisme sont les constituants d’une civilisation universelle. Si la démocratie libérale est le meilleur des régimes, c’est parce que le matérialisme moderne fait de tous les humains "des individus rationnels à la recherche du profit". Les idéaux dépassés de courage et de sens du sacrifice sont remplacés par des calculs de rentabilité ou par la recherche de solution techniques. C’est cet idéal pacifique de la démocratie libérale qui gouvernera le monde à longue échéance, d’où la fin de l’histoire.

Les relations internationales et la paix

L’idée de la fin de l’histoire n’est pas neuve. Elle nous vient d’Hegel qui, en 1806, voyait dans les idéaux républicains de la Révolution Française un système politique où les droits des individus sont protégés et où le pouvoir s’exerce légitimement par le vote des peuples. Ce système républicain étant destiné à s’universaliser, c’est la fin de l’histoire au sens où ce modèle politique n’a plus à s’améliorer. Sur le plan des relations internationales, cela signifie que des républiques qui ne sont plus soumises aux velléités guerrières des Princes, mais gouvernées par la raison, ne seront plus portées à se faire la guerre pour des motifs arbitraires. Même si "l’agression et l’expansionnisme sont des caractéristiques universelles des sociétés humaines", selon Hobbes, les conflits de l’avenir évolueront vers une concurrence économique de nature plus pacifique. Ce point de vue étant repris et actualisé par Fukuyama. Malheureusement, l’histoire dément aussi bien Hegel que Fukuyama. Nul besoin d’insister sur les innombrables conflits dans le monde depuis 1989. De plus, la concurrence économique et le néolibéralisme ont accentué les inégalités et provoqué une misère accrue dans le monde. Misère qui est et sera inévitablement la source de nombreux conflits à venir.

La question des civilisations. Pour Fukuyama, les différences de culture ne sont pas des obstacles à une civilisation universelle démocratique et libérale fondée sur l’individu et la recherche du profit maximum. Selon lui, les succès des pays d’Asie sont dus à l’adaptation de leurs cultures à l’économie de marché. Il évoque l’héritage asiatique d’une éthique du travail et son héritage religieux, mais il assure "qu’aucune théorie du développement n’envisage la culture comme un moule du comportement économique". Pourtant, Fukuyama admet que chaque société associe des valeurs à la satisfaction du travail accompli et de la reconnaissance qu’il procure. Dans son livre, il cite Max Weber qui montre comment l’éthique protestante a construit les fondements du capitalisme en faisant du travail une tache religieuse. Fukuyama oppose "les empires du ressentiment" (nés de l’hindouisme, de l’intégrisme islamique ou de la communauté afro-américaine) qui n’ont pas su s’adapter aux évolutions économiques et technologiques de l’Occident et "les empires du respect" (pays d’Asie) dont la loyauté au travail est exemplaire. Mais il persiste à attribuer leur succès à leur adaptation au libéralisme et refuse de les considérer comme des modèles à part entière. Un propos pour le moins contradictoire.

Huntington et le choc des civilisations. L’euphorie née de la chute du mur de Berlin retombera vite avec la guerre du Golfe et la montée du terrorisme du FIS en Algérie. Il ne faudra pas longtemps pour qu’à l’optimisme de Fukuyama succède un pessimisme, qui s’exprime dès 1994 dans l’article d’Huntington, "Le Choc des Civilisations". Selon Huntington, au XXIe siècle, les principales causes de conflits tiendront aux différences entre les civilisations. Les guerres entre les princes ont duré jusqu’en 1793, les guerres entre les nations jusqu’à la fin de la Première Guerre Mondiale, et celles des idéologies (communisme, fascisme, démocratie libérale) jusqu’à la chute de l’URSS. Toutes ces formes de guerre avaient en commun d’être des "guerres civiles occidentales". Après la guerre froide, la politique internationale ne sera plus dominée par les rapports entre les puissances occidentales, mais par des conflits entre les civilisations, dans un monde devenu multipolaire et multiculturel. Selon Huntington, le monde est structuré par les interactions "de sept ou huit civilisations" : occidentale, confucéenne, japonaise, islamique, hindouiste, slave-orthodoxe, latino-américaine et "peut-être" africaine ! Les conflits majeurs du futur auront lieu sur les frontières qui séparent ces civilisations.

La guerre entre les civilisations. Ces conflits tiennent au repli identitaire provoqué par la mondialisation. Dans les guerres "classiques", les positions respectives des protagonistes sont négociables puisqu’elles tiennent à ce que chacun peut ou veut faire. Les guerres entre les civilisations seront plus graves : les positions n’étant pas négociables puisqu’elles tiennent à ce que chacun est et ne peut changer. Un conflit de civilisations relèverait donc de la guerre totale. Huntington insiste sur l’Islam comme principale menace antioccidentale, à cause du syndrome du "pays-frère" et au jeu des alliances civilisationnelles qui seront déterminantes dans les conflits. Selon Huntington, l’alliance la plus à craindre est la "connexion islamo-confucéenne", qui défie les intérêts et les valeurs de l’Occident. Il décrit la montée en puissance d’États armés, qui n’acceptent aucune politique de limitation des armements. C’est la Chine qui, selon Huntington, est l’acteur de ce développement du potentiel militaire anti-occidental, car ce transfert massif d’armement aurait lieu de l’Extrême-Orient vers le Moyen-Orient. Dans cette course aux armements, l’objectif de la connexion islamo-confucéenne est d’acquérir les armes et les technologies nécessaires pour contrer la puissance militaire de l’Occident

L’Occident contre le reste du monde

Le choc des civilisations est d’abord dû à l’affaiblissement du modèle occidental. D’autre part, nous assistons à une "désoccidentalisation" des élites mondiales, qui reviennent à leurs modèles autochtones. Selon Huntington, la prochaine guerre mondiale sera une guerre entre l’Occident et le reste du monde. Pour les non-Occidentaux, l’Occident domine les institutions internationales et les utilise pour promouvoir ses valeurs. Mais ces efforts rencontrent peu d’écho et entraînent une réaction contre "l’impérialisme des Droits de l’Homme", une réaffirmation des "valeurs indigènes", et une montée de l’intégrisme religieux. Le nouveau mot d’ordre est : "se moderniser sans s’occidentaliser". Huntington conclut par des recommandations pour les pays occidentaux : renforcer l’unité dans leur aire de civilisation, y incorporer les cultures qui se rapprochent de la leur, empêcher que les conflits entre civilisations dégénèrent en guerres majeures, ne pas trop réduire leurs capacités militaires, exploiter les divisions entre États confucéens et musulmans, soutenir les étrangers favorables aux valeurs occidentales, renforcer les institutions internationales porteuses des valeurs occidentales et y favoriser la participation de pays non occidentaux. D’où le passage du G8 au G20.

Les critiques.

De nombreuses critiques, de tous bords, ont été faites à Huntington. Jamais il n’y a eu de guerre entre civilisations. Seules les Nations se font la guerre. La classification des civilisations est incohérente. Sur l’Occident, dont le lien commun serait le christianisme, il sépare les Latino-Américains catholiques et les Slaves orthodoxes. Sur l’Asie, il sépare la civilisation confucéenne et la civilisation japonaise, alors que le Japon est confucéen ! Il se demande si l’Afrique est une civilisation ! Sur la connexion islamo-confucéenne : difficile d’imaginer des connexions entre pays asiatiques, d’un côté, et musulmanes de l’autre. Deux aires culturelles déchirées de rivalités internes et qui parviendraient à s’unir ? Alors que, selon lui, ce sont les antagonismes qui fonderaient les rapports entre civilisations ! Que dire de l’absence d’arguments économiques ? Mais les principales critiques viennent de ce que nous avons pu observer depuis la parution de l’ouvrage en 1994. D’une part, toutes les guerres récentes ont eu lieu non entre civilisations, mais à l’intérieur de chacune d’elles. Enfin, là où le facteur identitaire semble primer (purification ethnique de l’ex-Yougoslavie, par exemple), ce facteur recouvre des enjeux matériels (territoires et ressources) beaucoup plus pertinents que les aspects culturels.

Pourquoi étudier les civilisations ? Nous avons besoin d’étudier les civilisations pour mieux nous comprendre, pour communiquer, pour coopérer à l’échelle mondiale. Prenons un exemple : la propriété intellectuelle est aujourd’hui un point de friction décisif dans la mondialisation. Elle touche des domaines divers allants : de la propriété artistique à celle des marques, des brevets scientifiques aux transferts de technologie, de la contrefaçon matérielle au téléchargement des produits culturels numérisés. Or, les négociations commencées en 1947, avec la création du GATT, sont toujours au point mort à l’OMC. Pourquoi ? La propriété intellectuelle est un domaine récent, mais la propriété littéraire, qui a deux siècles d’histoire, va nous aider à entrer au cœur du problème. À partir d’une comparaison des lois française, américaine et chinoise, nous allons voir que le problème du statut de l’auteur, de l’œuvre et du public, ou encore de la relation entre auteur, éditeur et lecteur, est posé dans des termes très différents dans ces trois lois. En simplifiant, la loi française protège l’auteur, la loi américaine protège l’éditeur et la loi chinoise protège le peuple, c’est-à-dire les lecteurs. Pouvons-nous appréhender ces différences et nous en servir pour mieux appréhender un monde multiculturel ?

Les Latins et la rhétorique de la création

Sous la monarchie, des "privilèges" garantissaient la protection des œuvres sous forme d’autorisations accordées aux auteurs, aux imprimeurs, aux libraires, aux comédiens et aux directeurs de spectacle. Ces privilèges étaient des mesures de police qui permettaient un meilleur contrôle politique sur les créateurs. Il s’agissait moins de défendre les œuvres ou les auteurs, que de protéger la monarchie des idées subversives. La conception moderne du droit d’auteur apparaît avec les lois Le Chapelier, sous la Révolution Française dans le cadre de la lutte pour la liberté d’expression. Le 4 août 1789, l’Assemblée Constituante décide d’appliquer au travail des auteurs le "principe de liberté qui veut que chacun puisse s’exprimer sans la permission de personne", ainsi que le "principe de justice qui veut que tout travail obtienne son salaire". La propriété littéraire évolue de manière politique en incarnant successivement les valeurs de la monarchie, privilège et censure, puis celles de la révolution, liberté et justice. La loi française de 1992 reprend les principes des lois Le Chapelier, qui définissent le statut de l’auteur, de l’œuvre, des droits pécuniaires liés à son exploitation commerciale, ainsi que le "droit moral" d’un auteur à protéger son œuvre dans son intégralité.

La loi française

L’œuvre est l’expression de la personnalité de l’auteur dont le droit est inaliénable et imprescriptible, même pour une œuvre inachevée et non publiée. Pour Le Chapelier, le droit d’auteur est "la plus sacrée, la plus personnelle de toutes les propriétés est l’ouvrage, fruit de la pensée d’un écrivain". De même pour Lakanal : "De toutes les propriétés, la moins susceptible de contestation, c’est sans contredit celle des productions du génie ; et si quelque chose doit étonner, c’est qu’il ait fallu reconnaître cette propriété, assurer son exercice par une loi positive". La loi précise que "l’œuvre est réputée créée, indépendamment de toute divulgation publique, du seul fait de la réalisation". Le législateur précise que "l’auteur jouit, sa vie durant, du droit exclusif d’exploiter son œuvre sous quelque forme que ce soit et d’en tirer un profit pécuniaire". Ces dispositions sont complétées par le "droit moral" qui permet à un auteur de garder la maîtrise de l’exploitation de son œuvre. Le but visé est de permettre à un auteur de remettre en cause un contrat d’édition, si les dispositions financières ne sont pas respectées par l’éditeur ou s’il opère des changements dans cette œuvre sans l’accord de l’auteur. D’où le "bon à tirer", qui oblige l’éditeur à présenter la maquette initiale du livre à l’auteur et à obtenir sa signature avant de commencer le tirage.

Les Etats-Unis et la logique de la concurrence

En Amérique, la démocratie étant acquise dès le Congrès de 1775, la législation sur le droit d’auteur de 1887 ne se situe pas dans la perspective de la lutte pour la liberté d’expression, liberté déjà assurée par le Premier Amendement de la Constitution. La naissance du droit d’auteur est parallèle au développement d’une industrie littéraire (Tocqueville) et du déploiement du droit des affaires. Une "industrie littéraire", pour la première fois dans l’histoire, lance la diffusion de masse de journaux et de livres destinés au grand public. L’œuvre devient un produit qu’il s’agit d’adapter à une diffusion en nombre. L’impératif de diffusion au public modifie la notion d’auteur, qui englobe le créateur initial et les auxiliaires de la création : interprètes, producteurs de musique, de cinéma, diffuseurs. Le droit concourt à une fusion entre ceux qui créent, qui interprètent et qui diffusent. On aboutit ainsi à un système qui reconnaît la dimension collective de la création. L’œuvre n’est plus considérée comme l’expression d’un auteur, mais comme un produit, collectif et transformable par les interprètes, par les éditeurs de littérature ou de logiciels, ainsi que par les producteurs de cinéma ou de télévision. L’œuvre est un produit qui doit être adapté à la consommation.
La loi américaine. La législation sur le droit d’auteur est une disposition du droit des affaires. La propriété littéraire est un copyright, qui relève du droit de la commercialisation, plus que d’un droit protégeant la création. La loi expose peu de principes généraux, elle s’attache aux formalités que doivent accomplir les auteurs et aux procédés de reproduction des œuvres protégées. Le droit d’auteur est limité et traité à travers le droit des affaires car la vocation d’une œuvre est d’être diffusée. L’œuvre n’est protégée que si elle fait l’objet de formalités de dépôt et d’un contrat de diffusion. L’auteur jouit de droits pécuniaires (copyright) mais l’éditeur peut modifier les œuvres en fonction de la demande. Le copyright est un droit pécuniaire permettant de préciser les conditions d’exploitation et de diffusion d’une œuvre. La loi ne protège pas l’œuvre elle-même, mais sa diffusion. Il s’agit d’encourager la création dans l’intérêt du public. Trop protéger l’auteur entraverait la diffusion des œuvres. Ce sont donc les exploitants qui bénéficient de la protection juridique, par un état de fait que la loi n’a même pas besoin de préciser. D’où l’absence de droit moral qui permet à l’éditeur d’adapter les œuvres au goût du public : transformer un livre en scénario, le modifier, fondre deux logiciels en un seul, etc.

La Chine et la dialectique de l’instruction

Dans la tradition chinoise, qui a essaimé dans la plupart des pays asiatiques, plusieurs traits spécifiques et historiques influent sur la conception du droit d’auteur. Premièrement, le fait que les classiques chinois résultent d’une écriture collective. Le Tao Te King de Lao Tseu, les Analectes de Confucius, L’art de la guerre de Sun Tzun, etc., sont le produit de l’œuvre collective des sages, des fonctionnaires et des sophistes. Lao Tseu, Confucius et Sun Tzu ne sont que les symboles et non des auteurs réels. Deuxièmement, la tradition chinoise est marquée par une très forte méfiance envers le droit, notamment chez Lao Tseu et Confucius, et par une préférence pour les méthodes de conciliation qui permettent de dissoudre les conflits par des concessions réciproques, plutôt que de les trancher par des jugements. Troisièmement, par le statut d’une classe de lettrés, qui bénéficie de l’emploi à vie, qui détient le monopole de l’instruction, et pour qui l’éducation est un devoir dont elle ne saurait tirer de droit. Il y a une exception à cette tradition, l’école des "Légistes", qui préconise un système contraignant de lois autoritaires, de règlements policiers et de châtiments cruels. Son but : ériger un ordre absolu grâce à la répression et à la mise en place d’une société d’autosurveillance.

La loi chinoise

Les premières mesures sur la propriété littéraire sont issues de la tradition légiste et consistent en interdictions, assorties de punitions sévères, de reproduire des ouvrages protégés par l’État : au IXe siècle, interdiction de reproduire les calendriers officiels (qui ont une fonction politique, car chaque dynastie inaugure une nouvelle ère) ; au Xe siècle, interdiction de reproduire un chef-d’œuvre intitulé Neufs Écrits ; au XIIIe siècle, interdiction de reproduire des ouvrages juridiques exposant les doctrines officielles. La première loi sur le droit d’auteur sera promulguée par l’empereur Quing en 1910 : plus que les auteurs, c’est l’État que l’on protège. La méfiance envers le droit sera maintenue par les communistes qui le considèrent comme une "idée bourgeoise". Il faudra attendre les années 1990, pour que la loi sur la propriété littéraire et intellectuelle évolue et qu’une protection soit accordée aux œuvres, si elles contribuent à l’éducation du peuple. Le droit d’auteur est limité car la propriété littéraire ne doit pas entraver le droit de la société à la culture. L’auteur jouit d’un doit pécuniaire et moral à condition de contribuer au développement culturel et d’accepter de nombreuses dérogations qui assurent des accès gratuits aux moins favorisés. D’où l’ampleur de la contrefaçon en Asie.

Négociations internationales

Chaque civilisation à une conception du droit d’auteur née de sa propre histoire. Et ces différences sont fécondes car qui pourrait nier qu’une loi internationale légitime sur la propriété intellectuelle doit, à la fois protéger l’auteur (France) sans lequel il n’y a pas de création, l’éditeur (Etats-Unis) sans lequel il n’y a pas de diffusion, et les lecteurs (Chine) sans lesquels une œuvre n’a aucun sens. Une des raisons qui empêchent les négociations internationales de sortir de l’impasse est le fait que ces différences culturelles, jamais évoquées, bloquent les pourparlers. Il est vrai que l’obstacle de premier plan, c’est la différence des niveaux de développement entre les pays les plus développés, qui détiennent l’essentiel des brevets et les pays en voie de développement, qui tentent d’avoir accès à ces brevets sans en payer le prix (comme, par exemple, avec les médicaments génériques). Avec Internet et la numérisation des œuvres culturelles, industrielles et scientifiques, le temps d’une remise en perspective n’est-il pas venu ? Dans de nombreux autres domaines, des différences culturelles de même type doivent être remises au cœur du développement international pour résoudre des problèmes similaires. C’est pourquoi nous avons besoin d’étudier les civilisations.

Civilisation et culture : sens générique commun

En appliquant les concepts de civilisation et de culture à cette première période de l’histoire humaine, on distingue un sens générique commun aux deux concepts. Civilisation et culture désignent un ensemble complexe de phénomènes collectifs, transmissibles, évolutifs, à la fois matériels (alimentation, outils, armes, vêtements, habitat, etc.) et intellectuels (symboles, langue, coutumes, croyances, valeurs, etc.), qui permettent aux individus de coopérer et de communiquer. C’est un savoir-faire qui inclut tous les éléments permettant une maîtrise du milieu géographique, climatique et des ressources disponibles. En ce sens, le concept de civilisation est universel, et ne l’a jamais été autant qu’aux origines de l’histoire où il s’appliquait : à un savoir-faire encore homogène, à des groupes humains encore peu différenciés et, enfin, à un espace-temps qui évoluait très lentement. A ce premier stade, les deux concepts se distinguent a minima sur une échelle spatio-temporelle. Le concept de civilisation est englobant, il désigne l’état général d’avancement de l’histoire humaine. Le concept de culture est différenciant, il désigne les formes particulières de maîtrise du milieu, de coopération et de communication, qui s’établissent dans chaque zone géo-climatique.

Civilisation, définition générale

La notion de civilisation, appliquée à cette première phase de l’épopée humaine, est globale et universelle. Elle désigne le modèle de société des chasseurs-cueilleurs nomades, qui permet à tous les groupes humains de s’adapter à l’ensemble des écosystèmes rencontrés sur les cinq continents. La civilisation, c’est l’état de la technique et des réalisations matérielles qu’elles permettent à travers la coopération, c’est-à-dire la maîtrise de l’homme sur la nature. Les outils, qui permettent d’assurer le vêtement et l’habitat ; les armes qui permettent de développer la chasse ; le feu qui assure la cuisson et l’absorption de protéines animales qui augmentent la taille du cerveau. Ce qui va permettre à l’humanité de passer du statut de proie à celui de premier prédateur dans la chaîne alimentaire. La civilisation, c’est aussi l’état des mœurs et de leur régulation par le langage qui permet de communiquer ; les croyances qui servent à communier ; les interdits qui permettent de se maîtriser ; les traditions qui se transmettent, c’est-à-dire la maîtrise de l’homme sur sa propre nature. Enfin, la civilisation c’est l’esprit d’aventure, le besoin de découverte et la soif de connaissance, qui vont permettre au genre humain de s’adapter à toutes les niches géo-climatiques de la planète.

Culture, définition générale

L’idée s’applique à des groupes humains différenciés, pris à une époque donnée, en un lieu donné et dans un contexte donné. La civilisation se subdivise en cultures dont les spécificités permettent aux groupes humains de s’adapter aux particularités des différents écosystèmes, à leur flore et à leur faune, grâce à la création de technologies différenciées. Par opposition à l’universalisme de la civilisation, les cultures sont particularistes et se déploient dans les dimensions spécifiques de la vie de chaque groupe. Plus l’échelle spatio-temporelle est réduite, plus il est facile d’analyser la culture d’un groupe et ses mécanismes opérationnels. Par opposition à la civilisation, fondée sur le savoir-faire, les cultures se cristallisent sur l’identité, le faire-savoir qui permet de reconnaître un membre du groupe et de le différencier d’un étranger pour adapter son comportement dans la dynamique de coopération et de conflit qui règne à l’intérieur des groupes et entre les groupes. Au-delà des différences techniques, ce sont les modes vestimentaires, les formes de l’habitat, les objets artistiques, les croyances et les rites, qui forment l’essentiel de nos identités culturelles. Là où la civilisation englobe, la culture différencie, depuis la culture individuelle jusqu’à l’identité collective des groupes structurés.

Différences culturelles

Bien que les cultures se développent par imitation, chaque groupe humain n’a eu de cesse de revendiquer une origine "pure". Lévi-Strauss explique que, dans la plupart des sociétés primitives, les membres se désignent entre eux par des termes tels que "les hommes, les vrais ou les complets". Les autres, les étrangers, sont désignés comme "les mauvais, les méchants, les ombres" ; on les prive même parfois de réalité en les considérant comme des fantômes. Celui qui considère les membres d’une culture étrangère comme des sauvages ou des barbares ne fait donc qu’adopter une attitude primitive des plus typiques. Et Lévi-Strauss de conclure, "le barbare, c’est d’abord l’homme qui croit à la barbarie". Malgré la parenté des groupes humains, il semble y avoir une nécessité pour chaque groupe d’affirmer la négation de l’autre, de son humanité. Plus les ressemblances entre des groupes humains semblent évidentes, plus l’identité de chaque groupe semble menacée par le manque de différence et plus la négation de l’autre apparaît comme le seul recours de l’affirmation de soi. Selon cette hypothèse, par analogie, il est plus facile de comprendre que, dans notre période actuelle de mondialisation, un mode de vie qui s’universalise provoque des réactions identitaires de conflit et de xénophobie.

La civilisation : définition générale

Au singulier, le mot civilisation qualifie l’état d’avancement de la vie matérielle et intellectuelle d’une société. 1/ La vie matérielle, c’est l’état de la technique, des technologies, de la science et des réalisations qu’elles permettent, c’est-à-dire la maîtrise de l’homme sur la nature. 2/ La civilisation, c’est aussi l’état des mœurs et de leur régulation par la morale, les valeurs, les croyances, la religion, le droit et les institutions, c’est-à-dire la maîtrise de l’homme sur sa propre nature. 3/ Le mot civilisation et le verbe civiliser ont une racine commune qui fait référence à l’action civilisatrice que les pôles de culture les plus développés exercent sur les moins développés. Ce qui entraîne souvent un jugement de valeur arbitraire, conduisant à hiérarchiser les civilisations, à en disqualifier certaines, à en privilégier d’autres et même à confondre "sa" civilisation avec "la" civilisation. Les sédentaires du néolithique affirmeront leur supériorité sur les nomades ; puis les Grecs, les Indiens, les Chinois désigneront leurs voisins comme des barbares ; enfin, les Européens inventeront le concept de civilisation pour justifier leur domination sur leurs empires coloniaux respectifs (Elias). L’effet de ce processus est la hiérarchisation des civilisations, établie du point de vue des plus puissantes d’entre elles !

La culture : définition générale

Au singulier, le mot culture qualifie le mode de socialisation, de transmission et d’apprentissage spécifique à un groupe humain donné. L’étymologie du mot culture, qui renvoie à celle du verbe cultiver, fait également référence à la manière dont un individu peut transmettre, augmenter et prolonger un processus d’apprentissage en intégrant de nouvelles connaissances et compétences, voire de nouvelles valeurs. La différenciation des modèles culturels se développe entre les civilisations nomades et sédentaires, mais surtout à l’intérieur des civilisations. Que ce soit chez les nomades indo-européens et sémites, ou encore chez les sédentaires des mondes méditerranéen, indien et chinois, les différences locales se précisent. Entre nomades et sédentaires, deux projets de société s’ébauchent, l’un fondé sur l’élevage, l’autre sur l’agriculture. Dans les deux civilisations et au sein de chacune d’elles, la différenciation tient aussi aux traditions, aux coutumes, à la prééminence accordée à des divinités locales, dans les formes d’art, ou encore dans les modes de transmission des connaissances historiques ou techniques. La naissance de ces différences est accélérée par le fait que, plus on est proche de son voisin, plus on tient à s’en distinguer, à affirmer une identité spécifique.

Différents ?

À la fin du paléolithique, les ressemblances entre les groupes humains sont un facteur de conflit. Ces ressemblances sont vécues comme une menace pour l’identité de chaque groupe, comme une possibilité d’être confondu avec l’autre, d’autant plus qualifié "d’étranger" qu’il est proche. De même, si des minorités jouent souvent le rôle de bouc émissaire, c’est pour affirmer la cohésion du groupe, de son identité qui ne va pas de soi. Une fois cette identité clairement établie, comme ce sera le cas au néolithique où les cultures permettaient de distinguer les différents groupes humains, la tolérance devient d’autant plus facile que les identités sont moins menacées. Dans les mondes méditerranéen, indien et chinois, les différences locales se précisent et s’accélèrent : plus le voisin est proche, plus on tient à s’en différencier, à construire une identité originale. Une fois cette identité établie, les cultures permettent de distinguer les différents groupes sans que l’identité des groupes humains ne soient remise en cause. Les humains s’acceptent mieux grâce à leur capacité de distinguer le semblable et l’étranger. Même la distinction entre nomades et sédentaires ne se traduit pas encore dans l’antithèse entre barbares et civilisés. Mais cette phase de tolérance ne va malheureusement pas durer.

La tolérance semble procéder d’une dialectique équilibrée entre universalisme et particularisme. Une dynamique qui nécessite suffisamment d’universalisme civilisateur pour créer une communauté globale de valeurs, et suffisamment de différenciation culturelle pour établir les identités des groupes de protagonistes. Il faudra attendre les grandes invasions, du côté des nomades, et l’unification des premières civilisations, du côté des sédentaires, pour voir resurgir les antagonismes culturels du paléolithique sous des versions de plus en plus élaborées. Autrement dit, la tolérance pourrait s’installer quand les différences culturelles sont dans une période de relative stabilité (les 4 à 5 millénaires du néolithique), et l’intolérance resurgirait dans les périodes de changement, de mutations, de brassages, de métissages identitaires. Les débuts de l’Antiquité sont brièvement marqués par une période de tolérance. Les grands foyers de civilisation intègrent l’existence d’un fonds commun de dieux et de rites, avec des variantes locales. Les Dieux sont les mêmes pour tous les hommes et leur nom est traduisible d’une langue à l’autre. Les choses évolueront vite avec la montée d’impérialismes culturels dont les principales responsables seront les grandes religions.

L’ethnocentrisme naïf de l’Antiquité

Pendant qu’un combat mondial se livre entre nomades et sédentaires, les différences culturelles entre les civilisations sédentaires vont s’exacerber. Chez Hérodote, au Ve siècle avant notre ère, nous trouvons les premières descriptions des différences culturelles entre Grecs et Barbares (Perses, Babyloniens, Égyptiens, Scythes, Éthiopiens, Indiens, etc.). Hérodote admet les différences de coutumes de manière tolérante : "car, si quelqu’un proposait à tous les peuples de choisir les meilleures de toutes les coutumes, après les avoir examinées, chaque peuple choisirait les siennes propres : tant chacun, en sa pensée, place ses usages au-dessus des usages d’autrui". Et Hérodote de conclure : "Pindare, selon moi, a été bien inspiré quand il a dit : "La coutume est la reine de tous les hommes". Mais, dans les récits fantaisistes de ses Histoires, Hérodote cède à un ethnocentrisme naïf, attitude qui consiste à interpréter une culture étrangère à partir de ses propres valeurs, à la considérer de manière déformée et à porter sur elle des jugements erronés. L’ethnocentrisme peut même conduire à considérer toutes les cultures étrangères comme inférieures. Ce sera le cas avec les impérialismes culturels qui se fonderont sur une base religieuse dans toutes les civilisations.

Civilisation : de l’universel à l’identitaire

Après la naissance de la civilisation africaine au paléolithique, puis celle des civilisations indiennes et asiatiques au néolithique, c’est pendant une troisième une période de l’histoire, qui va du IVe au IXe siècle, que les civilisations latine, anglo-saxonne, musulmane et slave émergent successivement. Dès lors la dimension universelle de la civilisation coexiste avec ses dimensions identitaires. La civilisation, prise dans son sens universel, est le plus haut degré d’unité des groupes qui composent le genre humain. On peut la définir comme l’état d’avancement matériel et intellectuel de l’humanité. En revanche, prises dans leur sens identitaire, les civilisations perpétuent les facteurs culturels communs à des peuples qui peuvent avoir évolué sur le plan historique et essaimé sur le plan géographique. Par exemple, la civilisation latine va historiquement évoluer, depuis l’Empire romain jusqu’à la Renaissance et de la Contre-réforme à nos jours. La civilisation anglo-saxonne va se disperser géographiquement, depuis la Germanie jusqu’à l’Angleterre et des Etats-Unis jusqu’aux dominions canadien, africain du sud, australien et néozélandais. Ni l’évolution historique, ni la dispersion géographique, ne remettent en cause les valeurs de chaque noyau civilisateur.

Les civilisations : définitions plurielles

Leurs dimensions spatio-temporelles et humaines sont nombreuses. 1. Produits de l’histoire, de la mémoire collective et de ses réinterprétations. 2. Visions du monde, où coexistent des mythes, des traditions, des doctrines et des valeurs cristallisées dans des matrices originelles, véritables "codes génétiques" qui perdurent. 3. Espaces géographiques, aires climatiques, territoires, dont les configurations marquent durablement les mœurs des peuples. 4. Sociétés, dont les mœurs politiques se manifestent dans la continuité, y compris à travers leurs ruptures. 5. Économies, aires de développement, réseaux d’échanges, dont les règles se perpétuent à travers le progrès. 6. Matérialisation de l’impact des éléments précédents sur les comportements collectifs et les mentalités. 7. Les civilisations sont des puissances aveugles, sourdes et muettes, elles ne sont pas des acteurs politiques ou économiques, elles ne pensent pas, ne communiquent pas, n’agissent pas en tant que telles. 8. Elles se manifestent indirectement, "par défaut", à travers la vision du monde et les valeurs qu’elles instillent au cœur des comportements collectifs. 9. Les civilisations sont des entités qui s’actualisent, évoluent et se transforment, y compris pour se perpétuer. 10. Cette liste ne peut se clôturer.

Les impérialismes

Dans chaque civilisation, les visions du monde naissantes sont fortement marquées par les religions, qui auront été les premières doctrines à proposer une réponse globale aux questions que l’homme se pose sur ses origines, sur sa destinée et sur les finalités de l’existence. Les religions seront les premiers véhicules des impérialismes culturels meurtriers qui vont ensanglanter l’histoire. En Occident, le premier impérialisme culturel est romain et chrétien. À peine le christianisme instauré comme religion d’État dans l’Empire Romain en 313, les chrétiens s’emploient, à interdire la liberté de culte au sein de l’Empire. En 356, l’empereur Constance décrète la peine de mort pour tous ceux qui participent aux sacrifices ou honorent les idoles. En 380, Théodose confirme que les peuples placés "…sous la douce autorité de Notre Clémence vivent dans la foi que le saint apôtre Pierre a transmise aux Romains" et que les autres devront s’attendre à être "…châtiés par nous, selon la décision que nous a inspirée le ciel". On s’emploie aussi à propager l’enseignement évangélique chez les Barbares, y compris par la force : "…proclamez l’Évangile à toutes les créatures. Celui qui croira et sera baptisé sera sauvé, celui qui ne croira pas sera condamné". Cet impérialisme monothéiste fera école.

Civilisation et ethnocide

Avant même la naissance du mot civilisation, les pays européens construisent un discours de justification de leur suprématie sur le reste du monde. Cela commence dès les débuts de la colonisation. En 1550, à Valladolid, l’Espagne voit s’ouvrir une controverse sur le statut des Indiens d’Amérique Latine. D’un côté, pour le camp des colons espagnols d’Amérique Latine représentés par Juan Sepulveda, les Indiens ne sont pas de vrais hommes mais des sauvages sans âme, nés pour être des esclaves, ce qui justifie de les traiter comme tels pour mettre en valeur les colonies espagnoles. De l’autre côté, pour le dominicain Bartholomé Las Casas, les Indiens sont des créatures vierges du péché originel, dotées d’une âme, qui doivent donc être évangélisées et traitées en hommes libres. L’Église, tout à son intérêt évangélique, soutient Las Casas et confirme en 1537 que les Indiens peuvent recevoir la foi et les sacrements. Comme il faut tout de même régler le problème de main-d’œuvre des colons, les partis en présence se mettent d’accord pour importer de "véritables" esclaves d’Afrique ! Une seule idée rassemble unanimement tous les participants du débat : la suprématie de la culture chrétienne, qu’il faut imposer partout dans le monde. La question amérindienne sera réglée par un ethnocide culturel.

Civilisations et racisme

Avec le Siècle des Lumières, une science balbutiante édifie le concept de race. À l’époque, cela semble être une avancée scientifique fondée sur des caractéristiques observables et classifiables (types morphologiques, couleur de peau, etc.), mais un glissement s’opère quand cette classification débouche sur une hiérarchisation des races. Les grands esprits des Lumières (Buffon, Voltaire, Hume, Kant) cèdent alors aux préjugés racistes et préparent le terrain aux hiérarchies raciales. Au nom de l’universalisme, Hegel reprendra l’opposition entre races blanche et noire et rejettera l’Afrique et l’Asie de l’évolution historique. Quelques grands esprits comme Montesquieu, Condillac ou Condorcet, sauvent l’honneur des Lumières avec une conception de l’universalisme fondée sur l’égalité de tous les hommes. L’Europe du XIXe siècle revient à des doctrines plus intolérantes. L’opposition entre Aryens et Sémites émerge, appuyée par les recherches sur la parenté des langues indo-européennes. En 1853, Gobineau justifie l’inégalité des races humaines. En 1859, L’origine des espèces de Darwin donne un fondement scientifique au sentiment de suprématie raciale des Européens grâce à la thèse de la sélection naturelle. La race devient un moteur de l’histoire (Lévi-Strauss).

L’héritage ambigu des Lumières

La philosophie égalitaire des Lumières est aussi le principal obstacle intellectuel pour admettre, en droit, la diversité des civilisations. L’hypothèse d’un monde égalitaire fondé sur la raison repose sur une théorie qui admet provisoirement la diversité des civilisations, mais qui la considère comme une étape transitoire vers le développement d’une civilisation universelle, seule susceptible d’engendrer une égalité réelle entre les hommes. On postule que chaque civilisation suit un développement culturel linéaire ou encore que l’histoire se meut de manière uniforme pour toutes les civilisations. Dès lors, chaque civilisation, ou culture, représente une étape particulière de l’évolution générale et l’on en déduit que la diversité des cultures sera abolie par l’avènement d’une civilisation universelle quand toutes les civilisations auront franchi toutes les étapes de leur développement. Dit autrement, même si les hommes sont historiquement et culturellement inégaux, ils deviendront égaux lorsqu’ils seront tous parvenus à LA civilisation, celle de l’Occident, il va sans dire. Ethnocides culturels et religieux, racisme, opposition entre Noirs et Blancs, entre Aryens et Sémites, la civilisation universelle a été le masque de toutes les idéologies du refus de la diversité.

Cultures contre civilisations

Au contraire des civilisations, entités complexes et multiformes, les cultures incarnent le processus par lequel un groupe humain circonscrit s’individualise et se définit à une époque, dans un lieu et dans un contexte donné. Les cultures sont innombrables et indéfiniment divisibles. Dans le temps : culture chrétienne du Moyen Âge, de la Renaissance ou de la Contre-réforme. Dans l’espace : cultures nationales, régionales ou de classes sociales. Dans un contexte donné : cultures d’entreprise, de métiers, de spécialistes. Les cultures sont divisibles en sous-ensembles jusqu’à la culture individuelle. Ce particularisme de la culture permet à de petits groupes homogènes, d’être des acteurs très efficaces : partis politiques, entreprises, syndicats. La maîtrise d’un groupe sur ses actes est proportionnelle à son homogénéité. De ce point de vue, les pays européens ont une nette avance sur le reste du monde. Leur histoire commune et leurs antagonismes les ont conduits à se différencier rapidement et à évoluer vers des cultures nationales beaucoup plus homogènes et opérationnelles que celles des peuples qu’ils dominent à travers la colonisation. Mais c’est aussi l’exacerbation de ces cultures nationales qui va les conduire à se combattre et à accélérer leur déclin.

Ambiguïté des civilisations et des cultures

L’histoire des civilisations et culture permet de comprendre rétrospectivement l’émergence des sociétés humaines, pourquoi leurs différences se forment et s’accentuent, comment leur identité se constitue. Mais les différences culturelles, témoignages de notre génie créatif, sont également le reflet des faiblesses de la nature humaine. Dès les premières sociétés primitives, la nécessité de créer une identité culturelle porte les groupes à se nier mutuellement. Dès l’Antiquité, un ethnocentrisme naïf conduit à juger les autres d’après ses propres critères et à en conclure à sa supériorité. Puis les impérialismes culturels forcent les étrangers à adopter leur religion et leurs valeurs. Vient alors l’ethnocide qui détruit la culture originelle de ceux que l’on a soumis. Avec les Lumières, le racisme donne des justifications scientifiques à la supériorité des blancs sur les noirs et des aryens sur les sémites. Aujourd’hui encore, la purification ethnique bouleverse la mondialisation dans des conflits meurtriers. Civilisations et cultures ne sont pas les causes de ces conflits, qui ont des raisons concrètes (appropriation de territoires et de ressources), mais elles en sont les masques, les justifications idéologiques. Ce qui nous renvoie à la contradiction entre universalisme et relativisme.

Universalisme

Depuis l’époque des Lumières, l’universalisme est l’idée selon laquelle l’humanité progresse vers une civilisation universelle. Les différences entre civilisations et cultures résultent d’écarts de développement qui devraient se combler progressivement. Cette idée fausse est implicitement fondée sur une vision uniforme du développement des civilisations. L’universalisme apparaît aussi comme un refus de la diversité culturelle, refus qui est l’expression de deux attitudes : la première, celle de l’humanisme généreux des Lumières et de sa confiance dans l’avènement d’une raison universelle ; la seconde, celle d’un impérialisme culturel occidental qui considère son modèle civilisateur comme universel et tente de l’imposer au reste du monde. Il y a bien une évolution universelle au sens d’une unification mondiale du progrès technologique et d’une culture consumériste mais, sous cette unité superficielle, les antagonismes culturels s’affirment plus que jamais. Nous aurions pourtant bien besoin d’un universalisme légitime pour dépasser les préjugés xénophobes ou racistes et pour renforcer une coopération internationale défaillante, mais il ne saurait s’agir de l’universalisme autoproclamé de l’Occident. Un universalisme multiculturel serait-il possible dans l’évolution du XXIe siècle ?
Relativisme. Depuis l’Antiquité, le relativisme désigne un ensemble de doctrines dont le point commun est d’affirmer qu’aucune valeur, aucune culture ou civilisation, n’a de signification universelle. Pouvons-nous accepter l’irréductibilité des civilisations, leur coexistence sans principes communs nécessaires, sans qu’on puisse postuler a priori une intelligibilité unificatrice globale ? C’est quelque chose de très difficile à accepter pour l’esprit humain. L’argument classique contre le relativisme consiste à dire que "si tout est relatif", alors le relativisme l’est aussi, ce qui implique la possibilité d’un universalisme ! En attaquant les dogmes au nom du relativisme érigé comme principe, le relativisme ne devient-il pas lui-même un dogme destructeur ? Comment édicter des règles si tout est relatif ? Cette argumentation est spécieuse car le relativisme n’est pas un principe unificateur comme l’universalisme, mais un point de vue critique qui permet d’appréhender la diversité culturelle. Ces différences culturelles ne sont-elles pas une richesse dans le mouvement d’uniformisation du monde ? Accepter le relativisme ne nous conduirait-il pas à imaginer des formes de modernisations adaptées aux valeurs des différentes civilisations. Le relativisme ne serait-il pas une voie vers universalisme multiculturel ?

Dialectique de l’universalisme et du relativisme

La mondialisation est aujourd’hui traversée par deux tendances simultanées : d’une part, une uniformisation économique et technologique internationale, c’est-à-dire une forme incontestable d’universalité civilisatrice et, d’autre part, des mouvements de résurgence identitaires, ethniques et religieux, c’est-à-dire une réactualisation nécessaire des différences culturelles entraînant un relativisme indispensable à notre richesse culturelle. Cette dualité n’est-elle pas indispensable à une évolution du processus de mondialisation ? La globalisation favorise aujourd’hui le métissage culturel à une vitesse sans précédent grâce aux médias. Cette dynamique ne peut constituer un progrès que dans la mesure où elle intègre la richesse des différences culturelles et permet de penser simultanément l’unité et la diversité de l’évolution du genre humain. Nous avons autant besoin de diversité dans l’unité que d’unité dans la diversité. Cette dialectique de l’universalisme et du relativisme est le défi de la mondialisation des civilisations au XXIe siècle. Un défi car, comme la raison l’emporte rarement dans l’histoire, cette double reconnaissance de la diversité culturelle et de l’unité civilisatrice ne peut se concevoir qu’à travers un combat sans cesse renouvelé.
Les méthodes de formation aux civilisations. Il y a trois principales méthodes pour se former aux civilisations. La plus classique celle qui est développée dans cet Abrégé. Depuis Hérodote dans l’Antiquité, elle s’appuie sur l’apprentissage des contenus de chacune d’elles : histoire, cultures, religions, etc. Il s’agit d’identifier les idées clefs de chaque civilisation et de comparer les différences pour mieux anticiper dans les échanges multiculturels. L’inconvénient est la grande quantité de savoir à absorber, d’où l’intérêt de cet Abrégé. La deuxième méthode, l’Interculturel, est la plus en vogue aujourd’hui. Son but est d’établir des règles universelles de communication entre les cultures sans avoir à les connaître. Son avantage est d’être simple et pragmatique. Ses inconvénients sont, d’abord, d’être fondés sur une vision anglo-saxonne du monde, un point de vue partisan, ensuite, d’être devenue un fourre-tout simpliste. La troisième vient d’une école française de sociologie rassemblée autour de Philippe d’Iribarne. Dans La logique de l’honneur, il montre trois usines similaires, en France aux Etats-Unis et en Hollande : son microscope sociologique montre les différences de comportements de valeurs dans chacune d’elle. Son efficacité et ses limites sont de même nature : une focalisation sur le terrain.

Les différences cachées

C’est en 1984 que parait, Les différences cachées, l’ouvrage fondateur d’Edward Hall, celui-ci commence par définir les cultures monochroniques et polychroniques. Dans un système monochronique, les individus ne font qu’une seule chose à la fois. Se concentrent sur le travail en cours. S’estiment tenus de respecter les délais. S’en tiennent au plan ou au programme fixé. Sont soucieux de ne pas déranger : discrétion et courtoisie. Sont soucieux de la propriété, ne prêtent, ni n’empruntent. Insistent sur la promptitude. Ne sont pas enclins à établir des relations à long terme. Sont méthodiques et travaillent à un rythme mesuré, soutenu. Les délais ont la priorité. Dans un système polychronique, les individus : font plusieurs choses à la fois. Se laissent interrompre, passent facilement d’une tâche à l’autre. Considèrent que leurs engagements sont non contraignants. Se sentent tributaires des personnes concernées. Modifient facilement plan et programmes. Empruntent et prêtent facilement. Modulent la promptitude en fonction des personnes concernées. S’efforcent d’instaurer des relations durables. S’impatientent facilement, travaillent d’une manière intense mais moins soutenue. Les engagements concernant les personnes ont priorité sur les procédures.

L’interculturel

Au départ, l’ouvrage de Hall s’applique aux différences entre Français et Allemands, mais Hall et des disciples zélés ne tardent pas transformer sa comparaison en grille de lecture mondiale. Deux nouveaux critères, universalisme et particularisme, vont venir fonder un "classement" selon lequel les pays du Nord seraient "universels" : fondés sur une culture de procédures et de plannings ; alors que les pays du Sud seraient "particuliers" puisqu’ils se fondent sur une culture de relations humaines et d’engagements ? Ainsi, l’infime minorité des cultures du Nord, fondées sur les procédures, seraient universelles, et les cultures du Sud, fondées sur les personnes, seraient particulières, bien que majoritaires ! D’autres disciples (Copeland, Griggs) se servent de "haut" ou "bas" contextes de communication pour classer les cultures. Cela donne, HAUT : Japonais > Chinois > Coréens > Africain American > Native American > Arabes > Grecs > Latins > Espagnols > Italiens > Français > Anglais > Américains > Scandinaves > Allemands > Suisses allemands : BAS. Ainsi un Africain serait polychronique devant un Américain, mais monochronique devant un Coréen ? Cela modifie-t-il sa personnalité, ses croyances, son comportement ?

La méthode sociologique d’Iribarne relève d’une enquête de sociologie pointue et délimitée. Elle donne d’excellents résultats sur les comportements professionnels dans une entreprise ou sur les comportements d’achat d’un segment précis de consommateurs. Dans cette démarche, plus la cible sera précise, plus la prédictibilité des comportements sera efficace. Dans cette méthode, la précision des analyses et les conseils qui peuvent en découler sont donc inversement proportionnelle à la taille de la cible : les comportements observés dans telle entreprise seront différents de ceux qui sont observés dans telle autre, y compris si les deux entreprises sont de même nationalité. Il ne s’agit d’ailleurs pas de civilisation ou de culture mais, plus précisément de culture d’entreprise. Cette méthode sociologique relève plus du management de la communication ou de la négociation que de l’enseignement des cultures ou des civilisations. La méthode d’Iribarne est la plus pointue, la plus segmentée, la plus efficace d’emploi. C’est une méthode d’analyse des différences culturelles pour résoudre les problèmes de management, de négociation ou de communication. C’est une méthode riche, d’une pertinence remarquable. La logique de l’honneur est un ouvrage fondateur.

« Le plus grand succès de la civilisation moderne est d’avoir produit des êtres capables de la supporter. »
Anonyme

« D’autres civilisations que la nôtre ont pu, infiniment mieux que nous ne l’avons fait, résoudre les problèmes qui se posent à l’homme. » Alfred Métraux

« Après avoir erré longtemps dans la brousse, il atteint un village où se dresse une potence : "Dieu soit loué, me voilà en pays civilisé". » Jonathan Swift

« Les crimes de l’extrême civilisation sont certainement plus atroces que ceux de l’extrême barbarie. » Jules Barbey d’Aurevilly

« La civilisation a rendu l’homme sinon plus sanguinaire, en tout cas plus ignoblement que jadis. » Fiodor Dostoïevski

« La civilisation est-elle distincte de la barbarie ou bien en est-elle à un stade avancé ? » Herman Melville

« Pour la connaissance de la civilisation d’une époque, l’illusion même dans laquelle ont vécu les contemporains a la valeur d’une vérité. » Johann Huizinga

« Ce que les hommes appellent civilisation, c’est l’état actuel des mœurs et ce qu’ils appellent barbarie, ce sont les états antérieurs. Les mœurs présentes, on les appellera barbares quand elles seront des mœurs passées. » Anatole France

« Avec la civilisation, on passe du problème de l’homme des cavernes au problème des cavernes de l’homme. Tout ce qui menaçait l’homme du dehors, les grands périls, les ténèbres nocturnes, la faim, la soif, les fantômes, les génies, les démons, tout ce qui le maintenait dans une insécurité fondamentale, tout cela passe à l’intérieur et nous menace du dedans. » Edgar Morin

« La civilisation est quelque chose d’imposé à une majorité récalcitrante par une minorité ayant compris comment s’approprier les moyens de puissance et de coercition. » Sigmund Freud

« Les civilisations sont mortelles, les civilisations meurent comme les hommes, et cependant elles ne meurent pas à la manière des hommes. La décomposition, chez elles, précède leur mort, au lieu qu’elle suit la nôtre. » Georges Bernanos

« Plus une civilisation progresse rapidement, plus tôt elle meurt pour laisser place à une autre. » Henry Havelock Ellis

« L’homme succombera tué par l’excès de ce qu’il appelle la civilisation. » Jean Henri Fabre

« Chaque civilisation a les ordures qu’elle mérite. » Georges Duham

SEPT CIVILISATIONS MONDIALISEES

Idées clefs

Civilisation africaine

La plus vieille civilisation de l’histoire permet de reconstituer la genèse des cultures et de voir émerger les notions de famille, de société, de religion, d’économie, de politique, de stratégie. La civilisation africaine se caractérise par la coexistence de cinq formes de société dont les modes de vie se construisent successivement en fonction de leurs aires géoclimatiques. La société "de l’Arc" (chasseurs-cueilleurs nomades), puis celle "des Clairières" (agriculteurs semi-nomades de la forêt tropicale), "des Greniers" (agriculteurs sédentaires de la savane boisée), "de la Lance" (pasteurs nomades de la Région des Grands Lacs) et "des Cités" (dans l’ouest subsaharien). Ces sociétés vont progressivement créer une culture commune, fondée sur la coexistence et la coopération. Autres facteurs communs, l’animisme et la magie nous montrent comment le monde visible (nature et sociétés) interagit avec le monde invisible (dieux, forces occultes, ancêtres morts). Mise à mal par la traite des esclaves, le colonialisme, l’accentuation des antagonismes ethniques, la corruption de ses élites et le pillage de ses ressources, l’Afrique est aujourd’hui mal en point. Ses ressources naturelles et démographiques pourront-elles lui permettre de développer son propre modèle politique, économique et culturel ?

Famille et société

L’unité sociale de base est la famille : unité de production, réseau de solidarité et de protection. La famille se construit jusqu’à former un réseau complexe de solidarités sociales. Les premiers groupes de chasseurs-cueilleurs constituent une famille horizontale, où les enfants sont pris en charge en commun. Le lignage apparaît chez les sédentaires avec l’extension verticale de la parenté qui fait remonter la généalogie jusqu’à un ancêtre mythique auquel est rendu un culte. Le lignage crée une société solidaire qui coopère avec les autres lignages par le partage des ressources et la participation des doyens à l’assemblée des patriarches détenant l’autorité. Quand un lignage s’étend trop, on opère une scission en changeant d’ancêtre de référence. Les classes d’âge constituent une structure horizontale d’éducation et d’initiation. Les castes (nobles, prêtres, paysans, artisans et esclaves) sont formées à partir de liens tribaux, religieux et économiques (monopole des métiers). La généralisation du système de castes n’entraîne pas trop d’antagonismes sociaux car les droits et les devoirs de chaque caste s’équilibrent. Malgré les déchirements ethniques et sociaux résultant du colonialisme, la coopération se maintient aujourd’hui à travers une conception étendue de la famille qui s’étend à l’ensemble de la société.
Religion. L’animisme est la croyance en une force vitale qui anime tous les êtres et les choses, tant dans le monde visible qu’invisible. Le monde visible comprend les hommes et la nature. Chaque phénomène du monde visible a son explication dans le monde invisible où se mêlent les divinités, les esprits de la nature et les ancêtres morts. La force vitale qui anime l’univers, fonctionne dans des cycles de croissance et de décroissance. Il y a croissance si l’homme respecte la nature, les interdits des dieux et les rites. La violation d’un interdit entraîne une rupture de l’ordre cosmique et des maux pour les humains. Rites, offrandes et sacrifices rétablissent l’ordre et apaisent les dieux. Pour gagner la bienveillance des dieux, la religion est une forme de négociation constante menée par les magiciens et les féticheurs. L’initiation leur donne accès au sacré par l’ascèse, la possession ou la transe. Le pouvoir des dieux n’est pas illimité, les hommes disposent de moyens pour agir : le pluralisme des forces occultes permet de multiplier les allégeances et de neutraliser les dieux en les opposant. Les ancêtres morts protègent leurs descendants et leur invocation augmente la force vitale du clan. Les religions musulmanes et chrétiennes sont entrées en Afrique et ont été infiltrées par l’animisme et la magie.

Magie et stratégie

La tradition africaine la plus spécifique de la stratégie est l’emploi de la magie, commune à toutes les sociétés primitives et encore omniprésente dans les sociétés contemporaines. Les conflits ou les guerres sont précédés par la consultation des augures, puis par des rites et des incantations, pour s’adjoindre les forces de l’invisible. Esprits maléfiques, corps astraux des guerriers et totems animaux sont conviés à prendre part à la bataille. Malédictions et sortilèges s’ajoutent aux armes du conflit. La magie permet de prévoir les événements et de les anticiper, d’abolir le temps et l’espace, d’utiliser des lois (contagion par le contact, similarité par imitation, contrariété utilisant les antagonismes). À partir de croyances partagées, la magie a des effets bien réels, le premier d’entre eux étant la terreur qu’elle inspire. La magie est également utilisée pour maintenir la cohésion des sociétés : elle supplée aux carences du pouvoir en faisant respecter des normes sociales par peur de sanctions surnaturelles. Magiciens, sorciers, devins, sont des experts qui acquièrent leurs pouvoirs dans des rites d’initiation. Au cours de voyages initiatiques, ils sont symboliquement dépecés par les dieux et réincarnés en esprits de tutelle. La magie réside aussi dans le pouvoir du verbe, qui permet au Griot de dénouer les conflits.
Économie traditionnelle. L’économie la plus vieille de l’histoire se distingue par la coexistence de modèles traditionnels qui s’étendent sur un immense espace constitué de niches géoclimatiques déterminant leur spécificité et qui, de ce fait, coopèrent sans s’uniformiser. Ces cinq sociétés traditionnelles sont : la Société de l’Arc (chasse et cueillette), la Société des Clairières (agriculture semi nomade), la Société des Greniers (agriculture sédentaire), la Société de la Lance (élevage) et la Société des Cités (commerce et artisanat). La colonisation a déstabilisé ce système autosuffisant et sapé son développement en faisant de l’Afrique un réservoir d’esclaves, de matières premières et de produits agricoles à faible coût et à haute rentabilité. Elle n’a créé d’infrastructures que dans les secteurs les plus rentables (mines et plantations). Capitaux et techniques restent aux mains des Européens ou de prête-noms africains corrompus. Le sous-développement de l’économie s’est aggravé avec les indépendances nationales et une dépendance accrue au marché mondial. La misère pousse les paysans vers les villes où l’économie souterraine est souvent la seule issue. Les solidarités traditionnelles se reconstituent dans les ghettos urbains et dans cette économie souterraine qui demeure le seul secteur dynamique de développement et de redistribution.

Économie contemporaine

Appauvrie depuis les indépendances, l’Afrique s’est urbanisée sans s’industrialiser. Hier autosuffisante, l’agriculture est minée par la désertification, l’épuisement des terres cultivables et l’exploitation des campagnes au profit des villes. Certaines régions produisent des surplus agricoles mais sont entravées par les problèmes de transport et de concurrence. Les ressources nationales ont été dilapidées par des dirigeants corrompus. L’Afrique vit aujourd’hui de ses ressources naturelles, dont la plus grande partie est captée par l’Occident et l’Asie et ce néocolonialisme suscite des réactions hostiles. Mais la situation est en train de changer : les entreprises se développent, une classe moyenne s’affirme, des pôles régionaux de croissance se dessinent, notamment en Afrique Australe. Le dynamisme de l’économie souterraine permet la création de nombreuses micro-entreprises, ainsi que la formation d’une classe d’entrepreneurs qui s’adaptent en souplesse aux conditions locales. À terme, un marché de 1,5 milliard de consommateurs en 2025, suscite déjà l’intérêt des entreprises et des investisseurs étrangers. Les pays africains tentent de développer leurs propres modèles économiques et managériaux. La croissance démographique et une population jeune, motivée, devraient les y aider.

Politique traditionnelle

Pendant le paléolithique, les chasseurs-cueilleurs n’ont pas de chef. Bien que les experts aient un pouvoir de décision lié à l’expérience de la chasse, de la cueillette ou au choix du site du camp, le groupe fonctionne sans pouvoir institué. Idée étonnante pour les Occidentaux, qui associent ordre et autorité : la société la plus vieille de l’histoire fonctionne sans coercition ! La petite taille des groupes humains facilite les choses pour se passer de chef mais, même lorsque les sociétés africaines vont s’élargir et évoluer vers des structures plus hiérarchiques, le rôle du chef sera contrebalancé par une conception de l’autorité qui repose sur des décisions prises selon des règles d’égalité et d’unanimité. Dans la Société des Clairières, avec son assemblée des patriarches, ou dans la Société des Greniers, avec son conseil de chefferie, la palabre doit permettre de rapprocher les points de vue, de concilier les antagonismes et de favoriser l’unanimité. Dans les sociétés de la Lance et des Cités, qui vont évoluer vers la monarchie et des structures sociales plus inégalitaires de castes, la coopération reste de règle et la stabilité est assurée par un devoir d’assistance des castes supérieures envers les castes inférieures. Cette voie traditionnelle de la coopération sera brisée par la colonisation.

Politique contemporaine

Les traditions de coopération vont voler en éclats sous les coups des colonisateurs qui vont accentuer les antagonismes ethniques en déstabilisant les pouvoirs traditionnels et en créant des frontières qui réunissent des ethnies rivales sur un même territoire. Les indépendances des années 1960 seront marquées par l’émergence de pouvoirs autoritaires, par les putschs militaires et les régimes à parti unique favorisant les ethnies qui collaboraient avec les colonisateurs, accentuant ainsi le morcellement ethnique, qui perdure. Pendant les années 1970 et 1980, les pays africains n’échapperont pas à une tribalisation de la vie politique qui se dissimule sous les guérillas que la politique des blocs Est-Ouest exporte en Afrique. Au début des années 1990, la démocratie émerge dans des transitions pacifiques inattendues, notamment en Afrique du Sud. Mais des conflits ethniques et religieux meurtriers vont marquer une nouvelle période de durcissement. Les affrontements ethniques s’aggravent, financés par les entreprises occidentales qui achètent des protections locales. Dans les années 2000, il semble pourtant que nombre de pays aient fait de gros progrès de gouvernance. Pour revenir à sa tradition de coopération, l’Afrique doit-elle évoluer vers une démocratie donnant sa place réelle à l’ethnicité ?

Civilisation Indienne

L’histoire de l’Inde est marquée par une suite ininterrompue d’invasions et de brassages de populations : munda, dravidienne, aryenne, musulmane, minorités formées à la culture anglaise. À travers une histoire tumultueuse, le modèle d’organisation et de segmentation sociale des castes a permis à chaque ethnie, à chaque communauté religieuse, de conserver sa culture et sa cohésion, tout en coopérant économiquement et socialement dans un système d’interdépendance et de cloisonnement généralisé. La logique des castes se fonde sur l’histoire d’une civilisation qui a intégré tous les apports extérieurs pour construire une matrice culturelle sophistiquée dont le cloisonnement permet d’articuler des cultures très différentes. Le système des castes et l’hindouisme intègrent une infinité de modèles culturels, en leur permettant de coopérer sans réduire leur diversité. De même, l’hindouisme, qui s’est construit en intégrant tous les courants religieux qui l’ont traversé, se présente comme un universalisme religieux. Aujourd’hui, avec la montée en puissance de l’Inde, nous assistons au redéploiement politique et économique du système des castes. Phénomène intéressant dans le contexte de la mondialisation, qui consiste justement à faire coexister différentes civilisations, sans réduire leur diversité.

Les castes

Le système des castes divise la société en quatre classes (varnas) : prêtres, guerriers, producteurs et serviteurs, auxquelles il faut ajouter les intouchables. Leurs rôles sont fixés par le Dharmasastra, qui décrit l’ordre du monde. Les prêtres : étude, sacerdoce, contrôle des rites. Les guerriers : gouvernement et protection. Les producteurs : agriculteurs, artisans et marchands. Les serviteurs servent les trois premières castes. Les intouchables sont chargés des tâches impures (équarrissage, tannerie, etc.). Les trois premières classes sont vouées à l’étude et aux rites, dont sont exclus serviteurs et intouchables. Chaque classe se subdivise en de nombreuses castes (jatis), en générale liée à un métier. La séparation des castes est fondée sur l’opposition entre pur et impur. La pureté résulte de l’obéissance à la loi : étudier, accomplir les rites, ne prendre de nourriture que préparée par des gens de sa caste, éviter les contacts avec les inférieurs et respecter l’endogamie. Les dérogations à l’endogamie ont créé d’innombrables sous-castes. La coopération sociale est organisée autour du Panchayat, organe judiciaire, législatif et exécutif de l’assemblée des castes, qui règle les conflits et préserve les intérêts dans une interdépendance généralisée. Le système des castes est encore très présent dans l’Inde contemporaine.

Religion

L’hindouisme s’est construit en intégrant toutes les religions qui ont traversé l’Inde. Le védisme originel des Aryens est devenu brahmanisme en intégrant l’animisme des Mundas, le shivaïsme et le jaïnisme des Dravidiens, puis il est devenu l’hindouisme, au début de notre ère, avec la contre-réforme qui lui a permis d’évincer le bouddhisme en intégrant aussi ses idées. Le panthéon hindou foisonne d’innombrables dieux et constitue un fonds commun de concepts religieux. Le Dharma est la loi cosmique qui règle la marche du monde et la vie des hommes. La vie humaine est liée au cycle des réincarnations du Samsara, roue de la causalité. Dans sa vie, l’homme construit son propre destin (karma) à travers ses actes qui deviennent des causes dont l’homme doit assumer les effets en se réincarnant dans de nouvelles existences, plus ou moins favorisées selon le caractère positif ou négatif de ses actes. À travers les réincarnations, la spiritualité progresse jusqu’à ce que la révélation de l’identité entre l’âme humaine et la loi cosmique mènent à la délivrance. Les voies de la délivrance varient. Pour l’hindouiste, étude, pratique des rites et dévotion. Pour le jaïna, ascèse et détachement du monde. Pour le bouddhiste, méditation et détachement de l’ego, source de l’illusion et de la souffrance.

Stratégie

La particularité de la culture stratégique hindoue est qu’elle a poussé très loin l’idée selon laquelle la maîtrise de l’homme sur le monde passe par la maîtrise de soi. Cette maîtrise est illustrée par le yoga, la méditation et les techniques de contrôle du corps, de l’esprit et de l’énergie. Grâce aux postures, qui mobilisent les muscles et les organes, et à la respiration qui permet de les stimuler, le yogi apprend à optimiser l’utilisation de son énergie vitale. L’aspect psychique est développé par la méditation : en se concentrant sur sa respiration, sur une image ou sur la répétition d’un mantra, le yogi apprend à maîtriser le flux de la pensée, combinant ainsi maîtrise psychique et physique. À l’opposé de la maîtrise individuelle, la traîtrise politique est illustrée par l’Arthashâstra, de Kautilîya, pour qui, à l’instar de Sun Tzu, l’espionnage, la ruse, la trahison et le double jeu sont, au-delà de toute morale, les armes de prédilection de la raison d’Etat. Autre aspect paradoxal de la culture hindoue, le bouddhisme, religion pacifiste, va entraîner l’émergence d’une culture de guerrier (et de moines guerriers), grâce à sa notion de présence au monde, déterminante dans le combat où la moindre faille de concentration peut entraîner la mort. Cette philosophie martiale s’exportera dans toute l’Asie

Économie traditionnelle

Elle est structurée par le système des castes, qui a une fonction de division des tâches. Chaque caste est un monopole de métier dont les obligations sont à la fois religieuses et professionnelles. L’économie fonctionne comme un système d’interdépendance hiérarchisé où les castes coopèrent sans se mélanger. Dans l’agriculture, ceci peut s’illustrer par le système Jajmani (Dumont, 1992) d’économie fermée et non monétaire des villages. Les échanges de services entre les familles ont trois caractéristiques : hérédité des tâches, globalisation annuelle des échanges et permutation des rôles de fournisseur et de client dans une forme d’échange solidaire. On n’échange pas de produit contre un prix, mais des services selon un cycle saisonnier : ainsi, agriculteurs, potiers, etc., fournissent les brahmanes qui assurent les rites familiaux (naissances, mariages, enterrements). L’interdépendance est assurée par un tribunal des castes qui prend des sentences d’exclusion en cas de défaut d’un prestataire. Dès l’Empire Maurya (VIe siècle av. J.-C.), l’économie est inféodée à une bureaucratie (1/4 des récoltes prélevées pour l’impôt) qui se perpétue de nos jours. La colonisation anglaise met l’économie sous tutelle, étrangle l’industrie au nom du libre-échange et détruit une part des solidarités traditionnelles.

Économie contemporaine

Malgré les 300 millions de personnes qui vivent encore au-dessous du seuil de pauvreté, l’économie indienne accentue sa croissance et sa libéralisation. Sa démocratie, sa structure juridique fiable, sa déréglementation étatique, ses conglomérats puissants et la taille de son marché (500 millions d’individus consomment des produits allant au-delà de leurs besoins immédiats) en font un pôle mondial de croissance en ce début du XXIe siècle. Le secteur public a créé les bases d’une expansion industrielle, aux frais de l’État, qui a privilégié les grands groupes privés comme Tata ou Birla (diversifiés comme les conglomérats asiatiques), car la planification des décennies précédentes exigeait des interlocuteurs ayant une taille suffisante pour accompagner les politiques économiques. De plus, l’Inde dispose de la plus grosse classe moyenne mondiale (200 millions d’individus, au niveau de vie proche de celui des classes moyennes occidentales), d’une forte diaspora qui exporte des professions intellectuelles et d’un développement technologique de pointe. L’Inde est déjà une superpuissance, notamment dans le domaine des hautes technologies : nucléaire, spatial, informatique. Ses capacités de sous-traitance et la formation de ses ingénieurs en font le "bureau du monde".

Politique traditionnelle

Le système des castes assure la hiérarchisation d’un système politique compartimenté. Les tribus de chasseurs-cueilleurs mundas pratiquent une démocratie communautaire. Puis les peuples dravidiens créent des États centralisés. Enfin, les envahisseurs aryens y ajoutent le système des castes qui va permettre de hiérarchiser les peuples de l’Inde. Les Aryens s’arrogent la caste supérieure, celle des prêtres. Les Dravidiens nobles, la caste des princes guerriers. Et les autres peuples ou populations dominées se partagent les castes inférieures de producteurs, de serviteurs et d’intouchables. Sous une apparence de monarchie constitutionnelle, l’Empire Maurya institue un despotisme centralisé, administré par les nobles et les fonctionnaires. Dès le IIIe siècle avant notre ère, l’Inde connaît un cycle d’invasions destructrices et d’empires qui se reforment. Malgré le centralisme autoritaire, le système des castes montre sa capacité à intégrer les envahisseurs dans son organisation sociale segmentée ; et à fonctionner comme contre-pouvoir grâce à ses tribunaux de castes qui assurent la justice et la coopération au niveau local. Ainsi l’unité politique se maintient grâce à une dialectique de centralisation étatique et de morcellement par les ethnies, les castes et les régions.

Politique contemporaine

Après l’Indépendance, la dynamique de centralisation par l’État et de décentralisation par les castes reprend. L’Inde indépendante s’écarte vite des recommandations de Gandhi (système décentralisé reposant sur le village comme unité politique de base) et le Parti du Congrès s’empresse de construire un État centralisé orienté vers l’industrialisation et la modernité. Le parti du Congrès est renversé en 1977 par de nouveaux partis qui représentent les basses castes, les intouchables, les Musulmans et les nationalistes hindous. Les années 80 marqueront la montée du BJP, le parti nationaliste hindou, et de sa politique anti-musulmane. Pourtant, le BJP ne parvient pas à prendre le pouvoir : la majorité des Hindous refusent sa politique de violence et de xénophobie. Cette période voit la montée en puissance des partis de caste et des partis régionaux, dans un jeu instable de coalitions. Ainsi, déjouant les prévisions alarmistes sur la montée du nationalisme et l’affrontement indo-musulman, les partis qui représentent les intérêts des régions et des castes continuent de maintenir la pérennité et l’unité de la plus grande démocratie du monde, grâce à sa fragmentation socioculturelle. Sur le plan géopolitique, l’Inde joue un rôle de médiation entre l’Occident, l’Asie et le Monde Musulman.

Civilisation asiatique

Depuis les origines de la culture chinoise, les doctrines taoïste, confucianiste et bouddhiste coexistent dans une forme de pensée syncrétique qui utilise toutes ces doctrines, selon les circonstances, pour assurer la pérennité de la société. Cette caractéristique s’est étendue à toute l’Asie. La dialectique de l’adaptation permet d’utiliser des doctrines contradictoires, car la valeur pertinente n’est pas la vérité mais la sagesse, qui permet de mettre chaque vérité à sa place. Dans cette culture, l’individu est subordonné au groupe, ce ne sont pas ses droits qui priment mais ses devoirs. La contrainte du groupe est compensée par une forte cohésion sociale, par une interdépendance clanique, faite de devoirs réciproques, et par un sens de l’étiquette qui régule les rapports sociaux. Dans le domaine économique, ce syncrétisme a permis d’adapter les doctrines occidentales au cadre culturel traditionnel pour faire émerger un modèle original de développement dirigiste, commun aux différents pays d’Asie. L’État y joue un rôle central dans la mise au point de stratégies nationales à dimension mondiale. L’accroissement des échanges en Asie, la réserve de croissance chinoise, la puissance diversifiée des conglomérats asiatiques et de leur management clanique, font de l’Asie un modèle économique majeur et une superpuissance.

Société

Dans la société chinoise, le lien social est fondé sur un mélange de taoïsme et de confucianisme. Le taoïsme est la philosophie du changement, permanent et immuable, de la société chinoise antique et agricole qui vit dans les rythmes cycliques de la nature. Sa vision du monde cosmique s’appuie sur le Tao, la "voie", symbole de l’unité de l’univers ; sur le Ying et le Yang, les forces négatives et positives de la dualité, contenant chacune en germe son opposée ; sur l’alternance de ces forces dans le temps et sur leurs combinaisons, qui forment la diversité des "dix mille êtres", multiplicité des phénomènes réels. L’homme doit échapper à cette multiplicité qui est une illusion et se servir de la dualité des forces pour retrouver le sentiment de son unité avec l’univers. Cette doctrine du changement permet à la société de s’adapter graduellement. Le confucianisme fonde la pérennité de la société sur une morale patriarcale : l’exercice des rites et des vertus, notamment la piété filiale, assure un fonctionnement social harmonieux des relations entre enfants et parents, entre le peuple et l’Empereur. La société ne fonctionne pas grâce à l’arbitraire de la loi ou du droit, qui ne font que susciter des transgressions, mais grâce au respect des vertus et des rites, qui fondent la hiérarchie et la cohésion du groupe familial, social et impérial.
Religions. En Chine, le syncrétisme religieux permet d’adhérer simultanément au taoïsme et au bouddhisme. Le taoïsme mêle le culte des ancêtres, la croyance à des esprits, et des pratiques magiques et alchimiques. Le panthéon taoïste est symétrique à la société des hommes : un Dieu souverain commande à des ministres célestes et à des dieux mineurs qui prennent en charge les phénomènes naturels ou humains. Cette symétrie entre le ciel et la terre, permet aux prêtres et sorciers, d’anticiper l’action des dieux. Le bouddhisme est fondé sur la doctrine de la réincarnation : nos actions présentes déterminent notre vie future ainsi que le cycle de renaissances qui nous entraîne des plus frustres aux plus hautes formes de spiritualité, jusqu’à la délivrance. Cette délivrance repose sur "quatre nobles vérités" : l’universalité de la souffrance ; l’ego, source de la souffrance ; la possibilité de se détacher de l’ego et de la souffrance ; le sentier de l’éveil pour y parvenir. Se détacher de l’ego, agité par l’ignorance, la convoitise et la haine, c’est prendre conscience de l’illusion de toute finalité. La notion de fin évolue avec le temps, tandis que des moyens maîtrisés permettent d’atteindre n’importe quelle fin. Il faut donc s’immerger dans les moyens où la posture, la perfection du geste et le silence de l’esprit permettent d’advenir au non-soi.

Stratégie

Sous les Royaumes Combattants (-500 à -221), L’art de la guerre, de Sun Tzu, émerge sur un échiquier multipolaire où une douzaine de royaumes s’affrontent en utilisant un large éventail de moyens militaires, diplomatiques, économiques, psychologiques, pour pratiquer la dissuasion. Dans ces stratégies indirectes, le but est de vaincre sans combattre en utilisant la ruse, le renseignement et la désinformation. On ne s’attaque pas aux forces de l’adversaire, mais à ses plans. La stratégie ne vise pas à remporter la bataille mais à parer une menace avant qu’elle ne se concrétise. Ce modèle voit sa limite avec la stratégie directe du royaume de T’sin, qui balaie tous ses adversaires et fonde l’Empire chinois en -221. Mais, même si la Chine a perdu beaucoup de batailles contre les Hiong Nou, les Mongols, les Mandchous et les Japonais et les colonisateurs européens, l’essence de sa stratégie indirecte lui a permis de gagner ses guerres en assimilant culturellement ses envahisseurs. Mao Tsé Toung s’inspire de Sun Tzu : pour la guérilla révolutionnaire où on recule devant la force adverse pour attaquer ses faiblesses. La stratégie combine guérilla, guerre conventionnelle, guerre idéologique (dénonciation de la corruption de l’adversaire et exaltation du nationalisme) et géostratégie (utilisation des tensions entre les USA et l’URSS).

Économie traditionnelle

La Chine, puis l’Asie tout entière, ont toujours su concilier le collectivisme villageois et monastique, le capitalisme des marchands et le dirigisme de la bureaucratie. Le confucianisme a créé les fondements du dirigisme d’État, depuis le VIIe siècle avant J.-C. Le capitalisme des marchands s’inspire de L’art de la guerre de Sun Tzu. Le bouddhisme a essaimé un collectivisme communautaire. La philosophie taoïste du changement permet d’expérimenter les apports extérieurs. Ces doctrines fondent aujourd’hui un modèle de développement dirigiste commun à tous les pays d’Asie. Le Japon a inauguré les politiques de spécialisations compétitives ou l’État pilote mobilisant ses grands groupes nationaux pour préparer des offensives mondiales. Un nationalisme économique tisse des liens entre l’administration et les grandes entreprises liées entre elles : par des participations financières croisées, par des membres communs dans les conseils d’administration et par des stratégies de développement partagées. Les entreprises sont des conglomérats diversifiés dans de nombreuses activités appuyées les unes sur les autres (suivant l’idéal traditionnel d’autarcie des communautés villageoises). L’Asie a fondé un modèle dirigiste qui s’oppose en tout point aux dogmes libéraux.

Économie contemporaine

Malgré la puissance des pays d’Asie, une grande partie de leurs populations reste pauvre. Or, pour généraliser un bon niveau de développement, l’Asie et surtout la Chine, se heurtent à de nombreux obstacles. D’abord leur propre capitalisme sauvage, qui accroît les inégalités. Ensuite, une frénésie de consommation qui s’exprime au moment où le capitalisme occidental la voit régresser. Enfin, la raréfaction des ressources naturelles, qui limite le développement mondial. Pour peser presque 45% de la production manufacturière mondiale, "l’usine du monde" transforme environ 45% des ressources mondiales, ce qui lui a permis d’enrichir 30% de sa population. Dans les prochaines décennies, pour élever le niveau de vie d’une majorité de sa population, la Chine aurait besoin de la totalité des ressources mondiales ! Grâce à ses réserves budgétaires, la Chine, fer de lance de l’Asie, a mis en place une politique d’acquisition de ressources en Afrique, en Amérique Latine et dans le monde musulman. Mais cette sécurisation de ses approvisionnements se fait dans le contexte d’une guerre économique où cette accaparation lui donne l’image d’un impérialisme prédateur, difficilement acceptable pour le reste du monde. Surtout que la Chine passera bientôt de la 2e à la 1ère place de l’économie mondiale.

Politique traditionnelle

En Asie, le dirigisme politique s’appuie sur le confucianisme depuis plus de 25 siècles. L’ordre politique n’est pas fondé par des lois ou par des droits, mais par l’exercice des devoirs, des vertus, des rites. L’ordre s’ancre dans la famille avec l’obéissance filiale et l’exercice de l’étiquette qui définit tous les comportements sociaux. La pouvoir politique relève d’une théorie de la succession des dynasties. L’empereur fait la liaison entre l’ordre céleste et l’ordre terrestre. Son mandat céleste lui a été donné pour sa vertu mais, si cette vertu s’épuise et qu’il devient tyrannique, des catastrophes s’abattent sur la Chine. C’est le signe que le Ciel a repris son mandat, que le pouvoir corrompu doit être abattu et qu’une nouvelle dynastie doit remplacer l’ancienne pour rétablir la vertu. Les mandarins ont créé cette doctrine pour contrôler le pouvoir impérial. Les mandarins contrôlent également le peuple (administration civile, justice) mais ils sont aussi contrôlés par leur propre hiérarchie. Ils sont garants d’un système d’auto-surveillance de tous par tous. La "bureaucratie céleste" a toujours été le plus ferme soutien de la civilisation chinoise. Le parti communiste chinois en avait repris l’esprit bureaucratique et, aujourd’hui, sa morale fait un retour en force dans la plupart des États d’Asie.

Politique contemporaine

Le dirigisme asiatique (liberté économique, sans liberté politique) a acquis sa légitimé grâce à la croissance ininterrompue qu’il assure depuis les années 1980. Comment peut-il évoluer avec ses nouvelles générations de dirigeants, bien décidés à conserver leur emprise sur le pays ? Le talon d’achille du dirigisme chinois est l’état de corruption généralisée qui règne sur la bureaucratie. Celle-ci à toujours été corrompue en Chine. Mais aujourd’hui, au lieu de gouverner une masse de paysans illettrés, elle est confrontée à une classe moyenne éduquée et à une intelligentsia qui veulent des réformes démocratiques. Hors c’est la croissance économique qui est à la fois à la source de la corruption et de la contestation politique. La bureaucratie, qui ne peut tuer la poule aux œufs d’or, en est réduite à dépenser plus pour sa sécurité intérieure (et pour la censure sur Internet) que pour sa défense militaire. Comme il est hasardeux de conjuguer croissance et répression, sa deuxième option est de mettre en place une "démocratie délibérative" permettant de dialoguer par Internet à un niveau local : soit pour arbitrer les conflits sociaux, soit pour récupérer les doléances du peuple en les intégrants aux politiques en cours, le but étant de maintenir le pouvoir du régime. Le dirigisme politique pourra-t-il se maintenir ?

Civilisation latine

Avec ses héritages judéo-chrétien et gréco-latin, ajoutés à son propre développement culturel, la civilisation latine contient les théories les plus diverses et les plus contradictoires dans tous les domaines. Ne reposant sur aucune doctrine globale, la rationalité de la civilisation latine est fondée sur l’individu et limitée par lui. L’individu s’affirme progressivement comme citoyen d’un État de droit, d’où la rhétorique monopolistique, interventionniste et distributive de l’État, garant du statut de chacun. Avec la Genèse et le Péché Originel, la civilisation latine se fonde sur les valeurs de création et de libre arbitre, qui instituent un rapport ambigu, de révérence et de transgression, envers l’autorité, sans cesse critiquée, mais vers laquelle on se retourne toujours. La Renaissance voit l’émergence d’un modèle latin de capitalisme marchand et financier, fondé sur des valeurs humanistes, esthétiques et aristocratiques. Ce modèle de capital-risque, qui s’élance à la découverte du Nouveau Monde au XVe siècle, retrouve toute sa pertinence dans le cadre de la mondialisation du XXIe siècle, où les facultés de création et d’innovation sont plus nécessaires que jamais. La vista distributive des Latins et ouvre la voie à une coopération plurielle des civilisations sur l’axe Nord/Sud.

Société

La culture gréco-latine voit l’émergence des concepts d’individu et d’État, indissolublement liés. La civilisation grecque crée un modèle de démocratie directe où, sur l’Agora, les égaux débattent librement des problèmes de la Cité. Contrairement aux barbares, qui obéissent à l’arbitraire du despote, les Grecs obéissent à la Loi, qui les rend égaux. Mais, avec le développement de la Cité, les principes abstraits de la Loi ne permettent pas d’intégrer les différences entre classes sociales. De même, la démocratie directe de l’Agora ne résiste pas à la montée des foules et des démagogues. L’Empire Romain dépassera les limites de la Cité et de la Loi en créant l’État et le Droit. L’entrée de la plèbe au Sénat permet aux Romains de s’assurer du contrôle des conflits sociaux en intégrant toutes les classes à une dynamique politique d’évolution des institutions. L’évolution du droit permet de régler l’ensemble des problèmes concrets en traitant chaque affaire au cas par cas. L’individu devient un modèle universel, il dépasse les liens communautaires de son groupe d’origine pour s’intégrer individuellement à l’État de Droit. De ce fait, l’État acquiert une position monopolistique et suscite une double attitude envers l’autorité, que l’on critique sans cesse mais vers laquelle on se retourne toujours.

Religion

Pour passer du Dieu Unique de l’Ancien Testament au dogme de La Sainte-Trinité, l’Église va mener un siècle de luttes théologiques contre les hérésies. Après cette bataille, pendant laquelle l’Église crée un État centralisé, une hiérarchie sacerdotale et une méthode conciliaire pour valider les dogmes, on pourrait s’attendre à ce que le christianisme favorise l’unité doctrinale or, dans tous les domaines (guerre, politique, économie, etc.), L’Église accumule les doctrines les plus contradictoires. Tout se passe comme si l’universalité consistait à disposer de doctrines contradictoires pour pouvoir faire face en toutes circonstances. Diversité et ambiguïté sont les deux faces de cet universalisme doctrinal. Le paradoxe central du christianisme réside dans la parabole "des premiers et des derniers", qui inverse les valeurs des sociétés antiques où la réussite attestait la faveur des Dieux. De plus, le Christ privilégie sans cesse le repentir du pécheur par rapport à la foi obéissante du croyant. Pour être réellement universelle, une religion doit donc être capable d’intégrer le plus pauvre et le pire d’entre tous. C’est l’ambiguïté latine de l’amour et du pardon qui, moyennant la grâce d’un repentir opportun, admet la transgression aux dépens de la règle. Malgré ses fautes, l’homme peut revenir à Dieu.

Stratégie.

La principale innovation stratégique des Latins n’est pas militaire : de l’Antiquité à la Renaissance, elle porte sur la maîtrise du discours. Les humanistes passent de l’art de vaincre à celui de convaincre. La redécouverte de la philosophie grecque permet de retrouver la logique de Parménide, la dialectique d’Héraclite et la rhétorique de Protagoras. La logique sert à définir les concepts et à valider les propositions (identité, non-contradiction et tiers-exclus), la dialectique à résoudre les contradictions (thèse, antithèse, synthèse) et la rhétorique à finaliser un discours, pour convaincre autant que pour prouver, en tenant compte du fait que la crédibilité de l’orateur est aussi importante que la qualité des arguments. La rhétorique sert aussi à adapter le style de son discours au contexte et aux circonstances. La méthode rhétorique synthétise la logique, dans la division du discours (du particulier au général, ou l’inverse), et la dialectique (pour traiter chaque partie en évaluant le pour et le contre à chacun des arguments, ou pour conclure en synthétisant les arguments retenus). Dans le combat contre la servitude, l’art du discours vient doter l’individu d’une arme critique qui fait de lui "l’artisan de son propre destin". La stratégie s’applique ainsi au politique, à ses vicissitudes et sa grandeur.

Économie traditionnelle

Pendant le Moyen Age, la démographie, l’agriculture, les réseaux routiers, l’urbanisation et les corporations d’artisans et de marchands se développent. Les réticences de l’Église sur l’argent et la loi de dérogeance poussent les corporations à une identification à des valeurs plus aristocratiques qu’utilitaires : belle ouvrage et juste prix des artisans, sens de l’aventure des marchands. A la Renaissance, un capitalisme marchand et financier forge le modèle de l’entreprise-réseau qui, autour d’une maison mère pratiquant le commerce et la banque, réunit un grand nombre d’activités (construction, mines, textile, métallurgie, etc.). Les Latins partent à la découverte du Nouveau Monde. Les banques créent des formes de capital-risque qui favorisent l’esprit de conquête. Les États jouent un grand rôle dans l’armement des navires, l’exploration et la protection des voies maritimes. Avec l’afflux de l’or du Nouveau Monde, le mercantilisme met l’économie au service du politique et de la course à la puissance à laquelle se livrent les États en s’assurant la maîtrise des secteurs clefs du développement. La Renaissance et ses réalisations artistiques vont provoquer plusieurs siècles de retours sur investissements grâce à l’industrie du luxe, au commerce d’art et au tourisme

Économie contemporaine

Deux tendances majeures : le recul des États Méditerranéens dans la crise de la dette souveraine et la montée en puissance de l’Amérique latine. L’Europe ayant privé les États du recours à leurs banques centrales, ils ont emprunté sur les marchés pour financer leur déficit et payer les intérêts de leur dette. Sous l’impulsion de banques privées américaines, les pays du sud de l’Europe ont emprunté sans discernement. Il en résulte une crise des dettes souveraines qui secoue le sud de l’Europe. La dérive du rôle de l’État met en difficulté les économies latines. Dans les années 1990, la montée en puissance de l’Amérique Latine s’effectue à partir d’un mélange de socialisme et de capitalisme dont le symbole est le Brésil, sixième puissance mondiale. Le président Lula maintient la politique libérale de ses prédécesseurs tout en menant des réformes pour les classes défavorisées. Le Mexique, l’Argentine et la plupart des autres pays latino-américains conjuguent dynamisme libéral et politiques sociales d’équité dans une croissance qui devient vigoureuse dans les années 2000. C’est peut-être là où réside l’avenir du modèle latin : une population métissée, d’importantes ressources naturelles, une sensibilité sociale et des perspectives géoéconomiques sur l’axe nord-sud.

Politique traditionnelle

L’héritage de la civilisation latine est contradictoire. Dans la Cité grecque, la loi permet de réguler des régimes monarchiques, oligarchiques ou démocratiques. Dans l’Empire romain, l’État et le droit permettent d’intégrer les classes sociales à la dynamique politique. À la Renaissance, Machiavel théorise l’État sous le double aspect de la République ("Discours…") et de la tyrannie (Le Prince). La caractéristique la plus marquée est la théorie des Trois Régimes, rapportée par Hérodote. Trois régimes coexistent dans l’histoire : la royauté (pouvoir d’un seul), l’oligarchie (pouvoir des puissants) et la démocratie (pouvoir de tous). Chacun d’eux porte en lui les contradictions qui finissent par l’abattre et assurent une évolution permanente. Les excès de la démocratie engendrent l’anarchie. La société se transforme alors en oligarchie, avec la prise du pouvoir des puissants. Puis les luttes entre factions engendrent la royauté, où l’un des puissants triomphe avec l’appui du peuple. Enfin, l’abus de pouvoir qui transforme la royauté en tyrannie, engendre la révolte et le retour de la démocratie. Le politique ne consiste pas en un modèle politique idéal, mais en un rapport critique au pouvoir : pour analyser ce qui est, et anticiper ce qui doit advenir.

Politique contemporaine

Le modèle latin est aujourd’hui en proie à une double dynamique : d’une part, la crise des États méditerranéens pris dans une spirale de leurs dettes régaliennes ; d’autre part, la montée en puissance des États latino-américains qui ont retrouvé le chemin de la croissance. Double dynamique en accord avec la théorie des Trois Régimes précédemment évoquée : d’un côté, des démocraties pluralistes minées par la corruption financière ; de l’autre, des régimes qui ont évolué des caudillos jusqu’à la démocratie. La civilisation latine fait du politique un nœud de contradiction. Contradiction entre le déterminisme d’un monde en proie au choc des puissances, et le volontarisme, qui permet à l’homme d’agir grâce à la maîtrise des mécanismes du pouvoir. Contradiction entre l’exigence permanente de sujétion qui émane de l’État et la velléité permanente de rébellion qu’il suscite. Tout se passe comme si l’État représentait la synthèse de l’ensemble des contradictions politiques, l’ultime recours dans l’équilibre entre arbitrage et oppression, entre centralisation et équilibre distributif. Le temps écoulé et le fonctionnement des démocraties modernes, n’ont rien changé aux ressorts latins du politique qui demeurent, en pleine continuité, ambigus et contradictoires.

Civilisation anglo-saxonne

Les valeurs de combat et de liberté apparaissent dès les sociétés antiques des Germains et des Scandinaves, à travers un mythe du combat cosmique (des Dieux et des Géants, puissances du mal) qui illustre la vocation guerrière de sociétés gouvernées par l’Assemblée des Hommes Libres. Ces valeurs vont se prolonger dans les principales strates de la civilisation anglo-saxonne : dans la religion protestante, dans la philosophie de la guerre de Clausewitz, dans la doctrine libérale, dans la théorie évolutionniste du progrès et dans l’idéologie de l’American Way of Life. D’où l’émergence d’une logique, dans laquelle ces valeurs de combat et de liberté sont redéployées à chaque évolution du savoir et se combinent dans une vision conquérante du progrès. L’Angleterre puis les Etats-Unis sont devenus les fleurons les plus radicaux de cette civilisation, où l’idée maîtresse de libre concurrence est ancrée, des comportements quotidiens jusqu’au rôle de l’État, garant des règles de l’affrontement socio-économique généralisé. La conception des libertés civiles est pratique et subordonnée à l’impératif du combat, qui laisse peu de place à la justice sociale. Mais la pugnacité de la culture anglo-saxonne a fait de l’Angleterre la puissance économique dominante du XIXe, et des Etats-Unis celle du XXe siècle.

Société

Les Germains anciens pratiquent une forme de démocratie communautaire. Toutes les décisions importantes sont prises par l’Assemblée des Hommes Libres et le droit coutumier est fondé sur des décisions communes qui font office de jurisprudence. Ce n’est pas l’autorité politique qui édicte les lois mais la société elle-même, par l’intermédiaire des cas qu’elle soumet à l’Assemblée. Les Anglo-Saxons héritent de la tradition d’autonomie juridique des Germains et se battent pour obtenir des garanties sur les libertés civiles. Dès 1215, les Saxons obtiennent de Jean sans Terre la Grande Charte, qui garantit l’autonomie juridique des Cités et de l’Eglise, le droit pour chaque homme d’être jugé par ses pairs et la proportionnalité des délits et des peines. Sous la dynastie absolutiste des Stuarts, les Saxons se battent, de 1567 à 1688, pour obtenir l’Habeas Corpus et limiter les emprisonnements arbitraires. En 1689, ils chassent les Stuarts et obtiennent les garanties constitutionnelles du Bill Of Rights. Ces combats pour les libertés visent des droits concrets et des problèmes pratiques abordés en dehors de tout cadre formel pour éviter de remettre en cause les libertés acquises. Les Etats-Unis ont pleinement hérité de cette tradition des libertés civiles qui défend la société des empiétements de l’Etat.

Religion

La Réforme protestante commence par un mouvement de révolte contre l’Église, dont les causes sont à la fois religieuses (décadence des mœurs ecclésiastiques), économiques (pression fiscale du clergé et accumulation de biens fonciers), politiques (affirmation des identités nationales) et culturelles (remise en cause du monopole culturel de l’Église). La Réforme marque une libéralisation de la théologie, de l’organisation religieuse et un rejet de tout ce qui ne vient pas du message biblique originel. Dieu Seul : contestation de l’autorité de l’Église (les Églises protestantes sont fédérées mais non hiérarchisées) et du magister ecclésiastique (tous les chrétiens sont prêtres, les pasteurs sont des "experts" de la religion, sans autorité théologique instituée). Le Livre Seul : chaque homme doit chercher son salut dans sa propre interprétation des Ecritures (pas de dogme institués ou de conciles pour en débattre). La Grâce Seule : Dieu, omniscient et omnipotent, a prédestiné tous les hommes depuis les origines, la grande majorité est vouée à la damnation à cause du péché originel mais Il a accordé Sa grâce à une minorité d’élus prédestinés à construire Son Royaume. C’est la doctrine de la prédestination pour laquelle la grâce se manifeste à travers la réussite et la richesse que Dieu accorde à Ses élus (Max Weber).

Guerre totale

Germains et Scandinaves ont une conception mythique de l’univers fondée sur un combat cosmique où les dieux essayent de maintenir l’harmonie du monde, pendant que les géants, puissance du mal essayent de le précipiter dans le chaos. À l’instar des dieux, les hommes pratiquent la guerre totale ou les vaincus sont sacrifiés aux dieux de la guerre (Odin et Thor). Après leur conversion au christianisme, les anglo-saxons protestants retrouvent le modèle de la Guerre Sainte de l’Ancien Testament, proche de celui des Germains. Au XIXe siècle, Clausewitz théorise rationnellement cette logique de la guerre totale à travers le concept de Guerre Absolue : "On ne saurait introduire de principe modérateur dans la philosophie de la guerre sans commettre d’absurdité…", "la montée aux extrêmes de la violence" doit aboutir à la destruction des forces adverses pour mettre fin aux combats. Pendant la seconde guerre mondiale, les alliés anglo-saxons perpétuent cette conception radicale de la guerre à travers les bombardements qui détruiront l’Allemagne et le Japon. Ainsi, les doctrines contemporaines de la Guerre Totale justifient les conceptions antiques des Germains et deviennent la caractéristique dominante de la guerre chez les Anglo-Saxons, dès que les conflits s’exacerbent.

Économie traditionnelle

Au XVIIIe siècle, parallèlement à la révolution industrielle, l’école libérale développe l’idée de lois naturelles qui tendent spontanément au meilleur équilibre. Selon Adam Smith, l’économie est régulée par une "main invisible" qui ajuste "naturellement" l’offre et la demande à travers la concurrence sur le marché. Les entrepreneurs, qui sont à la poursuite de leur intérêt particulier, contribuent sans le savoir à l’intérêt général en produisant de la richesse et un plus grand bien pour le plus grand nombre. L’État doit laisser faire les hommes et laisser passer les marchandises pour assurer le développement des nations sur le marché mondial, grâce au libre-échange. Cette vision optimiste est contredite par Malthus : en admettant qu’on décrète une augmentation des salaires pour améliorer le sort du plus grand nombre, on stimule la demande sans changer l’offre et l’on n’aboutit qu’à une augmentation des prix qui accroît les inégalités. Karl Marx ajoute que la logique de marché conduit à produire des biens futiles pour une demande solvable plutôt que des biens utiles pour une demande non solvable. En 1970, l’économiste F.A. Hayek expliquera que, dans une économie de marché, le choix de la liberté rend illusoire toute finalité commune et toute justice sociale.

Économie contemporaine

Dans un contexte de crise, de dette, et de chômage, l’économie américaine conserve trois avantages dominants : la financiarisation de son économie, la suprématie de ses technologies et de ses médias. Dans ces trois domaines, sa suprématie est fondée sur une dynamique immatérielle de rendements croissants : c’est-à-dire, de produits dont les coûts résident dans la conception, le marketing et la publicité d’un prototype qui peut ensuite être indéfiniment dupliqués, qu’il s’agisse d’un produit financier, d’un logiciel ou d’une œuvre culturelle. Ainsi, par exemple, l’activité financière a pris le pas sur l’industrie et les autres services au point que sa part dans le PNB américain dépasse celle de la production industrielle. L’autre aspect de cette économie immatérielle est son caractère monopolistique. L’entreprise qui crée un produit original et bénéficie de rendements croissants, construit rapidement une position dominante : Google ou Amazon sont hors de portée de leurs concurrents. Conséquence : les firmes dominantes tendent à acquérir une force autonome et à dicter un rythme à tous les acteurs de l’économie. Tout comme les Etats-Unis, qui exercent encore une situation hégémonique mondiale, très peu libérale, malgré la crise dans laquelle ils sont plongés.
Politique traditionnelle

La tradition des libertés civiles commence avec les Germains et l’Assemblée des Hommes Libres qui prend des décisions jurisprudentielles. Elle continue avec les luttes des Anglo-Saxons qui obtiennent la Magna Carta

en 1215 : autonomie juridique des villes et de l’Église, droit pour chaque homme d’être jugé par ses pairs, proportionnalité entre les délits et les peines. Entre 1567 à 1688, la lutte contre la dynastie absolutiste des Stuarts, permet d’obtenir l’Habeas Corpus

qui limite l’emprisonnement arbitraire. Après avoir chassé les Stuarts en 1689, les Saxons obtiennent de Guillaume d’Orange les Bills of Rights, et la première monarchie constitutionnelle. À partir de ce fond commun de lutte pour les libertés civiles, les évolutions divergent. Dans les royaumes scandinaves, les libertés civiles vont renforcer l’unité alors que, tout au contraire, elles vont retarder celle des pays alémaniques. En Europe, après 1500 ans de coexistence avec les Latins, Scandinaves et Alémaniques vont évoluer vers des régimes socio-démocrates qui équilibrent liberté et solidarité. L’Angleterre pérennise son régime constitutionnel et l’essaime dans son Empire colonial. L’Amérique va forger le modèle du "gouvernement des juges" (Tocqueville), celui d’une démocratie contre l’État (Cohen Tanuggi).

Politique contemporaine

La caractéristique culturelle du système politique aux Etats-Unis est que les Américains se méfient des possibilités d’empiétements de l’État sur les libertés civiles. Les juges, véritable contre-pouvoir, peuvent annuler les lois qui remettent les libertés en cause. Les juges américains sont dotés d’un pouvoir politique considérable du fait qu’ils fondent leurs arrêts sur la constitution. Une fois saisis d’une affaire, ils peuvent annuler les lois qui leur paraissent inconstitutionnelles. Ainsi, les lois dont les effets restreignent les libertés tombent peu à peu sous les coups de la jurisprudence. Selon Tocqueville, “se prononcer sur l’inconstitutionnalité des lois est une des plus puissantes barrières que l’on n’ait jamais élevées contre la tyrannie des assemblées politiques”. Ce système juridique donne un rôle d’acteur politique à la Cour Suprême qui peut se substituer à l’exécutif et au législatif en donnant des solutions judiciaires à des problèmes politiques (droits des minorités, lutte contre la ségrégation, contre la peine de mort, limitation des droits de la police, légalisation de l’avortement, etc.). Autre caractéristique, avec l’élection du président Obama, le multiculturalisme américain est devenu un vecteur de son universalisme, sans pour autant faire figure de modèle dans le reste du monde.

Civilisation musulmane

L’Islam est la seule civilisation qui ne se définit que par sa religion. Dès le VIIIe siècle, les musulmans créent un empire multinational qui réunit des cultures et des peuples très différents à travers ses zones d’influence orientale, africaine, turque, persane, hindoue, asiatique. Islam signifiant "soumission à la volonté de Dieu", une logique de la fusion est à l’œuvre à travers la réunion de ces peuples dans l’Islam, la fusion de leurs différences ethniques et culturelles dans "l’Oumma", la communauté des croyants, et dans ses idéaux de justice sociale. Du fait de la primauté du religieux, les pays musulmans connaissent un retard de développement politique et économique. Le Printemps arabe de 2011 a montré que, même si les jeunes musulmans réclament des réformes démocratiques, les élections ramènent les partis islamistes au pouvoir. Cependant, l’exemple de la Turquie montre que l’Islam peut entrer dans la modernité. Pendant des siècles, l’Islam a été une puissance mondiale éprise de culture, d’idéaux communautaires de tolérance et de justice sociale. Aujourd’hui, l’Islam asiatique est un réservoir de croissance et de ressources en plein développement. La renaissance d’un Islam éclairé peut-elle favoriser la fusion pacifique du monde arabo-musulman dans un développement mondialisé ?

Société

L’Arabie anté-islamique est une société de clans, de pasteurs nomades ou de citadins commerçants, tous en perpétuels conflits. La société est la fois communautaire et antagonique. Les Arabes ont un sens très poussé de l’appartenance à la famille, à la tribu (groupe de familles) et au clan (groupe de tribus). C’est cette solidarité du groupe qui transforme les conflits en vendettas tribales qui sont reconduites de génération en génération. L’avènement de l’Islam, la soumission à un Dieu Unique, l’obéissance aux règles du droit islamique (la Charriât), permettront de surmonter les divisions tribales et d’intégrer les tribus à l’Oumma (Communauté des Vrais Croyants), où les conflits seront modérés grâce à une foi et à une loi communes. Les clans pratiquent un mélange de paternalisme autoritaire et de démocratie communautaire. L’autorité despotique des chefs est tempérée par plusieurs traits culturels : les membres du clan sont égaux, le chef est élu, il prend ses décisions assisté d’un conseil et la participation aux décisions de chaque membre du groupe est facilitée par la proximité quotidienne et les liens du sang. Cette culture duelle se perpétue aujourd’hui dans les pays islamiques, dont les sociétés fonctionnent dans un autoritarisme patriarcal, tempéré au quotidien par des formes de démocratie communautaire.

Religion

L’Islam s’inscrit dans la continuité du message biblique. Après Adam, Noé, Abraham, Moïse et Jésus, Dieu a envoyé Mahomet comme dernier prophète. L’Islam annule tous les messages monothéistes précédents, qui ont été pervertis. Pour gagner le Paradis, les Musulmans doivent se conformer aux Cinq Piliers de la Foi : témoigner du Dieu Unique et de Mahomet, Son prophète ; prier cinq fois par jour ; jeûner pendant le mois du ramadan ; payer l’aumône pour les fonds de secours mutuels ; faire le pèlerinage à La Mecque. La simplicité de cet universalisme pratique a été une des raisons de son succès. L’Islam ne possède pas d’autorité habilitée à énoncer des dogmes. L’Imam dirige la prière, mais tout musulman connaissant les rites est habilité à le faire. Les ulémas, théologiens ou juristes, sont habilités à interpréter les textes, mais n’exercent aucun magister spirituel. Le seul critère universel d’orthodoxie des dogmes est le consensus des croyants. Les mosquées sont des lieux ouverts qui servent à la prière, aux études, aux cours de justice et aux annonces politiques. L’Islam connaît une grande diversité de courants religieux : l’Islam sunnite, majoritaire, de la "voie du milieu" ; les courants chiites, qui privilégient le sens caché du Coran, les mystiques Soufis, qui adorent Dieu dans l’abolition du sens, etc.

Stratégie

Les traditions guerrières des tribus bédouines, fondées sur la guérilla, la mobilité, la maîtrise du terrain et la ruse, permettent des raids rapides jouant sur la surprise. Pendant les conquêtes militaires de l’islam, les Arabes, sans traditions militaires comparables à celles de leurs adversaires, l’emportent parce que les offensives rapides de la cavalerie arabe créent une surprise dévastatrice La Guerre Sainte va initier un cercle vertueux de l’islamisation. Avec les victoires, les troupes de Bédouins, dont la conversion à l’Islam est encore fragile, redoublent de ferveur ; leurs motivations religieuses renforcées amènent alors d’autres conquêtes et renforcent l’islamisation. De plus, la Guerre Sainte, qui promet le butin aux vainqueurs et le paradis aux martyrs, se renforce aussi bien dans la victoire que dans la défaite. Du XIe au XVe siècle, les Haschischins vont mettre en œuvre un terrorisme à grande échelle, en assassinant leurs ennemis, grâce à des Fedayins, prêts à se sacrifier pour atteindre leur cible et assurer la propagande de leur Ordre. On retrouve cette tradition du fanatisme aussi bien dans le terrorisme de certains États arabes, que dans la guerre du pauvre des mouvements intégristes. La ruse, hila, "éclair de la sagesse de Dieu", tout comme la dimension clanique, font également partie de la tradition arabe.
Économie traditionnelle. Du IXe au XIIe siècle, l’Islam, première puissance économique mondiale, a une vision sociale de l’économie : la propriété et le profit sont admis, mais l’usure est réprouvée. Les biens appartiennent à Dieu et l’homme peut en avoir l’usufruit s’il contribue aux idéaux de justice sociale de la communauté. L’État contrôle la propriété foncière et délègue temporairement à ses grands dignitaires ses droits fiscaux sur les domaines. Les grandes industries sont nationalisées. Les corporations d’artisans et de marchands pratiquent une éthique de qualité, de juste prix et de régulation de la concurrence. Elles confèrent aussi à leurs membres des responsabilités d’entraide et de formation. Les prix sont fixés avec des fonctionnaires qui gardent le contrôle des marchés et des prix pour éviter la spéculation. Le commerce arabe fait circuler les marchandises de l’Afrique Noire à la Chine, en passant par la Méditerranée, l’Orient, l’Inde ou l’Asie Centrale. Le système financier et monétaire est sophistiqué : traites, lettres de change, hypothèques, etc. Les ulémas créent des moyens de contourner l’interdit sur le prêt à intérêt. Malgré l’essor de l’économie, les religieux et les militaires marginalisent les marchands au nom du "bien commun" et bloquent l’émergence d’une classe d’entrepreneurs.

Économie contemporaine

Religion et corruption continuent de brider l’initiative privée et la conception sociale de l’économie sert de prétexte à un contrôle contraignant de l’Etat. Dans les pays producteurs, les revenus du pétrole aggravent souvent le caractère assisté du développement. L’industrialisation est toujours retardée par l’absence d’une classe d’entrepreneurs. Côté positif, l’héritage de la culture financière est très présent dans les États du Golfe, qui ont accumulé et bien géré un patrimoine financier considérable. Les États producteurs bénéficient de la hausse des prix de l’énergie. Au début des années 2000, des pôles de croissance se dessinent : Indonésie, Turquie, Égypte, Maroc, Tunisie. Le Printemps arabe a soulevé d’immenses espoirs de libéralisation. L’Automne islamiste a ranimé les pires craintes de retour à l’ornière conservatrice. Comment croire que la population pouvait faire le même bond des mentalités que celui de la génération Internet ? Avec du recul, l’exemple de la Turquie montre qu’Islam et développement ne sont pas incompatibles. L’étonnement viendrait plutôt du fait que la Turquie ait évolué vers le libéralisme plutôt que vers un dirigisme à la chinoise. Un marché de 1,3 milliard de consommateurs, une population jeune et éduquée, laissent intacts tous les espoirs.

Politique traditionnelle

Le Calife, représentant de Dieu sur terre, cumule le pouvoir religieux et politique. Il est assisté par un Vizir, Premier ministre, une administration puissante et des émirs ou des sultans qui gouvernent les provinces. Dans leur Empire multinational, les Arabes ne sont qu’une aristocratie minoritaire. Nombres de non-Arabes se convertissent à l’Islam et deviennent des clients, à qui toutes les portes seront peu à peu ouvertes. Les chrétiens et les juifs, les peuples du Livre, sont protégés moyennant le paiement d’un impôt. L’Islam est globalement tolérant et l’Empire Ottoman sera jusqu’à la fin du XIXe siècle le refuge des persécutés. La fusion des pouvoirs politiques et religieux entraîne un problème permanent de légitimité de l’État : les problèmes politiques se transforment en dissidences religieuses et les problèmes religieux en scissions politiques. De plus, la cohésion de cette société multinationale ne peut se maintenir que par le renforcement de l’État mais, plus l’État se renforce, plus il s’éloigne des idéaux éthiques du Coran. Ce problème de légitimité produit sans cesse des conflits qui se perpétuent aujourd’hui : tant à travers les revendications intégristes, que celles du Printemps arabe, ou encore des conflits ethniques et religieux qui s’en suivent encore.

Politique contemporaine

Avec les indépendances du monde musulman, l’illégitimité de l’État est aggravée par la division de l’Oumma en nations. D’autant que la plupart de ces États sont autoritaires, corrompus et inamovibles. Plus récemment, avec les révoltes du Printemps arabe de 2011, nous avons vu que la jeunesse musulmane était en cours d’évolution vers la démocratie. Mais cette jeunesse, qui n’a pas eu le temps de construire une représentation politique, s’est fait voler les résultats de sa révolte par les partis islamistes. Retour en arrière ? Plus encore, les guerres civiles du monde arabe, surtout en Libye et en Syrie, montrent que les antagonismes religieux et tribaux continuent de dominer la scène politique. Le monde musulman est-il figé ? Incapable d’évoluer comme pendant les trois siècles où il a dominé le monde ? Pas si sûr. La marche vers la démocratie de la jeunesse, même provisoirement bloquée, ne reviendra pas en arrière : l’évolution technologique qui lui a permis de transcender les frontières continuera de lui donner des armes. D’autre part, l’expérience de la Turquie montre que les islamistes au pouvoir depuis 2002 ont exercé agit de manière pragmatique, sous une forme plus capitaliste que religieuse. Le monde musulman est bien entré dans la modernité, dans une évolution inéluctable.

Civilisation slave

Depuis ses origines, la Russie est déchirée entre les influences de l’Asie et de l’Europe. L’Asie, d’où sont venues les invasions et les destructions ; l’Asie, vers laquelle se sont dirigées les conquêtes de la Russie. Mais la Russie pense son avenir les yeux tournés vers une Europe qu’elle a toujours voulu rattraper et dépasser. C’est une dialectique du déchirement où coexistent : les valeurs slaves de collectivisme et de justice sociale du christianisme orthodoxe ; mais ce sont aussi l’autocratie, le servage, la police secrète et la bureaucratie. Aspects contradictoires mais indissolublement liés. Avec la révolution communiste, l’idéal de justice sociale se sécularise dans la collectivisation, l’éducation de masse, l’accès gratuit aux soins et à la culture ; mais se perpétuent aussi le totalitarisme et la répression, la démotivation, l’échec de l’économie planifiée. La dialectique actuelle du déchirement, c’est le rejet du système totalitaire de l’ex-URSS mais, après l’impact ambigu des réformes libérales et la dérive maffieuse, c’est aussi le retour des démons du nationalisme et du panslavisme. La Russie moderne est entrée dans la globalisation sans complexe. Grâce à l’étendue de son territoire et de ses ressources, elle joue toujours un rôle clef dans le redéploiement de l’équilibre mondial.

Société

Les antiques communautés slaves sont des tribus d’hommes libres dont l’habitat, la propriété de la terre et l’organisation du travail, sont collectivistes et communautaires. Il reste un héritage marqué de ce collectivisme qui se perpétuera pendant toute l’histoire slave, surtout chez les paysans, et qui ouvrira la voie aux idéaux de justice sociale de l’orthodoxie religieuse et du communisme. La société slave est traversée par un antagonisme : démocratie et influence de l’Europe, autoritarisme et influence de l’Asie. Une bonne illustration, le contraste entre les deux cités antiques du monde slave : Novgorod l’européenne et Kiev l’asiatique. Novgorod, au nord-ouest de la Russie, est une démocratie organisée autour d’une assemblée urbaine qui réunit les doyens de chaque quartier et dispose d’un pouvoir législatif et exécutif qui prend ses décisions à l’unanimité. La ville loue les services d’un Prince qui commande l’armée mais respecte la liberté de la cité. Au contraire, Kiev, sur le parcours des invasions barbares, est une autocratie justifiée par les nécessités militaires de la défense. La ville est gouvernée par le Prince et sa noblesse. Le rôle de l’assemblée urbaine est limité et les paysans libres sont peu à peu astreints au servage. La Russie post-communiste est toujours tiraillée entre la liberté et l’autocratie.

Religion

Le christianisme est instauré par une conversion collective autoritaire, décidée par Vladimir au Xe siècle, pour instaurer une religion d’État, un pouvoir centralisé et sacralisé. Il est pénétré par l’influence de l’ancien polythéisme slave et du chamanisme asiatique. Le christianisme orthodoxe est marqué par une vision de la Sainte Trinité vécue sur le mode du mystère. La tentative de compréhension des desseins mystérieux de la providence est pure vanité de l’esprit. L’intelligence doit se crucifier pour accéder à ce mystère par une compréhension du cœur. Le mode d’universalité orthodoxe est mimétique, c’est celui de la vie en Christ : abandonner ses biens, prendre le parti des humbles, dénoncer les injustices, être traité de fou car la vérité dérange, être persécuté, puis crucifié. Cette religiosité mystique est renforcée la confrontation écrasante au despotisme, qui ne laisse place qu’à la liberté intérieure. L’orthodoxie donne une légitimation religieuse au pouvoir du Tsar, représentant de Dieu, qui contrôle le clergé. Le schisme des Vieux Croyants, en résistance à la modernisation théologique entreprise sous Pierre le Grand, marque la persistance du fonds de superstitions panthéistes qui perdurent. Le communisme, malgré ses persécutions religieuses, avait repris les idéaux orthodoxes de justice sociale.

Stratégie

La tradition slave de contre-offensive peut être illustrée par deux interprétations de la campagne napoléonienne. Pour Clausewitz : face à la Grande Armée, les Russes reculent en pratiquant une tactique de la terre brûlée, laissent l’envahisseur s’épuiser, lui portent un coup d’arrêt à Borodino, le laissent s’emparer de Moscou, puis le harcèlent pendant sa retraite et le poussent dans le piège de la Bérézina. Dans Guerre et Paix, Tolstoï commence par railler l’inanité de ceux qui rationalisent après-coup des schémas stratégiques. Pour lui, la retraite russe devant la Grande Armée ne ressort pas d’un plan, mais d’une confusion totale et des rivalités au sein du commandement. De même, la bataille de Borodino n’est pas décidée par Koutouzov mais résulte du jeu des influences contradictoires qui s’exercent sur le Tsar. L’état-major presse Koutouzov d’agir, alors que celui-ci veut ménager les forces russes, laisser faire l’usure du temps et du climat qui joue contre les envahisseurs. Enfin, pendant la retraite, seules les erreurs de la Grande Armée précipitent sa destruction. Si Koutouzov l’emporte, c’est qu’il applique la stratégie qui permet de vaincre en utilisant les avantages naturels de la Russie : l’espace, le climat et la ténacité légendaire du soldat russe. L’Armé Rouge reproduira ce schéma de contre-offensive contre l’Allemagne.

Économie traditionnelle

Les communautés antiques pratiquent la propriété collective de la terre et l’organisation communautaire du travail. Les paysans libres sont peu à peu astreints au servage par l’État qui les met au service de la noblesse en contrepartie de ses obligations militaires. Le servage se maintient en s’aggravant jusqu’en 1861. Son abolition est marquée par le retour imposé au collectivisme et, surtout, à la responsabilité fiscale et juridique collective des villages (MIR) qui permet de contrôler les paysans. Le communisme continuera cette tradition d’oppression des paysans avec la collectivisation. Une industrie militaire, puis civile, émerge en Russie à partir du XVIIe siècle, sous l’impulsion de l’État qui va orienter le développement et le commerce. Mais l’initiative individuelle est entravée par la bureaucratie. À la veille du XXe siècle, la Russie opère sa révolution industrielle et devient la 4e puissance industrielle, mondiale, mais une crise économique et la Guerre de 1914 ouvrent la voie à la Révolution. Le communisme se greffe sur l’héritage collectiviste et de la bureaucratie tsariste. La collectivisation et la planification relaient bien les idéaux de justice sociale du christianisme orthodoxe, mais la bureaucratie et l’autoritarisme entraînent la démotivation des hommes et l’échec de l’URSS.

Économie contemporaine

En 2000, Vladimir Poutine, est élu Président. Il rétablit l’autorité de l’État et le fonctionnement de l’économie grâce à la montée des prix de l’énergie, dont la Russie est grande productrice. Poutine fait arrêter quelques grands oligarques et freine la corruption. La Russie retrouve le chemin de la croissance, retrouve son influence internationale et renoue avec les anciennes républiques d’URSS. Pendant les mandats de Poutine et de Medvedev, la Russie redevient une grande puissance économique. Ses exportations de gaz, de pétrole et de charbon sont déterminantes mais aussi son industrie lourde : métallurgie, aéronautique, armement. L’agriculture reste globalement déficitaire mais évolue avec des productions croissantes (blé, orge, betteraves, pomme de terre, etc.). Enfin les services montent en puissance, notamment dans les domaines informatiques et scientifiques. Grâce à un budget et une balance des paiements excédentaires, l’État lance des projets d’infrastructure et soutient l’investissement. Le niveau de vie a augmenté mais est encore très inégalement réparti. Après avoir tenté une aventure libérale désastreuse, c’est encore grâce l’autoritarisme que le Tsar Poutine a jugulé le désordre, comme dans toutes les périodes de transition de l’histoire Russe.

Politique traditionnelle

Au IXe siècle, dans la Russie de Kiev, l’autocratie se forge en menant la guerre contre les nomades des steppes. Pour obtenir l’appui militaire de sa noblesse, les Princes de Kiev n’ont eu de cesse de leur offrir des esclaves, en vouant les communautés agricoles des slaves libre au servage qui s’aggravera jusqu’au XIXe siècle. Après les invasions mongoles, l’autocratie veut se protéger de sa noblesse. Dès Ivan le Terrible, l’autocratie se dote d’un pouvoir hyper centralisé, d’une administration compartimentée et d’une police secrète omniprésente. À partir du XVIe siècle, les Boyards indépendants sont dépossédés et l’attribution des domaines est proportionnée aux services rendus à l’État. Ce système fermé et l’impossibilité d’une action politique légale provoquent des soulèvements en permanence : populaires (Pougatchev), des tentatives de putsch (décabristes) et la contestation des mouvements révolutionnaires (populistes, nihilistes, socialistes, anarchistes, communistes) qui théorisent tous la nécessité de la violence. Ainsi, jusqu’à la révolution bolchevique de 1917, l’autocratie russe a généré des comportements politiques qui oscillent, sans nuances, entre la soumission, la révolte et le terrorisme. Le communisme, puis la Russie de Poutine perpétuent cet héritage.

Politique contemporaine

Après la révolution d’Octobre, le parti communiste russe reproduit les mécanismes de l’autocratie : pouvoir centralisé, bureaucratie, police secrète, élimination des dissidents, relégation en Sibérie, etc. Une politique qui le mènera à l’implosion. Dans les années 1980, Gorbatchev tente de rénover le communiste (glasnost et perestroïka), ce qui précipite son effondrement. Dans les années 90, Eltsine tente un passage forcé au capitalisme, ce qui plonge la Russie dans une crise sans précédent marquée par la montée des mafias et la corruption des oligarques. Enfin, avec les années 2000, Poutine opère une restauration autocratique, instaure la "dictature de la loi" et ramène la Russie sur le devant de la scène internationale avant d’être à son tour contesté par une opposition démocratique. Les cycles du déchirement se succèdent : il semble que la Russie ne puisse prétendre à la puissance sans l’aiguillon de l’autocratie et que l’autocratie ne puisse se maintenir sans les révoltes qui la justifient. Un débat déjà historique se perpétue entre les partisans de la modernité qui veulent ancrer la Russie sur l’Occident et les courants slavophiles qui poussent à l’alliance avec les Musulmans et les Asiatiques pour former un front antioccidental. C’est le dilemme slave du déchirement.

« La seule unité de notre civilisation, c’est l’interrogation. » André Malraux

« La civilisation nous donne des lumières plutôt que des vertus. » Henry Becque

« "Après vous" : cette formule de politesse devrait être la plus belle définition de notre civilisation. »
Emmanuel Levinas

« Et nous voyons maintenant que l’abîme de l’histoire est assez grand pour tout le monde. Nous sentons qu’une civilisation a la même fragilité qu’une vie. » Paul Valéry

« Le but de toute civilisation est de faire de l’homme, bête de proie, un animal dompté et civilisé. » Friedrich Nietzsche

« Riz : trois lettres, comme dans le mot blé, mais entre ces deux nourritures fondamentales, il y a la distance de deux groupes de civilisations. » Michel Tournier

« La civilisation crée plus de besoins qu’elle n’en comble. » Bernard Grasset

« Verrou. Appareil distinctif de la civilisation et de l’évolution de la pensée. » Ambrose Bierce

« Journal : institution incapable de faire une différence entre un accident de bicyclette et l’effondrement de la civilisation. » George Bernard Shaw

« La plus grande caractéristique de la civilisation orientale est de connaître le contentement, alors que celle de l’Occident est de ne le pas connaître. » Hu-Shih

« Ce qui empêche l’homme d’accéder au bonheur ne relève pas de sa nature, mais des artifices de la civilisation. » Claude Lévi-Strauss

« L’humanité s’installe dans la monoculture ; elle s’apprête à produire la civilisation en masse, comme la betterave. Son ordinaire ne comportera plus que ce plat. » Claude Lévi-Strauss

« Le solitaire est un diminutif du sauvage, accepté par la civilisation. » Victor Hugo

« Le premier être humain à jeter une insulte, plutôt qu’une pierre est le fondateur de la civilisation. » Sigmund Freud

« Il existe infiniment plus d’hommes qui acceptent la civilisation en hypocrites que d’hommes vraiment et réellement civilisés. » Sigmund Freud

« On ne peut avoir une civilisation aimable sans une bonne quantité de vices aimables. » Aldous Huxley

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Paradigmes civilisateurs

Chaque civilisation est présentée ici à travers un paradigme qui traduit sa spécificité. Un paradigme est un système de représentation, contenant des valeurs, des règles et des modèles qui influent sur notre vision du monde. C’est un "ensemble des théories d’un corpus cohérent", ou encore un "ensemble des inflexions d’un terme donné comme modèle". Paradeiknunaï, de la même racine, signifie "comparer". Chaque civilisation représente un paradigme car ses particularités, ses valeurs spécifiques, conditionnent nos idées, nos croyances, nos religions, nos comportements. Dans ce Traité, ces paradigmes civilisateurs sont, dans l’ordre historique de leur apparition : la dialectique du visible et de l’invisible, dans la civilisation africaine ; la logique des castes, dans la civilisation indienne ; la dialectique de l’adaptation, dans la civilisation asiatique ; la rhétorique de la création, dans la civilisation latine ; la logique du combat, dans la civilisation anglo-saxonne ; la logique de la fusion, dans la civilisation musulmane ; la dialectique du déchirement, dans la civilisation slave. Chaque civilisation s’est d’abord structurée autour d’un paradigme, puis s’est prolongée en modèle civilisateur. La phase actuelle de mondialisation fait interagir ces paradigmes dans un espace multipolaire et multiculturel.

Civilisation africaine, dialectique du visible et de l’invisible

La plus vieille civilisation de l’histoire permet de reconstituer la genèse des cultures et de voir émerger les notions de famille, de société, de religion, d’économie, de politique, de stratégie. La civilisation africaine se caractérise par la coexistence de cinq formes de société dont les modes de vie se construisent successivement en fonction de leurs aires géo-climatiques. La société "de l’Arc" (chasseurs-cueilleurs nomades), puis celle "des Clairières" (agriculteurs semi-nomades de la forêt tropicale), "des Greniers" (agriculteurs sédentaires de la savane boisée), "de la Lance" (pasteurs nomades de la Région des Grands Lacs) et "des Cités" (dans l’ouest subsaharien), vont créer progressivement une culture commune, fondée sur la coexistence et la coopération. Autres facteurs communs, l’animisme et la magie, nous montrent comment le monde visible (nature et sociétés) interagit avec le monde invisible (dieux, forces occultes, ancêtres morts). L’Afrique a été mise à mal par la traite des esclaves, le colonialisme, l’accentuation des antagonismes ethniques, la corruption de ses élites et le pillage de ses ressources. Ses ressources démographiques et naturelles lui permettront-elles de développer son propre modèle politique, économique et culturel ?
Civilisation indienne et logique des castes. L’histoire de l’Inde est marquée par une suite ininterrompue d’invasions et de brassages de populations : munda, dravidienne, aryenne, musulmane, anglaise. À travers cette histoire tumultueuse, le modèle d’organisation et de segmentation sociale des castes a permis à chaque ethnie, à chaque communauté religieuse, de conserver sa culture et sa cohésion, tout en coopérant économiquement et socialement dans un système d’interdépendance généralisé. La logique des castes se fonde sur l’histoire d’une civilisation qui a intégré tous les apports extérieurs pour construire une matrice culturelle sophistiquée dont le cloisonnement permet d’articuler des cultures très différentes. Le système des castes et l’hindouisme intègrent de nombreux modèles culturels, en leur permettant de coopérer sans réduire leur diversité. De même, l’hindouisme s’est construit en intégrant tous les courants religieux qui l’ont traversé et se présente maintenant comme un universalisme religieux. Aujourd’hui, avec la montée en puissance de l’Inde, nous assistons au redéploiement politique et économique du système des castes. Phénomène intéressant dans le contexte de la mondialisation, qui consiste justement à faire coexister différentes civilisations sans réduire leur diversité.

Civilisation asiatique et dialectique de l’adaptation

Depuis les origines de la culture chinoise, les doctrines taoïste, confucianiste et bouddhiste coexistent dans une forme de pensée syncrétique qui utilise toutes ces doctrines, selon les circonstances, pour assurer la pérennité de la société. La dialectique de l’adaptation permet d’utiliser des doctrines contradictoires, car la valeur pertinente n’est pas la vérité mais la sagesse, qui permet de mettre chaque vérité à sa place. Dans cette culture, l’individu est subordonné au groupe, ce ne sont pas ses droits qui priment mais ses devoirs. La contrainte du groupe est compensée par une forte cohésion sociale, par une interdépendance clanique faite de devoirs réciproques, et par un sens de l’étiquette qui régule les rapports sociaux. Dans le domaine économique, le syncrétisme a permis d’adapter les doctrines occidentales au cadre culturel traditionnel pour faire émerger un modèle original de développement dirigiste, commun aux différents pays d’Asie. L’État y joue un rôle central dans la mise au point de stratégies nationales à dimensions mondiales. Le développement des échanges en Asie, la réserve de croissance chinoise, la puissance diversifiée des conglomérats asiatiques et de leur management clanique, font de l’Asie la première puissance mondiale.

Civilisation latine et rhétorique de la création

Avec ses héritages judéo-chrétien et gréco-latin, ajoutés à son propre développement culturel, la civilisation latine contient les théories les plus diverses et les plus contradictoires dans tous les domaines. Ne reposant sur aucune doctrine globale, la rationalité de la culture latine est fondée sur l’individu et limitée par lui. L’individu s’affirme progressivement comme citoyen d’un État de droit, d’où la rhétorique monopolistique, interventionniste et distributive de l’État, garant du statut de chacun. Avec la Genèse et le Péché Originel, la civilisation latine se fonde sur les valeurs de création et de libre arbitre, qui instituent un rapport ambigu, fait de révérence et de transgression de l’autorité, sans cesse critiquée, mais vers laquelle on se retourne toujours. La Renaissance voit l’émergence d’un modèle latin de capitalisme marchand et financier, fondé sur des valeurs humanistes, esthétiques et aristocratiques. Ce modèle de capital-risque, qui s’élance à la découverte du Nouveau Monde au XVe siècle, retrouve toute sa pertinence dans le cadre de la mondialisation du XXIe siècle, où les facultés de création et d’innovation sont plus nécessaires que jamais. La vista distributive des Latins ouvre aussi la voie à une coopération plurielle des civilisations sur l’axe Nord/Sud.

Civilisation anglo-saxonne et logique du combat.

Les valeurs de combat et de liberté apparaissent dès les sociétés antiques des Germains et des Scandinaves, à travers un mythe du combat cosmique qui illustre la vocation guerrière de sociétés gouvernées par l’Assemblée des Hommes Libres. Ces valeurs vont se prolonger dans les principales strates de la civilisation anglo-saxonne : dans la religion protestante, dans la philosophie de la guerre de Clausewitz, dans la doctrine libérale, dans la théorie évolutionniste du progrès et dans l’idéologie de l’American Way of Life. D’où l’émergence d’une logique dans laquelle ces valeurs de combat et de liberté sont redéployées à chaque évolution du savoir et se combinent dans une vision conquérante du progrès. L’Angleterre, puis les Etats-Unis, sont devenus les fleurons les plus radicaux de cette civilisation, où l’idée maîtresse de libre concurrence est ancrée, des comportements quotidiens jusqu’au rôle de l’État, garant des règles de l’affrontement socio-économique généralisé. La conception des libertés civiles est pratique et subordonnée à l’impératif de la concurrence, qui laisse peu de place à la justice sociale. Mais la pugnacité de la culture anglo-saxonne a fait de l’Angleterre la puissance économique dominante du XIXe siècle, et des Etats-Unis celle du XXe siècle.

Civilisation musulmane et logique de la fusion

Islam signifie "soumission à la volonté de Dieu". L’Islam est la seule civilisation qui ne se définit que par sa religion. Dès le VIIIe siècle, les musulmans créent un empire multinational qui réunit des cultures et des peuples très différents à travers ses zones d’influence orientale, africaine, turque, persane, hindoue, asiatique. La logique de la fusion, c’est la réunion de ces peuples par la conquête, puis la fusion de leurs différences ethniques et culturelles dans l’Oumma, "la communauté des croyants", et dans ses idéaux de justice sociale. Du fait de la primauté du religieux, les pays musulmans connaissent un retard de développement politique et économique. Le Printemps arabe de 2011 a montré que, même si les jeunes musulmans réclament des réformes démocratiques, les élections ont amené les partis islamistes au pouvoir. Cependant, l’exemple de la Turquie montre que l’Islam peut entrer dans la modernité. Pendant des siècles, l’Islam a été une puissance mondiale éprise de culture, de valeurs communautaires de tolérance et de justice sociale. Aujourd’hui, l’Islam asiatique est un réservoir de croissance et de ressources en plein développement. La renaissance d’un Islam éclairé peut-elle favoriser la fusion pacifique du monde musulman dans la mondialisation ?

Civilisation slave et dialectique du déchirement

Depuis ses origines, la Russie est déchirée entre les influences de l’Asie et de l’Europe. L’Asie, d’où sont venus les barbares et leurs destructions ; l’Asie, vers laquelle se sont dirigées les conquêtes de la Russie. Mais la Russie pense son avenir les yeux tournés vers une Europe qu’elle a toujours voulu rattraper et dépasser. La dialectique du déchirement, ce sont les valeurs slaves de collectivisme et de justice sociale du christianisme orthodoxe ; ce sont aussi l’autocratie, le servage, la police secrète et la bureaucratie. Aspects contradictoires mais liés de manière indissoluble. Avec la révolution communiste, l’idéal de justice sociale se sécularise dans la collectivisation, l’éducation de masse, l’accès gratuit aux soins et à la culture ; mais se perpétuent aussi le totalitarisme et la répression, l’échec de l’économie planifiée et la démotivation. Aujourd’hui cette dialectique, c’est le rejet du système totalitaire de l’ex-URSS mais, après l’impact ambigu des réformes libérales et la dérive maffieuse, c’est aussi le retour des démons du nationalisme et du communisme. La Russie est entrée dans le monde de l’économie mondialisée. Grâce à l’étendue de son territoire et de ses ressources, elle joue toujours un rôle clef dans le redéploiement de l’équilibre mondial.

Mythes fondateurs

Le mythe est un récit traditionnel qui explique un ou plusieurs aspects de la vision du monde d’une civilisation et de sa conception de la condition humaine. Le mythe incarne une double dynamique : d’un côté, il illustre des croyances et des valeurs qui se transformeront en doctrine théologique ; de l’autre côté, en tant que fable ou légende, il désigne une affabulation, une construction de l’esprit (l’expression "c’est un mythe" désigne quelque chose qui n’existe pas). Ainsi, flottant entre la réalité des croyances et l’imaginaire des symboles, le mythe est un aspect indéracinable et indissociable des différences culturelles entre civilisations. Nous nous intéressons plus particulièrement ici aux mythes qui expliquent la création du monde dans chacune des civilisations abordées. Le Dieu suprême inaccessible pour les Africains. L’homme cosmique pour les Indiens. La perfection originelle pour les Chinois. La genèse biblique pour les Latins. Le combat cosmique des dieux et des géants pour les Anglo-Saxons. La première récitation du Coran pour les musulmans. La coexistence des mythes chamaniques et orthodoxes pour les Slaves. Chacun de ces mythes est le noyau dur de la civilisation à laquelle il donne à la fois un sens religieux, une identité culturelle et une dynamique historique spécifique.

Africains

Un des mythes très répandus dans les sociétés africaines est celui du Dieu Suprême qui a créé l’univers où les dieux secondaires, les génies, les forces de la nature, les hommes, vivaient en harmonie (JC. Froelich "Animismes", 1964). La création du monde a été provoquée par Son sentiment de solitude et Son besoin d’une communauté d’êtres pensants. Ce Dieu créateur est la source d’un circuit d’énergie qui anime l’univers. À la suite des transgressions constantes des interdits par les hommes, le Dieu créateur S’est détourné d’eux et les a confiés aux divinités secondaires. Il est alors devenu un dieu lointain, inaccessible, ne revêtant aucune forme visible, à Qui ne s’adressent ni culte, ni prières, ni sacrifices. On L’invoque parfois dans des circonstances exceptionnelles, mais Sa perfection ne requiert ni rite, ni cérémonie. Depuis que le Dieu créateur est inaccessible, il ne saurait y avoir de vérité absolue. En l’absence de vérité unique, l’Afrique traditionnelle se fonde sur une interaction entre visible et invisible (par le biais des sorciers et des magiciens qui communiquent avec les dieux, les génies et les ancêtres morts) et sur la coexistence de sociétés, dispersées sur des zones géo-climatiques différentes, qui coopèrent en gardant leur identité, sans que s’engage un mouvement général d’uniformisation.
Indiens. L’univers est né du sacrifice de Purusa, l’être primordial, symbole de l’unité cosmique, qui représente toute chose. Chaque partie de son corps représente une caste. Le Dharmasâstra, qui décrit l’ordre du monde, nous apprend que les prêtres sont nés de la bouche de Purusa, les guerriers de ses bras, les producteurs et les commerçants de ses cuisses et les serviteurs de ses pieds. Le mythe de Purusa permet à la société indienne de justifier un système où des peuples différents peuvent coopérer au sein d’une société compartimentée. Avec les invasions qui se succèdent, l’Inde est marquée par des formes de société qui s’imbriquent en préservant leur identité, grâce au cloisonnement des castes. Les chasseurs mundas, de l’antique Indus, sont repoussés par les peuples dravidiens au IIIe millénaire av. J.-C. Les Dravidiens développent une société urbaine d’États centralisés qui vit d’un commerce florissant. Ils sont à leur tour repoussés en Inde du Sud par les invasions aryennes au IIe millénaire av. J.-C. Les Aryens, pasteurs-guerriers, assimilent la culture des peuples soumis et instituent le système des castes. Les Musulmans, puis les Mongols, entreront en Inde après le XIIe siècle, ils créeront aussi des empires et s’intègrerons en conservant leur culture. Le système des castes est en plein redéploiement dans l’Inde moderne.

Asiatiques

Le mythe chinois de la Perfection Originelle décrit une société parfaite dès sa naissance, grâce aux vertus et aux rites qui fondent la cohésion et la pérennité du groupe. Si l’Empereur, ou son peuple, s’écarte des traditions, des catastrophes s’abattent sur la société. Pour surmonter les difficultés, il faut revenir aux traditions garantes de la perfection originelle. Contrairement aux Occidentaux, qui pensent que la vérité est à la fin de l’histoire et qui privilégient le progrès, les Chinois situent la perfection au début de leur civilisation, dont il faut maintenir la pérennité. Le syncrétisme dialectique de la culture asiatique permet de concilier des doctrines contradictoires en s’attachant plus à l’utilité des doctrines qu’à leur vérité. Ainsi, les Chinois peuvent se réclamer simultanément de plusieurs doctrines opposées, sans que cela provoque pour eux de contradiction, et dans leur société, ils utilisent les doctrines traditionnelles (taoïsme, confucianisme, bouddhisme), ou contemporaines (communisme, capitalisme), en les mélangeant (socialisme de marché) pour s’adapter. Ainsi, la pérennité et le syncrétisme font toujours partie des fondements du dirigisme chinois. Loin d’être un mythe du passé, la Perfection Originelle reste garante de la pérennité du dirigisme bureaucratique qui a essaimé en Asie.

Latins

Le récit de la Création du Monde montre Dieu comme un Créateur, transcendant (Il existe au-delà du temps et de l’espace qu’Il a créé), un Être personnel (doué de conscience et de volonté (puisqu’Il a fait l’homme à Son image) et doté de nombreux attributs, dont l’omniscience (Il sait tout) et l’omnipotence (Il peut tout). À peine installés dans le Jardin d’Eden, Adam et Eve transgressent le seul interdit de Dieu et mangent le fruit de la connaissance. Pourquoi Dieu les punit-Il, alors qu’Il aurait pu prévoir (omniscience) ou prévenir le péché (omnipotence) ? Dans tous les épisodes suivants de la Genèse (le fratricide de Caïn, le Déluge, la Tour de Babel, etc.), à qui faut-il attribuer le mal ? À la faiblesse de la créature ou à la toute-puissance du Créateur ? Pourquoi Dieu a-t-Il introduit le mal dans la Création ? Une seule réponse : pour que le bien ait une valeur. Dieu devait donner le libre arbitre à l’homme car, sans la liberté, la créature n’a aucune responsabilité dans le bien ni dans le mal. En goûtant au fruit de la connaissance, les créatures sont "comme des dieux, connaissant le bien et le mal". Paradoxe : seule la transgression peut valider la règle. Création et transgression des règles illustrent respectivement la liberté de conscience et le rapport très ambigu au pouvoir qui caractérise le monde latin.

Anglo-Saxons

La mythologie des Germains et des Scandinaves raconte un combat cosmique entre les dieux qui veillent sur l’harmonie des mondes et les géants porteurs du chaos. Dans ce combat, les géants et les forces du mal finiront par l’emporter et par entraîner le monde dans la destruction, avant la renaissance d’un nouveau cycle. La défaite des dieux étant annoncée, ce qui importe est l’héroïsme qui perpétue la loi cosmique du combat. La principale occupation des Germains est la guerre, où les hommes reproduisent sans fin le combat des dieux. Seuls les héros vont au paradis ; lâcheté, maladie et mort naturelle conduisent en enfer. Les mœurs guerrières incluent le sacrifice des ennemis vaincus au Dieu de la Guerre. On peut soit en conclure à la barbarie, soit à une forme brutale de rationalité guerrière dont le but est d’acquérir une réputation terrifiante, très dissuasive. Pendant qu’ils envahissent l’Empire Romain, les Germains sont talonnés par les Huns : la Guerre Totale a des limites, on finit toujours par trouver plus barbare que soi. Une société fondée sur le combat produit moins de vainqueurs que de vaincus. On retrouve l’influence de ce mythe dans la société anglo-saxonne, avec son indiscutable pugnacité économique et sa brutalité : le Winner laisse peu de place aux innombrables loosers.

Musulmans

Dans la tradition musulmane, le récit de la révélation de l’Islam à Mahomet est une scène violente dans laquelle l’Archange Gabriel force le prophète à réciter le Coran. De même, Mahomet imposera l’Islam (qui signifie soumission) aux tribus bédouines, pour les unifier. À la chute de l’Empire Romain, les empires byzantin et sassanide se livrent une guerre endémique qui bloque les routes de commerce du Moyen Orient avec l’Inde et l’Asie. Le commerce irrigue alors l’Arabie par la Mer Rouge et les pistes caravanières qui rallient le Golf persique. Malgré cette richesse, l’Arabie reste divisée par les conflits entre tribus bédouines. Mahomet, orphelin de condition modeste, appartient au clan des Quoraychs, commerçants de La Mecque. Ses prêches monothéistes lui valent l’inimitié des Mecquois qui tirent des bénéfices des pèlerinages des Bédouins polythéistes dans leur ville. Ses premiers disciples sont persécutés et, en 622, année de l’Hégire (expatriation), il émigre à Médine, dont les habitants l’acceptent comme chef religieux. Après huit ans de conflit avec les Mecquois, Mahomet s’empare de La Mecque en 630, fonde un Etat islamique et une législation religieuse qui soumet les tribus à "l’Oumma", la communauté des croyants. Un peuple est né, de cette fusion dans l’Islam, prêt pour les conquêtes.

Slaves

Les mythes de la civilisation slave sont profondément marqués par la double influence de l’Asie et de l’Europe. Côté asiatique, un panthéisme doté de nombreuses divinités, bienveillantes ou néfastes, dont le dieu principal est le terrible Péroun, dieu du tonnerre, de la foudre et du feu, qui frappe la voûte céleste de sa massue et à qui l’on sacrifie des captifs. Au Xe siècle, après une conversion forcée au christianisme, une deuxième série de mythes s’instaure. Celui de Boris et Gleb, deux princes de Kiev pacifistes, assassinés par leur frère Staviopolk, le maudit. Naissance du mythe de la "vie en Christ" : renoncer aux biens de ce monde, prendre le parti des pauvres contre les puissants, ne pas se révolter contre les souffrances qui s’ensuivront, ne pas s’étonner d’être traité de fou et mourir crucifié. Le mythe de la Troisième Rome fera de Moscou le flambeau ultime de la chrétienté. Mais la conversion au christianisme reste superficielle car le peuple n’y a pas été préparé par une évolution spirituelle. L’orthodoxie se superpose donc aux croyances panthéistes et magiques sans les éliminer. Le christianisme est adopté comme une nouvelle forme de magie officielle : les rites sont pris comme des incantations ou des sortilèges occultes ; les prêtres sont tenus pour des sorciers ou des devins. Et Dieu pour le magicien suprême.
Sociétés. Une société se construit à travers les mœurs, les valeurs et les rites qui fondent le lien social. Selon Durkheim, les membres d’une société antiques sont peu différenciables par leur fonction. La solidarité est fondée sur la ressemblance. Au contraire, les membres des sociétés modernes se différencient dans la division des tâches ; leur solidarité est fondée sur l’interdépendance. L’histoire des civilisations nous montre des sociétés complexes et différenciées. L’Afrique voit naître et évoluer la famille, ses extensions horizontales, verticales et ses réseaux de solidarité. L’Inde va se construire sur un système de castes où des populations différentes coopèrent en gardant leurs spécificités. La société chinoise se construit sur un mélange d’adaptation taoïste et de pérennité confucianiste. Les Latins construisent la première société fondée sur l’individu et ses droits, garantis par l’Etat. Chez les Anglo-Saxons, les décisions sont prises par l’Assemblée des Hommes Libres et le droit coutumier est fondé sur des jurisprudences. Les Musulmans instaurent la communauté des croyants et ses idéaux de justice sociale. Enfin, les Slaves, initialement libres, voient se construire une société fondée sur l’esclavage et l’autocratie. Ces différences culturelles sont présentes dans la mondialisation dont elles marquent les fractures.

Africains

L’unité sociale de base est la famille : unité de production, réseau de solidarité et de protection. La famille se construit jusqu’à former un réseau complexe de solidarités sociales. Les premiers groupes de chasseurs-cueilleurs constituent une famille horizontale où les enfants sont pris en charge en commun. Le lignage apparaît chez les sédentaires, avec l’extension verticale de la parenté qui fait remonter la généalogie jusqu’à un ancêtre mythique auquel on rend un culte. Le lignage est une société solidaire qui coopère avec les autres lignages par le partage des ressources et la participation des doyens à l’assemblée des patriarches qui détiennent l’autorité. Quand un lignage s’étend trop, on opère une scission en changeant d’ancêtre de référence. Les classes d’âge constituent une structure horizontale d’éducation et d’initiation. Les castes (nobles, prêtres, paysans, artisans, esclaves) sont formées à partir de liens tribaux, religieux et économiques (monopoles de métiers). La généralisation des castes n’entraîne pas trop d’antagonismes sociaux, car les droits et les devoirs de chaque caste s’équilibrent. Malgré les déchirements ethniques et sociaux résultant du colonialisme, la coopération se maintient aujourd’hui à travers une conception étendue de la famille qui s’étend à l’ensemble de la société.
Indiens. Le système des castes divise la société en quatre classes (varnas) : prêtres, guerriers, producteurs et serviteurs, auxquelles il faut ajouter les intouchables. Leurs rôles sont fixés par le Dharmasâstra, qui décrit l’ordre du monde. Pour les prêtres : étude, sacerdoce, contrôle des rites. Pour les guerriers : gouvernement et protection. Pour les producteurs : agriculteurs, artisans et marchands. Les serviteurs servent les trois premières castes. Les intouchables sont chargés des tâches impures (équarrissage, tannerie, etc.). Les trois premières castes sont vouées à l’étude et aux rites, dont sont exclus serviteurs et intouchables. Chaque classe se subdivise en de nombreuses sous-castes (jatis), en général liées à un métier. La séparation des castes est fondée sur l’opposition entre pur et impur. La pureté résulte de l’obéissance à la loi : étudier, accomplir les rites, ne prendre de nourriture que préparée par des gens de sa caste, éviter les contacts avec les inférieurs et respecter l’endogamie. Les dérogations à l’endogamie ont créé d’innombrables sous-castes. La coopération sociale est organisée autour du Panchayat, organe judiciaire, législatif et exécutif de l’assemblée des castes, qui règle leurs conflits et préserve leurs intérêts dans une interdépendance généralisée. Le système des castes est très présent dans les lobbys de l’Inde moderne.

Asiatiques

Dans la société chinoise, le lien social est fondé sur un mélange de taoïsme et de confucianisme. Le taoïsme est la philosophie du changement, permanent et immuable, de la société chinoise antique et agricole qui vit dans les rythmes cycliques de la nature. Sa vision du monde cosmique s’appuie sur le Tao, la "voie", symbole de l’unité de l’univers ; sur le Ying et le Yang, les forces négatives et positives de la dualité, contenant chacune en germe son opposée ; sur l’alternance de ces forces dans le temps et sur leurs combinaisons, qui forment la diversité des "dix mille êtres", multiplicité des phénomènes réels. L’homme doit échapper à cette multiplicité qui est une illusion et se servir de la dualité des forces pour retrouver le sentiment de son unité avec l’univers. Cette doctrine du changement permet à la société de s’adapter graduellement. Le confucianisme fonde la pérennité de la société sur une morale patriarcale : l’exercice des rites et des vertus, notamment la piété filiale, assure un fonctionnement social harmonieux des relations entre les enfants et les parents, entre le peuple et l’Empereur. La société ne fonctionne pas grâce à l’arbitraire de la loi ou du droit, qui ne suscite que des transgressions, mais grâce au respect des vertus et des rites, qui fonde la cohésion du groupe familial, social et impérial.
Latins. La culture gréco-latine voit l’émergence des concepts d’individu et d’Etat, indissolublement liés. La civilisation grecque crée un modèle de démocratie directe où, sur l’Agora, les égaux débattent librement des problèmes de la Cité. Contrairement aux barbares, qui obéissent à l’arbitraire du despote, les Grecs obéissent à la Loi, qui les rend égaux. Mais, avec le développement de la Cité, les principes abstraits de la Loi ne permettent pas d’intégrer les différences entre classes sociales. De même, la démocratie directe de l’Agora ne résiste pas à la montée des foules et des démagogues. L’Empire Romain dépassera les limites de la Cité et de la Loi en créant l’Etat et le Droit. L’entrée de la plèbe au Sénat permettra aux Romains de s’assurer du contrôle des conflits sociaux en intégrant toutes les classes à une dynamique politique d’évolution des institutions. L’évolution du droit permet de régler l’ensemble des problèmes concrets en traitant chaque affaire au cas par cas. L’individu devient un modèle universel, il dépasse les contraintes communautaires de son groupe d’origine pour s’intégrer individuellement à l’Etat de Droit. De ce fait, l’Etat acquiert une position monopolistique et suscite une attitude ambivalente envers l’autorité, qu’on critique sans cesse mais vers laquelle on se retourne toujours.

Anglo-Saxons

Les Germains anciens pratiquent une forme de démocratie communautaire. Toutes les décisions importantes sont prises par l’Assemblée des Hommes Libres et le droit coutumier est fondé sur des décisions communes qui font office de jurisprudence. Ce n’est pas l’autorité politique qui édicte les lois mais la société elle-même, par l’intermédiaire des cas qu’elle soumet à l’Assemblée. Les Anglo-Saxons héritent de la tradition d’autonomie juridique des Germains et se battent pour obtenir des garanties sur les libertés civiles. Dès 1215, les Saxons obtiennent de Jean sans Terre la Grande Charte, qui garantit l’autonomie juridique des Cités et de l’Eglise, le droit pour chaque homme d’être jugé par ses pairs et la proportionnalité des délits et des peines. Sous la dynastie absolutiste des Stuart, les Saxons se battent, de 1567 à 1688, pour obtenir l’Habeas Corpus et limiter les emprisonnements arbitraires. En 1689, ils chassent les Stuart et obtiennent les garanties constitutionnelles du Bill of Rights. Ces combats pour les libertés visent des droits concrets et des problèmes pratiques abordés en dehors de tout cadre formel pour éviter de remettre en cause les libertés acquises. Les Etats-Unis ont pleinement hérité de cette tradition des libertés civiles qui défend la société des empiétements de l’Etat.

Musulmans

L’Arabie ante-islamique est une société de clans, de pasteurs nomades ou de citadins commerçants, en perpétuel conflit. La société est à la fois communautaire et antagonique. Les Arabes ont un sens très poussé de l’appartenance à la famille, à la tribu (groupe de familles) et au clan (groupe de tribus) et c’est cette solidarité du groupe qui transforme les conflits en vendettas tribales reconduites de génération en génération. L’avènement de l’Islam, la soumission à un Dieu Unique, l’obéissance aux règles du droit islamique (la Charia), permettront de surmonter les divisions tribales et d’intégrer les tribus à l’Oumma (communauté des Vrais Croyants), où les conflits seront modérés grâce à une foi et à une loi communes. Les clans pratiquent un mélange de paternalisme autoritaire et de démocratie communautaire. L’autorité despotique des chefs est tempérée par plusieurs traits culturels : les membres du clan sont égaux, le chef est élu, il prend ses décisions assisté d’un conseil et la participation aux décisions de chaque membre du groupe est facilitée par la proximité quotidienne et les liens du sang. Cette culture duelle se perpétue aujourd’hui dans les pays islamiques, dont les sociétés fonctionnent dans un autoritarisme patriarcal, tempéré par des règles fondées sur les liens communautaires.

Slaves

Les antiques communautés slaves sont des tribus d’hommes libres dont l’habitat, la propriété de la terre et l’organisation du travail, sont collectivistes et communautaires. Il y a un héritage marqué de ce collectivisme, qui va se perpétuer pendant toute l’histoire slave, surtout chez les paysans, et qui ouvrira la voie aux idéaux de justice sociale de l’orthodoxie et du communisme. La société slave est traversée par un antagonisme : démocratie et influence de l’Europe, autoritarisme et influence de l’Asie. Le contraste entre les deux premières cités du monde slave en est une bonne illustration : Novgorod l’européenne et Kiev l’asiatique. Novgorod, au nord-ouest de la Russie, est une démocratie organisée autour d’une assemblée urbaine qui réunit les doyens de chaque quartier et dispose d’un pouvoir législatif et exécutif qui prend ses décisions à l’unanimité. La ville loue les services d’un Prince qui commande l’armée mais respecte la liberté de la cité. Au contraire, Kiev, sur le parcours des invasions barbares, est une autocratie justifiée par les nécessités militaires de la défense. La ville est gouvernée par le Prince et sa noblesse. Le rôle de l’assemblée urbaine est limité et les paysans libres sont peu à peu astreints au servage. La Russie post-communiste est toujours tiraillée entre la liberté et l’autocratie.

Religions et théologies

Les religions, leurs valeurs et leurs théologies sont au cœur de nos civilisations et des identités culturelles, y compris lorsque nous ne sommes pas croyants. En effet, les religions ont été les premières doctrines à construire une vision globale de la condition humaine (pourquoi l’existence ? à quelle fin ? qui suis-je ? où vais-je ? comment ?) à des époques où la raison n’était pas capable de le faire. Les civilisations se sont construites sur les liens religieux qui structurent les sociétés, leurs règles et leurs lois. Nous devons distinguer les religions cosmiques (animisme, hindouisme, taoïsme, bouddhisme) et les religions monothéistes (judaïsme, christianisme, islamisme). Les religions "cosmiques" sont fondées sur des principes qui expliquent le fonctionnement de l’univers. Les cycles d’énergie qui animent les phases de croissance et de déclin de l’univers, pour l’animisme africain. La correspondance entre le Dharma, loi cosmique universelle, et le samsara, la roue de la causalité individuelle et de la réincarnation, pour l’hindouisme et le bouddhisme. Le tao, la voie universelle, et l’alternance des forces du yin (négatif) et du yang (positif), pour le taoïsme. Les religions monothéistes sont fondées sur un Créateur transcendant, un Etre omniscient et omnipotent. Deux univers aux antipodes.

Africains

L’animisme est la croyance en une force vitale qui anime tous les êtres et les choses, tant dans les mondes visibles et qu’invisibles. Le monde visible comprend les hommes et la nature. Chaque phénomène du monde visible a son explication dans le monde invisible où se mêlent les divinités, les esprits de la nature et les ancêtres morts. La force vitale, qui anime l’univers, fonctionne dans des cycles de croissance et de décroissance. Il y a croissance si l’homme respecte la nature, les interdits des dieux et les rites. La violation d’un interdit entraîne une rupture de l’ordre cosmique et des maux pour les humains. Rites, offrandes et sacrifices rétablissent l’ordre et apaisent les dieux. Pour gagner la bienveillance des dieux, la religion est une forme de négociation constante menée par les prêtres ou les magiciens. Leur initiation donne accès au sacré par l’ascèse, la possession, la transe. Le pouvoir des dieux n’est pas illimité, les hommes disposent de moyens pour agir : le pluralisme des forces occultes permet de multiplier les allégeances et de neutraliser les dieux en les opposant. Les ancêtres morts protègent leurs descendants et leur invocation augmente la force vitale du clan. Les religions musulmanes et chrétiennes sont entrées en Afrique, mais ont été infiltrées par l’animisme.

Indiens

L’hindouisme s’est construit en intégrant toutes les religions qui ont traversé l’Inde. Le védisme originel des Aryens est devenu brahmanisme en intégrant l’animisme des Mundas, le shivaïsme et le jaïnisme des Dravidiens. Puis il est devenu l’hindouisme, au début de notre ère, avec la contre-réforme qui lui a permis d’évincer le bouddhisme tout en intégrant ses idées. Le panthéon hindou foisonne d’innombrables dieux et constitue un fonds commun de concepts religieux. Le Dharma est la loi cosmique qui règle la marche du monde et la vie des hommes. La vie humaine est liée au cycle des réincarnations du Samsara, roue de la causalité. Dans sa vie, l’homme construit son propre destin (karma) à travers ses actes, qui deviennent des causes dont l’homme doit assumer les effets en se réincarnant dans de nouvelles existences plus ou moins favorisées (selon le caractère positif ou négatif de ses actes). A travers ses réincarnations, sa spiritualité progresse jusqu’à ce que la révélation de l’identité entre l’âme humaine et la loi cosmique le mène à la délivrance. Les voies de la délivrance varient : pour l’hindouiste, étude, pratique des rites et dévotion ; pour le jaïna, ascèse et détachement du monde ; pour le bouddhiste, méditation et détachement de l’ego qui est source de l’illusion et de la souffrance.

Asiatiques

En Chine, le syncrétisme religieux permet d’adhérer simultanément au taoïsme et au bouddhisme. Le taoïsme mêle le culte des ancêtres, la croyance à des esprits, et des pratiques magiques et alchimiques. Le panthéon taoïste est symétrique à la société des hommes : un Dieu souverain commande à des ministres célestes et à des dieux mineurs qui prennent en charge les phénomènes naturels ou humains. Cette symétrie entre le ciel et la terre permet aux prêtres et aux sorciers d’anticiper l’action des dieux. Le bouddhisme est fondé sur la doctrine de la réincarnation : nos actions présentes déterminent notre vie future ainsi que le cycle des renaissances qui nous entraîne des plus frustres aux plus hautes formes de spiritualité, jusqu’à la délivrance. Cette délivrance repose sur "quatre nobles vérités" : l’universalité de la souffrance ; l’ego, source de la souffrance ; la possibilité de se détacher de l’ego et de la souffrance ; le sentier de l’éveil pour y parvenir. Se détacher de l’ego, agité par l’ignorance, la convoitise et la haine, c’est prendre conscience de l’illusion de toute finalité. La notion de fin évolue avec le temps, tandis que des moyens maîtrisés permettent d’atteindre n’importe quelle fin. Il faut donc s’immerger dans les moyens. La méditation, la posture, la maîtrise physique et le silence de l’esprit permettent d’advenir au non-soi.
Latins. Pour passer du Dieu Unique de l’Ancien Testament au dogme de la Sainte Trinité, l’Eglise va mener un siècle de luttes théologiques contre les hérésies. Après cette bataille, pendant laquelle l’Eglise crée un Etat centralisé, une hiérarchie sacerdotale et une méthode conciliaire pour valider les dogmes, on pourrait s’attendre à ce que le christianisme favorise l’unité doctrinale or, dans tous les domaines (guerre, politique, économie, etc.), l’Eglise accumule les doctrines les plus contradictoires. Tout se passe comme si l’universalité consistait à disposer de doctrines contradictoires pour pouvoir faire face en toutes circonstances. Diversité et ambiguïté sont les deux faces de cet universalisme doctrinal. Le paradoxe central du christianisme réside dans la parabole "des premiers et des derniers", qui inverse les valeurs des sociétés antiques où la réussite attestait la faveur des Dieux. De plus, le Christ privilégie sans cesse le repentir du pécheur par rapport à la foi obéissante du croyant. Pour être réellement universelle, une religion doit donc être capable d’intégrer le plus pauvre et le pire d’entre tous. Le pardon, accordé moyennant la grâce d’un repentir opportun, admet la transgression aux dépens de la règle. C’est toute l’ambiguïté latine. Malgré ses fautes, l’homme peut revenir à Dieu.

Anglo-Saxons

La Réforme protestante commence par un mouvement de révolte contre l’Eglise, dont les causes sont à la fois religieuses (décadence des mœurs ecclésiastiques), économiques (pression fiscale du clergé et accumulation de biens fonciers), politiques (affirmation des identités nationales) et culturelles (remise en cause du monopole intellectuel de l’Eglise). La Réforme marque une libéralisation de la théologie, de l’organisation religieuse et un rejet de tout ce qui ne vient pas du message biblique originel. Dieu Seul : contestation de l’autorité de l’Eglise (les Eglises protestantes sont fédérées mais non hiérarchisées) et du magister ecclésiastique (tous les chrétiens sont prêtres, les pasteurs sont des "experts" de la religion, sans autorité théologique instituée). Le Livre Seul : chaque homme doit chercher son salut dans sa propre interprétation des Ecritures (pas de dogmes institués ou de conciles pour en débattre). La Grâce Seule : Dieu, omniscient et omnipotent, a prédestiné tous les hommes depuis les origines ; leur grande majorité est vouée à la damnation à cause du péché originel mais Il a accordé Sa grâce à une minorité d’élus prédestinés à construire Son Royaume. C’est la doctrine de la prédestination (Luther, Calvin) pour laquelle la grâce se manifeste à travers la réussite que Dieu accorde à Ses élus (M. Weber).
Musulmans. L’Islam s’inscrit dans la continuité du message biblique. Après Adam, Noé, Abraham, Moïse et Jésus, Dieu a envoyé Mahomet comme dernier prophète. L’Islam annule tous les messages monothéistes précédents, qui ont été pervertis. Pour gagner le Paradis, les Musulmans doivent se conformer aux Cinq Piliers de la Foi : témoigner du Dieu Unique et de Mahomet, Son prophète ; prier cinq fois par jour ; jeûner pendant le mois du ramadan ; payer l’aumône pour les fonds de secours mutuels ; faire le pèlerinage à La Mecque. La simplicité de cet universalisme pratique a été une des raisons de son succès. L’Islam ne possède pas d’autorité habilitée à énoncer des dogmes. L’Imam dirige la prière, mais tout musulman connaissant les rites est habilité à le faire. Les ulémas, théologiens, juristes, sont habilités à interpréter les textes, mais n’exercent aucun magister spirituel. Le seul critère universel d’orthodoxie des dogmes est le consensus des croyants. Les mosquées sont des lieux ouverts qui servent à la prière, aux études, aux cours de justice et aux annonces politiques. L’Islam connaît une grande diversité de courants religieux : l’Islam sunnite, majoritaire, de la" voie du milieu" ; les courants chiites, qui privilégient le sens caché du Coran, et les Soufis, mystiques qui adorent Dieu dans la transe et l’abolition du sens.

Slaves

Le christianisme est imposé par Vladimir, Prince de Kiev, au Xe siècle. Il organise une conversion collective pour instaurer une religion d’Etat et un pouvoir autoritaire et sacralisé. Il est pénétré par l’influence du polythéisme slave et du chamanisme asiatique. Le christianisme orthodoxe est marqué par une vision de la Sainte Trinité vécue sur le mode du mystère. La tentative de compréhension des desseins mystérieux de la providence est pure vanité de l’esprit. L’intelligence doit se crucifier pour accéder à ce mystère par une compréhension du cœur. Le mode d’universalité orthodoxe est mimétique, c’est celui de la vie en Christ : abandonner ses biens, prendre le parti des humbles, dénoncer les injustices, être traité de fou car la vérité dérange, être persécuté, puis crucifié. Cette religiosité mystique est renforcée par la confrontation écrasante au despotisme qui ne laisse de place qu’à la liberté intérieure. L’orthodoxie donne une légitimation religieuse au pouvoir du Tsar, représentant de Dieu, qui contrôle le clergé. Le schisme des Vieux Croyants, en résistance à la modernisation théologique entreprise sous Pierre le Grand, marque la persistance du fonds religieux de superstitions magiques. Le communisme, malgré ses persécutions religieuses, avait repris les idéaux orthodoxes de justice sociale en les sécularisant.
Impact des religions sur le politique et l’économie. A quelques variantes près, toutes les religions ont été des instruments de centralisation du pouvoir politique et de contrôle social. Excepté peut-être l’animisme africain qui, compte tenu de la diversité de ses croyances, est peu efficace pour un pouvoir centralisé. Le taoïsme chinois incarne un esprit libertaire, mais aussi des dérives nationalistes dans les périodes de crise. Le protestantisme combine la liberté temporelle (luttes pour les libertés civiles et religieuses) et la contrainte spirituelle (doctrine de la prédestination). Volontairement ou non, hindouisme, bouddhisme, catholicisme, islam et christianisme orthodoxe ont été des instruments efficaces de domination et de contrôle social. La relation entre religion et économie est également forte. Toutes les grandes religions ont tenté de contenir l’économie en dehors des sphères de pouvoir et elles ont instauré une primauté des valeurs spirituelles sur les valeurs matérielles, tout en ne dédaignant pas d’acquérir des richesses. Une exception avec le protestantisme, qui fait de la réussite terrestre un signe de la grâce céleste. Cette relation entre économie et spiritualité a créé un marché du religieux aux Etats-Unis avec des comportements de consommateurs des croyants et des stratégies d’entreprise des Eglises.

Africains

L’animisme est une des religions qui, compte tenu de la diversité des forces occultes sur laquelle elle est fondée, n’a pas pu être utilisée comme doctrine d’assujettissement politique des peuples. D’autant que les pouvoirs centraux apparaissent tardivement en Afrique. Néanmoins, l’animisme a tout de même joué un rôle de contrôle social dans les sociétés en renforçant l’ordre par la peur de sanctions surnaturelles. En Afrique, c’est la pénétration de l’Islam, puis du christianisme, qui a façonné les doctrines pour accompagner la centralisation du pouvoir, en permettant aussi bien à des despotes qu’à des réformateurs d’englober les diversités ethniques et culturelles. De par son sens de la coopération et de négociation avec les forces de l’invisible, l’animisme est une doctrine qui favorise la décentralisation et permet aux sociétés africaines de coexister sans s’amalgamer. De même, dans le domaine de l’économie, il a permis aux sociétés traditionnelles de développer chacune leur mode de vie (cueillette, chasse, agriculture, élevage, commerce, artisanat) sans se fondre dans une évolution uniforme. Aujourd’hui, l’animisme est naturellement le véhicule de l’économie parallèle dans laquelle il favorise : le sens de l’initiative individuelle dans une économie en difficulté, et le sens de l’adaptation à des micro-marchés.

Indiens

Après les conquêtes, en légitimant religieusement le système des castes, l’hindouisme permet aux Aryens de dominer politiquement les peuples vaincus en les assujettissant comme castes inférieures. Dans un deuxième temps, il permet d’intégrer l’ensemble des nouveaux envahisseurs en intégrant toutes leurs religions et tous leurs dieux. La théorie de la réincarnation permet de donner une consolation aux castes inférieures, qui gardent l’espoir d’accéder aux castes supérieures dans une prochaine vie. Comme cet espoir ne peut se réaliser que si les hommes se conduisent en respectant les devoirs de leur caste, l’hindouisme est une excellente doctrine du maintien de l’ordre social. Enfin, en affirmant être devenue la seule religion capable d’intégrer tous les dieux et toutes les croyances, l’intégrisme hindouiste actuel se dote d’une vocation universelle et impérialiste qui s’exerce, pour l’instant, dans un nationalisme raciste et anti-musulman. Du point de vue économique, l’hindouisme permet d’instaurer une division du travail et une logique de coopération des castes, mais ses idéaux d’étude et d’ascèse spirituelle relativisent les valeurs économiques. L’Assemblée des castes, qui était gardienne des coutumes et régulatrice des conflits, a toujours été un excellent outil de contrôle social.

Asiatiques

En Chine, le taoïsme est un animisme polythéiste qui est l’expression des traditions populaires paysannes. Pendant les invasions des Mongols, des Mandchous, des Japonais et des Occidentaux, il deviendra une idéologie de résistance aux envahisseurs pour des sociétés secrètes (Turbans Jaunes, Lotus Blanc, Boxers) qui ont développé des doctrines égalitaires. Le taoïsme véhicule aussi une idéologie rousseauiste, libertaire et anti-juridique, selon laquelle les efforts pour gouverner les hommes ne font qu’aggraver leurs défauts et augmenter le désordre dans la société. La philosophie de la non-action consiste à laisser chacun développer sa nature propre et à laisser la société trouver seule son équilibre. L’homme et la société doivent se développer sans droit ni loi car plus on crée de lois, plus on crée de possibilités de transgression. Le bouddhisme et sa doctrine de refus de l’ego ont donné une philosophie communautaire qui s’applique à l’organisation économique des monastères. Le management bouddhiste consiste à renforcer les liens entre les membres de la communauté par des méthodes de formation du consensus et de l’unanimité dans la prise de décision. Cette tradition d’unanimité fait passer la force des liens entre les hommes avant l’efficacité dans la production des richesses.
Latins. Le christianisme conteste initialement les hiérarchies instituées car "les premiers sont les derniers". Puis, le christianisme devenu religion d’Etat de l’Empire Romain, Eusèbe de Césarée crée une doctrine impérialiste : l’Eglise légitime le pouvoir de l’Empereur sur terre : bras séculier dont la mission est de convertir les barbares. Saint Augustin fait évoluer la doctrine politique de l’Eglise vers la séparation des pouvoirs, car chaque échec temporel entraîne une perte de crédibilité religieuse. Tout pouvoir vient de Dieu mais la nature de ce pouvoir, dans la cité terrestre, dépend des hommes qui sont punis ou récompensés par la Providence, selon leur conduite. Ainsi l’Eglise reste l’arbitre des pouvoirs sans être remise en cause par ses échecs. Le christianisme façonne une hiérarchie sacerdotale, l’autorité spirituelle suprême du Pape et l’Etat du Vatican, qui sera l’arbitre des puissances européennes. D’un point de vue économique, le christianisme prêche le dénuement et inverse les valeurs d’effort et de travail des sociétés antiques où la réussite attestait la faveur des dieux. Entre le Ve et le XVe siècle, l’Eglise fait du riche "l’intendant des biens de Dieu", dont la fortune est recevable s’il l’utilise pour le bien commun. En condamnant l’usure et le commerce, l’Eglise impose une modération des mœurs économiques.

Anglo-Saxons

Le protestantisme est initialement un mouvement de révolte politique contre l’autorité ecclésiastique de Rome. Mais cette révolte sera récupérée par la noblesse protestante qui rétablit l’ordre militairement après la Réforme et par la dictature puritaine des pasteurs. L’héritage de la tradition anglo-saxonne des libertés civiles persiste cependant dans l’organisation ecclésiastique des Eglises et des sectes protestantes qui sont fédérées sans être hiérarchisées, ni soumises à une autorité spirituelle unique. Du point de vue économique, la thèse de la prédestination et le fait qu’on puisse s’assurer de son salut par la réussite et la richesse que Dieu accorde à Ses élus, entraînent une forte interdépendance entre religion et économie (Max Weber). Le protestantisme devient une morale du capitalisme, matérialisée à travers l’épargne qui sert à la fois à construire le Royaume de Dieu et à investir dans le développement de la révolution industrielle. Cette fusion entre la religion et l’économie a fait de l’Amérique contemporaine le plus gros marché religieux du monde (sur un marché concurrentiel mondial). Notamment pour ses sectes fondamentalistes qui s’exportent très bien dans les régions les plus pauvres du monde. Elles y proposent une doctrine du salut par la réussite économique et sociale qui convainc sans férir.
Musulmans. L’Islam est d’emblée une religion d’Etat, qui permet à Mahomet de réunir les tribus bédouines divisées dans l’Oumma, la communauté des Croyants. Mais, comme l’empire musulman est multinational, la religion doit refléter la diversité des peuples et des coutumes ; l’Islam ne possède donc pas d’autorité ecclésiastique habilitée à énoncer des dogmes. Les ulémas, théologiens ou juristes, sont habilités à interpréter les textes mais n’exercent aucun magister spirituel. Le seul critère universel d’orthodoxie des dogmes est le consensus des croyants. L’Islam est donc d’emblée une religion politique et les mosquées servent aux cours de justice et à annoncer les décisions politiques. L’Islam traditionnel instaure une modération des mœurs économiques en disqualifiant la fortune, en contrôlant les prix et les marchés, ainsi qu’en nationalisant une grande partie de la propriété foncière et des industries. La fusion du religieux, du politique et de l’économie provoque un ralentissement du développement des pays musulmans où l’initiative privée est freinée par des critères religieux, sauf pour les puissants. Aujourd’hui encore, la faiblesse en nombre de la bourgeoisie freine le développement, pendant que "la malédiction des ressources" (naturelles et énergétiques) alimente les caisses de l’Etat.

Slaves

La conversion collective au christianisme orthodoxe est décidée de manière autoritaire par Vladimir, Prince de Kiev (Xe siècle), pour instaurer une religion d’Etat et un pouvoir absolutiste. L’orthodoxie donne une légitimation religieuse au pouvoir du Tsar, représentant de Dieu sur terre. L’absolutisme ancre son emprise sur les âmes avec facilité car, pour l’orthodoxie, toute tentative de compréhension de la providence divine est pure vanité de l’esprit. Enfin, un idéal de non-résistance à l’autorité vient compléter la panoplie qui permet à l’autocratie tsariste de s’imposer. L’orthodoxie a également été le véhicule des réformes autoritaires pour la modernisation de la Russie. En revanche, l’héritage du polythéisme slave et du chamanisme asiatique a servi d’idéologie populaire de résistance aux tentatives de modernisation par décrets. Sur le plan économique, l’orthodoxie est en phase avec les idéaux collectivistes de la société slave antique et les valeurs de justice sociale qui ouvriront la voie au communisme. Malgré les persécutions religieuses, le communisme avait repris les idéaux chrétiens de justice sociale. Aujourd’hui, la Russie reste déchirée entre deux tendances : le capitalisme d’Etat qui creuse les inégalités ; les valeurs de justice sociale qui sont reprises par tous les partis d’opposition, communistes et extrême droite en tête !
Guerre et stratégie. La guerre est la forme d’affrontement généralisé que prend un conflit étendu à une vaste échelle, entre peuples, royaumes, empires ou nations. Elle apparaît au néolithique, 8000 ans avant notre ère. Nous pouvons imaginer que les conflits existaient au paléolithique, mais que la dispersion des groupes humains, leur manque d’organisation et leur faible densité démographique, limitaient les affrontements. C’est avec la rivalité globale entre nomades et sédentaires, qui durera presque 10 000 ans, que les conflits s’intensifient avec des objectifs intemporels : la conquête des territoires et l’appropriation des ressources de l’adversaire. La stratégie est l’art de conduire la guerre, elle dépend de l’objectif du conflit qui est déterminé par le pouvoir politique. La conduite de la guerre concerne la conception du plan, le choix des alliances ou des coalitions, et la mise en œuvre des moyens selon le théâtre d’opérations, la coordination des opérations jusqu’à la victoire ou la défaite finale. La tactique est l’art de remporter les batailles en fonction : des forces en présence, de l’adaptation aux difficultés du terrain, du commandement des hommes et de la maîtrise des systèmes d’armes. Au-delà des définitions militaires, la guerre et la stratégie recouvrent des traditions très différentes selon les civilisations.

Africains

La tradition africaine la plus spécifique de la stratégie est l’emploi de la magie (commune à toutes les sociétés primitives et encore présente dans les sociétés contemporaines). Les conflits ou les guerres sont précédés par la consultation des augures, puis par des rites et des incantations qui permettent de s’adjoindre les forces de l’invisible. Esprits maléfiques, corps astraux des guerriers, totems animaux, sont conviés à prendre part à la bataille. Malédictions et sortilèges s’ajoutent aux armes du conflit. La magie permet de prévoir les événements et de les anticiper, d’abolir le temps et l’espace, d’utiliser des lois (contagion par le contact, similarité par imitation, contrariété utilisant les antagonismes). Dans un contexte de croyances partagées, la magie a des effets bien réels, le premier d’entre eux étant la terreur qu’elle inspire. La magie est également utilisée pour maintenir la cohésion des sociétés : elle supplée aux carences du pouvoir en faisant respecter des normes sociales, par peur de sanctions surnaturelles. Magiciens, sorciers, devins, sont des experts qui acquièrent leurs pouvoirs dans des rites d’initiation. Au cours de voyages initiatiques, ils sont symboliquement dépecés par les dieux et réincarnés en esprit de tutelle. La magie réside aussi dans le pouvoir du verbe qui permet aux Griots de dénouer les conflits.
Indiens. La particularité de la culture stratégique hindoue est d’avoir poussé très loin l’idée selon laquelle la maîtrise de l’homme sur le monde passe par la maîtrise de soi. Cette maîtrise est illustrée par le yoga, la méditation et les techniques de contrôle du corps, de l’esprit et de l’énergie. Grâce aux postures, qui mobilisent les muscles et les organes, et à la respiration qui permet de les stimuler, le yogi apprend à optimiser l’utilisation de son énergie vitale. L’aspect psychique est développé par la méditation : en se concentrant sur sa respiration, sur une image ou sur la répétition d’un mantra, le yogi apprend à maîtriser le flux de la pensée, combinant ainsi maîtrise psychique et physique. Mais cette maîtrise individuelle débouche aussi sur la traîtrise politique, avec l’Arthashâstra, de Kautilîya, pour qui, à l’instar de Sun Tzu, l’espionnage, la ruse, la trahison et le double jeu sont, au-delà de toute morale, les armes de prédilection de la raison d’Etat. Autre aspect paradoxal de la culture stratégique hindoue, le bouddhisme, religion éminemment pacifiste, va permettre de créer une culture de guerriers. Elle s’exportera dans toute l’Asie, grâce à sa notion de présence au monde, déterminante dans le combat où la moindre faille de concentration peut entraîner la mort. De plus, le bouddhisme apporte aux guerriers la consolation de la réincarnation.

Asiatiques

Sous les Royaumes Combattants (-500 à -221), un modèle stratégique émerge sur un échiquier multipolaire où une douzaine de royaumes s’affrontent en utilisant un large éventail de moyens militaires, diplomatiques, économiques, psychologiques, pour pratiquer la dissuasion. Dans ces stratégies indirectes, le but est de vaincre sans combattre en utilisant la ruse, le renseignement et la désinformation. On ne s’attaque pas aux forces de l’adversaire, mais à ses plans. La stratégie ne vise pas à remporter la bataille mais à parer une menace avant qu’elle ne se concrétise. Ce modèle voit sa limite avec la stratégie directe du royaume de T’sin, qui balaie tous ses adversaires et fonde l’Empire chinois en -221. Mais, même si la Chine a perdu beaucoup de batailles contre les Hiong-Nou, les Mongols, les Mandchous, les Japonais et les colonisateurs européens, l’essence de sa stratégie indirecte est dans le fait qu’elle a gagné ses guerres en assimilant culturellement ses envahisseurs. Mao Tsé Toung s’inspire de Sun Tzu pour la guérilla révolutionnaire où on recule devant la force adverse pour attaquer ses faiblesses. La stratégie combine guérilla, guerre conventionnelle, guerre idéologique (dénonciation de la corruption de l’adversaire et exaltation du nationalisme) et géostratégique (utilisation des tensions entre les USA et l’URSS).
Latins. En plus des traditions militaires gréco-romaines, la principale innovation stratégique de la Renaissance porte sur la maîtrise du discours. Les humanistes passent de l’art de vaincre à celui de convaincre. La redécouverte de la philosophie grecque permet de retrouver la logique de Parménide, la dialectique d’Héraclite et la rhétorique de Protagoras. La logique sert à définir les concepts et à valider les propositions (identité, non-contradiction et tiers exclu), la dialectique à résoudre les contradictions (thèse, antithèse, synthèse). La rhétorique consiste à finaliser un discours, pour convaincre autant que pour prouver, en tenant compte du fait que la crédibilité de l’orateur est aussi importante que la qualité des arguments. La rhétorique sert aussi à adapter le discours au contexte et aux circonstances. La méthode rhétorique synthétise la logique, dans la division du discours (du particulier au général, ou l’inverse), et la dialectique (pour traiter chaque partie en évaluant le pour et le contre à chacun des arguments, ou pour conclure en synthétisant les arguments retenus). Dans le combat contre la servitude, l’art du discours vient doter l’individu d’une arme critique qui fait de lui "l’artisan de son propre destin". Avec Machiavel, la stratégie s’applique aussi bien au militaire qu’au politique.

Anglo-Saxons

Germains et Scandinaves ont une conception mythique de l’univers fondée sur un combat cosmique où les dieux essaient de maintenir l’harmonie du monde, pendant que les géants, puissance du mal, essaient de le précipiter dans le chaos. A l’instar des dieux, les hommes pratiquent la guerre totale où les vaincus sont sacrifiés aux dieux de la guerre (Odin et Thor). Après leur conversion au christianisme, les Anglo-Saxons protestants retrouvent le modèle de la Guerre Sainte de l’Ancien Testament, proche de celui des Germains. Au XIXe siècle, Clausewitz théorise rationnellement cette logique de la guerre totale à travers le concept de Guerre Absolue : "On ne saurait introduire de principe modérateur dans la philosophie de la guerre sans commettre d’absurdité…", "la montée aux extrêmes de la violence" doit aboutir à la destruction des forces adverses pour mettre fin aux combats. Pendant la seconde guerre mondiale, les alliés anglo-saxons perpétuent cette conception radicale de la guerre à travers les bombardements qui détruiront l’Allemagne et le Japon. Ainsi, les doctrines contemporaines de la Guerre Totale confirment les conceptions antiques des Germains et deviennent la caractéristique dominante de la guerre en Occident, et particulièrement de la stratégie nucléaire.

Musulmans

Les traditions guerrières des tribus bédouines, fondées sur la guérilla, la mobilité, la maîtrise du terrain et la ruse, permettent des raids rapides jouant sur la surprise. Pendant les conquêtes militaires de l’Islam, les Arabes, sans traditions militaires comparables à celles de leurs adversaires, l’emportent parce que les offensives rapides de leur cavalerie créent une surprise dévastatrice. La Guerre Sainte va initier un cercle vertueux de l’islamisation. Avec les victoires, les troupes de Bédouins, dont la conversion à l’Islam est encore fragile, redoublent de ferveur ; leurs motivations religieuses renforcées amènent alors d’autres conquêtes et renforcent l’islamisation. De plus, la Guerre Sainte, qui promet le butin aux vainqueurs et le paradis aux martyrs, se renforce aussi bien dans la victoire que dans la défaite. Du XIe au XVe siècle, les Haschichins vont mettre en œuvre un terrorisme à grande échelle, en assassinant leurs ennemis, grâce à des Feddayins, prêts à se sacrifier pour atteindre leur cible et assurer la propagande de leur Ordre. On retrouve cette tradition du fanatisme aussi bien dans le terrorisme de certains Etats arabes que dans la "guerre du pauvre" des mouvements intégristes. La ruse, hila, "éclair de la sagesse de Dieu", tout comme la dimension clanique, font partie de la tradition arabe.

Slaves

La tradition slave de contre-offensive est illustrée par deux interprétations de la campagne napoléonienne. Pour Clausewitz : face à la Grande Armée, les Russes reculent en pratiquant une tactique de la terre brûlée, ils laissent l’envahisseur s’épuiser, lui portent un coup d’arrêt à Borodino, le laissent s’emparer de Moscou, puis le harcèlent pendant sa retraite et le poussent dans le piège de la Bérézina. Dans Guerre et Paix, Tolstoï commence par railler l’inanité de ceux qui rationalisent après-coup des schémas stratégiques. Pour lui, la retraite russe devant la Grande Armée ne ressort pas d’un plan, mais d’une confusion totale et des rivalités au sein du commandement. De même, la bataille de Borodino n’est pas décidée par Koutouzov mais résulte du jeu des influences contradictoires qui s’exercent sur le Tsar. L’état-major presse Koutouzov d’agir, alors que celui-ci veut ménager les forces russes et laisser faire l’usure du temps et le climat qui jouent contre les envahisseurs. Enfin, pendant la retraite, seules les erreurs de la Grande Armée précipitent sa destruction. Si Koutouzov l’emporte, c’est qu’il applique la stratégie qui permet de vaincre en utilisant les avantages naturels de la Russie : l’espace, le climat et la ténacité légendaire du soldat russe. L’Armé Rouge reproduira ce schéma de contre-offensive typiquement slave.

Economies traditionnelles

Depuis l’antiquité, Mésopotamiens, Chinois, Indiens, Grecs et Romains codifient leurs économies, leurs prix, leurs taux d’intérêt, leurs systèmes de poids et de mesure, leurs règles concernant la propriété privée ou publique, l’héritage, etc. Les économies traditionnelles s’encastrent dans l’histoire et les cultures des peuples. Les sociétés européennes commencent à théoriser l’économie politique comme une science indépendante parallèlement à l’affirmation de leurs Etats, du XVe au XVIIIe siècle. Mercantilistes, physiocrates, libéraux, marxistes, keynésianistes, néolibéraux, développent des théories concernant tous les aspects de la macro-économie des Etats ou de la micro-économie des entreprises et des agents économiques, sur un marché progressivement devenu mondial. L’individu est devenu un homo economicus dont tous les comportements sont déterminés par une rationalité économique et financière. Il faudra attendre le XXe siècle et Max Weber pour découvrir que les valeurs religieuses et culturelles sont des soubassements de l’économie avec, entre autres, L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme. Nous retrouvons ici les spécificités culturelles qui déterminent la forme des économies traditionnelles dans chaque grande civilisation.

Africains

L’économie africaine est la plus vieille de l’histoire. Elle se distingue par la coexistence de cinq sociétés, réparties sur un immense espace constitué de niches géo-climatiques qui déterminent leur spécificité. De ce fait, ces économies coopèrent sans s’uniformiser. Ces cinq sociétés traditionnelles sont : la Société de l’Arc (chasse et cueillette), la Société des Clairières (agriculture semi-nomade), la Société des Greniers (agriculture sédentaire), la Société de la Lance (élevage) et la Société des Cités (commerce et artisanat). La colonisation a déstabilisé ce système autosuffisant et sapé le développement en faisant de l’Afrique un réservoir d’esclaves, de matières premières et de produits agricoles à faible coût et à haute rentabilité. Elle n’a créé d’infrastructures que dans les secteurs les plus rentables (mines et plantations). Capitaux et techniques restent aux mains des Européens ou de prête-noms africains corrompus. Le sous-développement économique s’est aggravé avec les indépendances nationales et une dépendance accrue au marché mondial. La misère pousse les paysans vers les villes où l’économie souterraine est souvent la seule issue. Les solidarités traditionnelles se reconstituent dans les ghettos urbains et dans cette économie souterraine, longtemps seul secteur dynamique de survie et de redistribution.

Indiens

L’économie traditionnelle est structurée par le système des castes qui a une fonction de division des tâches. Chaque caste est un monopole de métier dont les obligations sont religieuses et professionnelles. L’économie fonctionne comme un système d’interdépendance hiérarchisé où les castes coopèrent sans se mélanger. Dans les villages, le système Jajmani (Dumont, 1992) est un des exemples d’économie non monétaire fermée. Les échanges de services entre familles ont trois caractéristiques : hérédité des tâches, globalisation annuelle des échanges et permutation des rôles de fournisseur et de client dans une forme d’échange solidaire. On n’échange pas de produit contre un prix, mais des services selon un cycle saisonnier : par exemple, agriculteurs, potiers, etc. fournissent les brahmanes qui assurent les rites familiaux (naissance, mariage, enterrement) en contrepartie. L’interdépendance est assurée par un tribunal des castes qui prend des sentences d’exclusion en cas de défaut d’un prestataire. Dès l’Empire Maurya (-VIe siècle), l’économie est inféodée à une bureaucratie (1/4 des récoltes prélevées pour l’impôt) qui se perpétue jusqu’à nos jours. La colonisation anglaise met l’économie sous tutelle, étrangle l’industrie et l’artisanat au nom du libre-échange et détruit une part des solidarités traditionnelles.

Asiatiques

La Chine, puis l’Asie, ont toujours su concilier le collectivisme villageois et monastique, le capitalisme des marchands et le dirigisme de la bureaucratie grâce à leurs doctrines traditionnelles. Le confucianisme a créé les fondements du dirigisme d’Etat, depuis le 7e siècle avant J.-C. Le capitalisme des marchands s’inspire de L’art de la guerre de Sun Tzu. Le bouddhisme a essaimé un collectivisme communautaire. La philosophie taoïste du changement permet d’expérimenter les apports extérieurs. Ces doctrines fondent aujourd’hui un modèle de développement dirigiste commun à tous les pays d’Asie. Celui-ci pilote aujourd’hui des politiques de spécialisations compétitives en mobilisant ses grands groupes nationaux pour préparer des offensives mondiales. Un véritable nationalisme économique tisse des liens entre l’administration et les grandes entreprises liées entre elles par des participations croisées, par des membres communs à leurs conseils d’administration et des stratégies de développement partagées. Les entreprises sont des conglomérats diversifiés dans de nombreuses activités appuyées les unes sur les autres (idéal traditionnel d’autarcie des communautés villageoises). Ainsi, l’Asie a fondé son propre modèle qui s’oppose en tous points à l’économie libérale.

Latins

Pendant le Moyen Age, l’agriculture, la démographie, les réseaux routiers, l’urbanisation et les corporations d’artisans et de marchands se développent. Les réticences de l’Eglise sur l’argent et la loi de dérogeance poussent les corporations à une identification à des valeurs plus aristocratiques qu’utilitaires : belle ouvrage et juste prix des artisans, sens de l’aventure des marchands. A la Renaissance, un capitalisme marchand et financier forge le modèle de l’entreprise-réseau qui, autour d’une maison mère pratiquant le commerce et la banque, réunit un grand nombre d’activités (construction, mines, textile, métallurgie, etc.). En pleine révolution des techniques et des mentalités, les Latins partent à la découverte du Nouveau Monde. Les banques créent des formes de capital-risque qui favorisent l’esprit de conquête. Les Etats jouent un grand rôle dans l’armement des navires, l’exploration et la protection des voies maritimes. Avec l’afflux de l’or du Nouveau Monde, la doctrine mercantiliste met l’économie au service du politique et de la course à la puissance à laquelle se livrent les Etats en s’assurant la maîtrise des secteurs clefs du développement. La Renaissance, ses réalisations architecturales et artistiques, donneront quatre siècles de retour sur investissements grâce au tourisme, à l’industrie du luxe et au commerce d’art.

Anglo-Saxons

Au XVIIIe siècle, parallèlement à la révolution industrielle, l’école libérale développe l’idée de lois naturelles qui tendent spontanément au meilleur équilibre. Selon Adam Smith, l’économie est régulée par une "main invisible" qui ajuste naturellement l’offre et la demande à travers la concurrence sur le marché. Les entrepreneurs, qui sont à la poursuite de leur intérêt particulier, contribuent sans le savoir à l’intérêt général en produisant de la richesse et un plus grand bien pour le plus grand nombre. L’Etat doit laisser faire les hommes et laisser passer les marchandises pour assurer le développement des nations sur le marché mondial, grâce au libre-échange. Cette vision optimiste est contredite par Malthus : en admettant qu’on décrète une augmentation des salaires pour améliorer le sort du plus grand nombre, on stimule la demande sans changer l’offre et on n’aboutit qu’à une augmentation des prix qui accroît l’écart entre les riches et les pauvres. Karl Marx ajoute que la logique de marché conduit à produire des biens futiles pour une demande solvable plutôt que des biens utiles pour une demande non solvable. En 1970, l’économiste ultra libéral F.A. Hayek expliquera que, dans une économie de marché, le choix de la liberté rend illusoires toute finalité commune et toute demande de justice sociale.
Musulmans. Du IXe au XIIe siècle, l’Islam, la première puissance économique mondiale, a une vision sociale de l’économie : elle admet la propriété et le profit mais réprouve l’usure. Les biens appartiennent à Dieu et l’homme peut en avoir l’usufruit s’il contribue aux idéaux de justice sociale de la communauté. L’Etat contrôle la propriété foncière et délègue temporairement à ses grands dignitaires ses droits fiscaux sur les domaines. Les grandes industries sont nationalisées. Les corporations d’artisans et de marchands pratiquent une éthique de qualité, de juste prix et de régulation de la concurrence. Elles confèrent aussi à leurs membres des responsabilités d’entraide et de formation. Les prix sont fixés par des fonctionnaires qui gardent le contrôle des marchés et des prix pour éviter la spéculation. Le commerce arabe fait circuler les marchandises de l’Afrique Noire à la Chine, en passant par la Méditerranée, l’Orient, l’Inde, l’Asie Centrale. Le système financier et monétaire est sophistiqué : traites, lettres de change, hypothèques, etc. Les ulémas créent aussi des moyens de contourner l’interdit sur le prêt à intérêt. Malgré l’essor de l’économie, les religieux et les militaires marginalisent les marchands au nom du "bien commun" et bloquent l’émergence d’une classe d’entrepreneurs.

Slaves

Les communautés antiques pratiquent la propriété collective de la terre et l’organisation communautaire du travail. Les paysans libres sont peu à peu astreints au servage par l’Etat qui les met au service de la noblesse en contrepartie des obligations militaires. Le servage se maintient en s’aggravant jusqu’en 1861. Son abolition est marquée par le retour imposé au collectivisme et, surtout, à la responsabilité fiscale et juridique collective des villages (MIR) qui permet de contrôler les paysans. Le communisme continuera cette tradition d’oppression des paysans avec la collectivisation. Une industrie militaire, puis civile, émerge en Russie à partir du XVIIe siècle, sous l’impulsion de l’Etat qui va orienter le développement et le commerce. Mais l’initiative individuelle est entravée par la bureaucratie. A la veille du XXe siècle, la Russie opère sa révolution industrielle et devient la 4e puissance économique mondiale. La crise de 1905 et la Guerre de 1914 ouvrent la voie à la révolution. Le communisme se greffe sur l’héritage collectiviste de la culture slave et de la bureaucratie tsariste. La collectivisation et la planification relaient bien les idéaux de justice sociale du christianisme orthodoxe, mais la bureaucratie et l’autoritarisme entraînent la démotivation des hommes et l’échec de l’URSS.
Economie : état des lieux. A la différence des économies traditionnelles encastrées dans leurs cultures, les économies modernes se caractérisent par leur degré d’ouverture à la mondialisation et leur avantage comparatif en terme de compétitivité. L’économie mondiale des années 2000 est affectée par trois bouleversements majeurs. Le premier est la crise financière, qui touche surtout les économies les plus développées. Malgré des crises à répétition (dotcom, subprimes, dettes régaliennes), malgré la spéculation et les exactions des banques, sauvées aux frais des contribuables, la finance est devenue une industrie de pointe qui imprime son rythme à l’économie mondiale. Deuxième bouleversement, la perte de vitesse des économies développées et la croissance accrue des économies émergentes et en voie de développement. Enfin, le troisième, la guerre économique pour le contrôle des ressources naturelles dont les principaux protagonistes sont la Chine et les Etats-Unis. Dans un contexte de raréfaction des ressources naturelles et énergétiques, le monde est dans un goulot d’étranglement qui ne se desserrera qu’au fur et à mesure de la maîtrise de ressources alternatives. Bien qu’on ne puisse superposer les frontières économiques et culturelles, des tendances dominantes s’esquissent dans chaque civilisation.

Africains

Depuis les indépendances, l’Afrique s’est appauvrie. Elle s’est urbanisée sans s’industrialiser. Hier auto-suffisante, son agriculture est minée par la désertification, l’épuisement des terres cultivables et l’exploitation des campagnes au profit des villes. Les ressources nationales sont dilapidées par des dirigeants corrompus. Malgré ce recul, la situation est contrastée. Certaines régions produisent des surplus agricoles mais sont entravées par les problèmes de transport et par la concurrence avec les exportations occidentales subventionnées. L’industrialisation reste limitée, mais des pôles régionaux de croissance et des initiatives se dessinent, notamment en Afrique Australe. Le dynamisme de l’économie souterraine, seul facteur commun aux sociétés africaines, permet la création de nombreuses micro-entreprises ainsi que la formation d’une classe d’entrepreneurs qui s’adaptent en souplesse aux conditions locales. A terme, un marché de 1,5 milliard de consommateurs en 2025, devrait susciter des vocations chez les entreprises et les investisseurs. L’Afrique vit surtout de ses ressources naturelles, dont la plus grande partie est captés par l’Occident et l’Asie. Mais grâce au développement de leur classe moyenne, de leurs entreprises, les Africains tentent de développer leurs propres modèles économiques et sociaux.
Indiens. Malgré les 300 millions de personnes qui vivent au-dessous du seuil de pauvreté, l’économie indienne, de manière lente mais sûre, accentue sa croissance et sa libéralisation. Sa démocratie, sa structure juridique fiable, sa déréglementation étatique, ses conglomérats puissants et la taille de son marché (600 millions d’individus consomment des produits allant au-delà de leurs besoins immédiats) en font le 2e pôle mondial de croissance en ce début du XXIe siècle. Le secteur public a créé les bases d’une expansion industrielle, aux frais de l’Etat, qui a privilégié les grands groupes privés comme Tata ou Birla (diversifiés comme les conglomérats asiatiques), car la planification des décennies précédentes exigeait des interlocuteurs ayant une taille suffisante pour accompagner les politiques économiques. De plus, l’Inde dispose de la plus grosse classe moyenne mondiale (400 millions d’Indiens ont un niveau de vie proche de celui des classes moyennes occidentales), d’une forte diaspora qui exporte des professions libérales et intellectuelles, et d’une technologie de pointe. L’Inde est déjà une superpuissance, notamment dans le domaine des hautes technologies : nucléaire, spatial, informatique. Ses capacités d’éducation, de formation de ses ingénieurs et de sous-traitance, en font le "bureau du monde".

Asiatiques

Malgré la puissance croissante des pays d’Asie, une grande partie de leurs populations reste pauvre. Or, pour généraliser un bon niveau de développement, l’Asie et surtout la Chine, se heurtent à de nombreux obstacles. D’abord leur propre capitalisme sauvage, qui accroît les inégalités. Ensuite, une frénésie de consommation qui s’exprime au moment où le capitalisme occidental la voit régresser. Enfin, la raréfaction des ressources naturelles, qui limite le développement mondial. Pour peser presque 45% de la production manufacturière mondiale, "l’usine du monde" transforme environ 45% des ressources mondiales, ce qui lui a permis d’enrichir 20% de sa population. Dans les prochaines décennies, pour élever le niveau de vie d’une majorité de sa population, la Chine aurait besoin de la totalité des ressources mondiales ! Grâce à ses réserves budgétaires, la Chine, fer de lance de l’Asie, a mis en place une politique d’acquisition de ressources en Afrique, en Amérique Latine et dans le monde musulman. Mais cette sécurisation de ses approvisionnements se fait dans le contexte d’une guerre économique et cette accaparation lui donne l’image d’un impérialisme prédateur, difficilement acceptable pour le reste du monde. Surtout que la Chine passera bientôt de la 2e à la 1ère place de l’économie mondiale.

Latins

Deux tendances majeures : le recul des Méditerranéens dans la crise de la dette souveraine et la montée en puissance de l’Amérique Latine. L’Europe a privé les Etats du recours à leurs banques centrales ; ils ont donc emprunté sur les marchés pour financer leur déficit et payer les intérêts de leur dette. Sous l’impulsion de banques privées américaines, les Etats du sud de l’Europe ont emprunté sans discernement. Il en résulte une crise des dettes souveraines qui secoue la Grèce et toute l’Europe. Cette dérive du rôle de l’Etat met en difficulté les économies latines. Dans les années 1990, la montée en puissance de l’Amérique Latine s’effectue à partir d’un mélange de socialisme et de capitalisme dont le symbole est le Brésil, sixième puissance mondiale. Le président Lula maintient la politique libérale de ses prédécesseurs tout en menant des réformes pour les classes défavorisées. Le Mexique, l’Argentine et la plupart des autres pays latino-américains conjuguent dynamisme libéral et politiques sociales d’équité dans une croissance qui devient vigoureuse dans les années 2000. C’est peut-être là que réside l’avenir du modèle latin : une population métissée, d’importantes ressources naturelles, une sensibilité sociale et des perspectives géoéconomiques sur l’axe nord/sud.

Anglo-Saxons

Dans un contexte de crise, de dette, de chômage, l’économie américaine conserve trois avantages dominants : la financiarisation de son économie, le niveau de ses technologies et la mondialisation de ses médias. Dans ces trois domaines, cette suprématie est fondée sur une dynamique immatérielle de rendements croissants : c’est-à-dire de produits dont les coûts résident dans la conception, le marketing et la publicité d’un prototype qui peut ensuite être indéfiniment dupliqué, qu’il s’agisse d’un produit financier, d’un logiciel ou d’une œuvre culturelle. Ainsi, par exemple, l’activité financière a pris le pas sur l’industrie et les autres services au point que sa part dans le PNB américain dépasse celle de la production industrielle. L’autre aspect de cette économie immatérielle est son caractère monopolistique. L’entreprise qui crée un produit original et bénéficie de rendements croissants, construit rapidement une position dominante : Google ou Microsoft sont hors de portée de leurs concurrents. Conséquence : les firmes dominantes tendent à acquérir une force autonome et à imposer un rythme à tous les acteurs de l’économie. Tout comme les Etats-Unis, qui exercent encore une situation hégémonique mondiale, très peu libérale, malgré la crise dans laquelle ils sont plongés.

Musulmans

Dans l’Islam contemporain, religion et corruption continuent de brider l’initiative privée et la conception sociale de l’économie sert de prétexte à un contrôle contraignant de l’Etat. Dans les pays producteurs, les revenus du pétrole aggravent souvent le caractère assisté du développement. Malgré les difficultés, une classe d’entrepreneurs émerge. Côté positif, l’héritage de la culture financière est très présent dans les Etats du Golfe, qui ont accumulé et bien géré un patrimoine financier considérable. Les Etats producteurs bénéficient de la hausse des prix de l’énergie. Au début des années 2000, des pôles de croissance se dessinent : Indonésie, Turquie, Egypte, Maroc, Tunisie. Le Printemps arabe a soulevé d’immenses espoirs de libéralisation. Puis, l’Automne islamiste a ranimé les pires craintes de retour à l’ornière conservatrice. L’ensemble de la population ne pouvait faire le même bond des mentalités que celui de sa génération Internet. Avec du recul, l’exemple de la Turquie montre qu’Islam et développement peuvent être compatibles. L’étonnement viendrait plutôt du fait que la Turquie ait évolué vers le libéralisme plutôt que vers un dirigisme à la chinoise. Une population très jeune et un marché de 1,57 milliard de consommateurs en 2012, laissent intacts les espoirs de développement.

Slaves

En 2000, Vladimir Poutine, est élu Président. Il rétablit l’autorité de l’Etat et le fonctionnement de l’économie grâce à la montée des prix de l’énergie, dont la Russie est grande productrice. Poutine fait arrêter quelques grands oligarques et freine la corruption. La Russie retrouve le chemin de la croissance (7%), retrouve son influence internationale et renoue avec les anciennes républiques d’URSS. Pendant les mandats de Poutine et de Medvedev, la Russie redevient une grande puissance économique. Ses exportations de gaz, de pétrole et de charbon sont déterminantes mais aussi son industrie lourde : métallurgie, aéronautique, armement. L’agriculture reste globalement déficitaire mais elle évolue avec des productions croissantes (blé, orge, betteraves, pomme de terre, etc.). Enfin, les services montent en puissance, notamment dans les domaines informatiques et scientifiques. Grâce à un budget et une balance des paiements excédentaires, l’Etat lance des projets d’infrastructure et soutient l’investissement. Le niveau de vie a augmenté mais il est encore très inégalement réparti. Après une désastreuse tentative libérale, c’est avec un autoritarisme brutal que le Tsar Poutine a jugulé le désordre, comme dans toutes les périodes de transition de l’histoire de la Russie.

Emergence du politique

Au paléolithique, qui est la plus longue période de l’histoire, de 2,5 millions d’années à 8000 ans avant notre ère, les petits groupes de chasseurs-cueilleurs ne connaissent pas d’autorité politique instituée. Des experts dirigent la chasse, la cueillette, ou décident du choix du campement, mais ils n’exercent pas d’autorité permanente et ne disposent d’aucun moyen coercitif. Au néolithique, deux évolutions vont faire naître le politique : d’une part, l’évolution de la famille et, d’autre part, l’apparition des cités. L’évolution de la famille commence avec le clan, qui réunit plusieurs groupes de chasseurs-cueilleurs grâce à des échanges exogamiques, puis à partir de l’ancêtre commun fondateur d’un village, puis avec l’apparition de tribus et de chefferies réunissant plusieurs villages. Avec la naissance des cités, entre le 8e et le 7e millénaire, l’organisation politique se complexifie : développement de l’agriculture, de l’élevage et gestion des stocks alimentaires. Dans ces sociétés, les nécessités de l’organisation et de ses hiérarchies prennent le pas sur l’individu. Le pouvoir des chefs se dépersonnalise, la fonction prime sur la personne, elle est légitimée par l’organisation d’une société complexe. La politique moderne est née. Elle prendra des formes très différentes selon les civilisations.

Africains

Pendant le paléolithique, les chasseurs-cueilleurs n’ont pas de chef. Bien que les experts aient un pouvoir de décision lié à l’expérience de la chasse, de la cueillette ou au choix du site du camp, le groupe fonctionne sans pouvoir institué. Idée étonnante pour les Occidentaux, qui associent ordre et autorité : la société la plus vieille de l’histoire fonctionne sans autorité coercitive ! La petite taille des groupes humains facilite les choses pour se passer de chef mais, même lorsque les sociétés africaines vont s’élargir et évoluer vers des structures plus hiérarchiques, le rôle du chef sera contrebalancé par une conception de l’autorité reposant sur des décisions prises selon des règles d’égalité et d’unanimité. Dans la Société des Clairières, avec son assemblée des patriarches, ou dans la Société des Greniers, avec son conseil de chefferie, la palabre doit permettre de rapprocher les points de vue, de concilier les antagonismes et de favoriser l’unanimité. Dans les sociétés de la Lance et des Cités, qui vont évoluer vers la monarchie et des structures sociales plus inégalitaires de castes, la coopération reste la règle et la stabilité est assurée par un devoir d’assistance des castes supérieures envers les castes inférieures. Cette voie traditionnelle de la coopération sera brisée par la colonisation.
Indiens. La spécificité de l’Inde vient de son système de castes, qui assure la hiérarchisation d’un système politique compartimenté. Les tribus de chasseurs-cueilleurs mundas pratiquent une démocratie communautaire. Puis les peuples dravidiens créent des Etats centralisés. Enfin, les envahisseurs aryens y ajoutent le système des castes qui va permettre de hiérarchiser les peuples de l’Inde. Les Aryens s’arrogent la caste supérieure, celle des prêtres. Les Dravidiens nobles, la caste des princes guerriers. Et les autres peuples ou populations dominées se partagent les castes inférieures de producteurs, de serviteurs et d’intouchables. Sous une apparence de monarchie constitutionnelle, l’Empire Maurya institue un despotisme centralisé, administré par les nobles et les fonctionnaires. Dès le IIIe siècle avant notre ère, l’Inde connaît un cycle d’invasions destructrices et d’empires qui se reforment. Malgré le centralisme autoritaire, le système des castes montre sa capacité à intégrer les envahisseurs dans son organisation sociale compartimentée. Les castes fonctionnent comme un contre-pouvoir grâce à leurs tribunaux qui assurent la justice et la coopération au niveau local. Ainsi, une dialectique de centralisation de l’Etat et de segmentation par les castes, préside à l’unité politique du sous-continent indien.

Asiatiques

En Asie, le dirigisme politique s’appuie sur le confucianisme depuis plus de 25 siècles. L’ordre politique n’est pas fondé par des lois ou par des droits, mais par l’exercice des devoirs, des vertus et des rites. L’ordre s’ancre dans la famille avec l’obéissance filiale et dans l’exercice de l’étiquette, qui définit tous les comportements sociaux. La pouvoir politique relève d’une théorie de la succession des dynasties. L’empereur fait la liaison entre l’ordre céleste et l’ordre terrestre. Son mandat céleste lui a été donné pour sa vertu mais, si cette vertu s’épuise et qu’il devient tyrannique, des catastrophes s’abattent sur la Chine. C’est le signe que le Ciel a repris son mandat, que le pouvoir corrompu doit être abattu et qu’une nouvelle dynastie doit remplacer l’ancienne pour rétablir la vertu. Les mandarins ont créé cette doctrine pour contrôler le pouvoir impérial. Les mandarins contrôlent également le peuple (administration civile, justice) mais ils sont aussi contrôlés par leur propre hiérarchie. Ils sont garants du système d’auto-surveillance de tous par tous. La bureaucratie céleste a toujours été le plus ferme soutien de la civilisation chinoise. Le parti communiste chinois en avait repris l’esprit bureaucratique et, aujourd’hui, cette morale fait un retour en force dans la plupart des Etats d’Asie.

Latins

L’héritage de la civilisation latine est contradictoire. Dans la Cité grecque, la loi permet de réguler des régimes monarchiques, oligarchiques ou démocratiques. Dans l’Empire romain, l’Etat et le droit permettent d’intégrer toutes les classes sociales à la dynamique politique. Avec la Renaissance, Machiavel théorise l’Etat sous l’aspect de la République (Discours…) et de la tyrannie (Le Prince). La caractéristique politique la plus marquée est la théorie des Trois Régimes, rapportée par Hérodote. Trois régimes coexistent dans l’histoire : la royauté (pouvoir d’un seul), l’oligarchie (pouvoir des puissants) et la démocratie (pouvoir de tous). Chacun d’eux porte en lui les contradictions qui finissent par l’abattre et qui assurent une évolution permanente. Les excès de la démocratie engendrent l’anarchie. La société se transforme alors en oligarchie, avec la prise du pouvoir des puissants. Puis les luttes entre les factions engendrent la royauté : l’un des puissants triomphe avec l’appui du peuple. Enfin, l’abus de pouvoir qui transforme la royauté en tyrannie, engendre la révolte et le retour à la démocratie. Chez les Latins, le politique n’est donc pas un modèle idéal, mais un rapport critique au pouvoir, pour analyser ce qui est et anticiper ce qui doit advenir.

Anglo-Saxons

La tradition des libertés civiles commence avec les Germains et leur Assemblée des Hommes Libres, qui prend des décisions jurisprudentielles. Elle continue avec les luttes des Anglo-Saxons, qui obtiennent la Magna Carta en 1215 : autonomie juridique des villes et de l’Eglise, droit pour chaque homme d’être jugé par ses pairs, proportionnalité entre les délits et les peines. Entre 1567 à 1688, la lutte contre la dynastie absolutiste des Stuarts, permet d’obtenir l’Habeas Corpus qui limite l’emprisonnement arbitraire. Après avoir chassé les Stuarts en 1689, les Saxons obtiennent de Guillaume d’Orange les Bills of Rights, et la première monarchie constitutionnelle. A partir de ce fonds commun de lutte pour les libertés civiles, les évolutions divergent. Dans les royaumes scandinaves, les libertés civiles vont renforcer l’unité alors que, tout au contraire, elles vont retarder l’unités des pays alémaniques. En Europe, après 1500 ans de coexistence avec les Latins, Scandinaves et Alémaniques vont évoluer vers des régimes socio-démocrates qui équilibrent liberté et solidarité. L’Angleterre pérennise son régime constitutionnel et l’essaime dans son Empire colonial. L’Amérique va forger le modèle du "gouvernement des juges" (Tocqueville), celui d’une démocratie contre l’Etat.
Musulmans. Dans l’Islam, le Calife, représentant de Dieu sur terre, cumule le pouvoir religieux et politique. Il est assisté par un Vizir, premier ministre, une administration puissante et des émirs ou des sultans qui gouvernent les provinces. Dans leur Empire multinational, les Arabes ne sont qu’une aristocratie minoritaire. Nombres de non-Arabes se convertissent à l’Islam et deviennent des clients, à qui toutes les portes seront peu à peu ouvertes. Les chrétiens et les juifs, peuples du Livre, sont protégés moyennant le paiement d’un impôt. L’Islam est globalement tolérant et l’Empire Ottoman sera jusqu’à la fin du XIXe siècle le refuge des persécutés. La fusion des pouvoirs politiques et religieux soulève la question permanente de la légitimité de l’Etat : les problèmes politiques se transforment en dissidences religieuses et les problèmes religieux en scissions politiques. De plus, la cohésion de cette société multinationale ne peut se maintenir que par le renforcement de l’Etat mais, plus l’Etat se renforce, plus il s’éloigne des idéaux communautaires et éthiques du Coran. Ce problème de légitimité produit sans cesse des conflits qui se perpétuent aujourd’hui à travers les revendications intégristes, celles du Printemps arabe, celles des conflits ethniques et religieux.

Slaves

A partir du IXe siècle, dans la Russie de Kiev, l’autocratie s’est forgée en menant la guerre contre les nomades des steppes. Pour obtenir l’appui militaire de la noblesse, les Princes de Kiev n’ont eu de cesse de leur offrir des esclaves, en vouant les communautés agricoles des slaves libres au servage, qui ira en s’aggravant jusqu’au XIXe siècle. Après les invasions mongoles, l’autocratie veut se protéger de la noblesse. Dès Ivan le Terrible, l’Etat se dote d’un pouvoir hyper centralisé, d’une administration compartimentée et d’une police secrète omniprésente. A partir du XVIe siècle, les Boyards indépendants sont dépossédés et l’attribution des domaines fonciers se fait en proportion des services rendus à l’Etat. Ce système fermé et l’impossibilité d’une action politique légale, provoquent des soulèvements en permanence : populaires (Pougatchev), tentatives de putsch (décabristes) et contestation des mouvements révolutionnaires (populistes, nihilistes, socialistes révolutionnaires, anarchistes, communistes), qui théorisent tous la nécessité de la violence. Ainsi, jusqu’à la révolution bolchevik de 1917, l’autocratie russe a généré des comportements politiques qui oscillent, sans nuances, entre la soumission et la révolte. Le communisme russe perpétuera cet héritage de soumission, jusqu’à l’effondrement.

Modèles politiques contemporains

Au XXe siècle, la lutte idéologique se jouait entre trois modèles : fascisme, communisme et démocratie. Après les défaites du fascisme pendant les deux guerres mondiales et l’effondrement de l’URSS et du communisme en 1992, seule la démocratie victorieuse semblait rester en lice, comme l’explique Fukuyama dans son article sur La fin de l’histoire, en 1989. Il s’agissait malheureusement d’une grossière erreur : depuis le début des années 1980, c’est le système politique du dirigisme asiatique qui progressait le plus dans le monde ; d’autre part, les intégristes musulmans remettaient la démocratie en cause en revendiquant le Califat (réunion du pouvoir politique et religieux, sous l’égide de la Charia, le droit musulman). Mais là encore, les apparences sont trompeuses. D’une part, démocraties occidentales et dirigisme asiatique convergent vers un système où l’Etat joue un rôle clef à la tête des entreprises nationales, dans un schéma de guerre économique d’essence mercantiliste. D’autre part, les islamistes au pouvoir en Turquie ont assuré le développement en couplant capitalisme sauvage et démocratie représentative. Dans cette confusion mondialisée la question est : la démocratie peut-elle intégrer les spécificités culturelles de chaque civilisation ?

Africains

Les traditions de coopération politique vont voler en éclat sous les coups des colonisateurs. Ceux-ci vont accentuer les antagonismes ethniques en déstabilisant les pouvoirs traditionnels et en créant des frontières qui réunissent des ethnies rivales sur un même territoire. Les indépendances des années 1960 seront marquées par l’émergence de pouvoirs autoritaires, par les putschs militaires et par des régimes à parti unique favorisant les ethnies qui collaboraient avec les colonisateurs. Ainsi, le morcellement ethnique a perduré jusqu’à nos jours. Pendant les années 1970 et 80, les pays africains n’échapperont pas à une tribalisation de la vie politique qui se dissimule sous les guérillas que la politique des blocs Est/Ouest exporte en Afrique. Au début des années 1990, la démocratie émerge dans des transitions pacifiques inattendues, notamment en Afrique du Sud. Mais des conflits ethniques et religieux meurtriers marquent une nouvelle période de durcissement autoritaire. Les affrontements ethniques perdurent, financés par les entreprises occidentales qui achètent des protections locales. La corruption des élites continue pendant que les divisions internes s’exaspèrent. Mais l’Afrique évolue. Peut-elle revenir à son héritage traditionnel de coopération, grâce une forme de démocratie qui donne sa place réelle à l’ethnicité ?

Indiens

Après l’indépendance, la dynamique de centralisation par l’Etat et de décentralisation par les castes reprend. L’Inde indépendante tourne vite le dos aux recommandations de Gandhi (système décentralisé reposant sur le village comme unité politique de base) et le Parti du Congrès s’empresse de construire un Etat centralisé orienté vers l’industrialisation et la modernité. Le parti du Congrès est renversé en 1977 par de nouveaux partis qui représentent les basses castes, les intouchables, les Musulmans et les nationalistes hindous. Les années 80 marqueront la montée du BJP, le parti nationaliste hindou, et de sa politique anti-musulmane. Pourtant, le BJP ne parvient pas à prendre le pouvoir : la majorité des Hindous refuse sa politique de violence et de xénophobie. Cette période voit la montée en puissance des partis de caste et des partis régionaux, dans un jeu instable de coalitions. Ainsi, déjouant les prévisions alarmistes sur la montée du nationalisme hindou et sur l’affrontement indo-musulman, les partis représentant les intérêts des régions et des castes continuent de maintenir la pérennité et l’unité de la plus grande démocratie du monde, grâce à sa fragmentation socioculturelle. Sur le plan géopolitique, l’Inde joue un rôle de contrepoids entre l’Occident, l’Asie et le Monde Musulman.

Asiatiques

Le dirigisme asiatique (relative liberté économique, sans liberté politique) a acquis sa légitimé grâce à la croissance ininterrompue qu’il assure depuis les années 1980. Comment peut-il évoluer avec la nouvelle génération de dirigeants, arrivés autour de Xi Jinping, et bien décidés à conserver leur emprise sur le pays ? Le talon d’Achille du dirigisme chinois est l’état de corruption généralisée qui règne sur la bureaucratie. Celle-ci à toujours été corrompue en Chine mais, au lieu de gouverner une masse de paysans illettrés, elle est aujourd’hui confrontée à une classe moyenne (260 millions) et à une intelligentsia qui veulent des réformes démocratiques. Or, c’est la croissance économique qui est à la fois à la source de la corruption et de la contestation grandissante. La bureaucratie, qui ne peut tuer la poule aux œufs d’or, en est réduite à dépenser plus pour sa sécurité intérieure (et pour la censure sur Internet) que pour sa défense militaire. Comme il est hasardeux de conjuguer croissance et répression, sa deuxième option est de mettre en place un régime de "démocratie délibérative" permettant de dialoguer par Internet à un niveau local : soit pour arbitrer les conflits sociaux, soit pour récupérer les doléances du peuple en les intégrant aux politiques en cours, le but étant de maintenir le pouvoir du régime.

Latins

Le modèle politique latin est aujourd’hui en proie à une double dynamique : d’une part, la crise des Etats méditerranéens pris dans une spirale de leurs dettes régaliennes ; d’autre part la montée en puissance des Etats latino-américains qui ont retrouvé le chemin de la croissance. Double dynamique en accord avec la théorie des Trois Régimes précédemment évoquée : d’un côté, des démocraties pluralistes minées par la corruption financière ; de l’autre, des régimes qui ont évolué, des caudillos jusqu’à la démocratie. La civilisation latine fait du politique un nœud de contradiction. Contradiction entre le déterminisme d’un monde en proie au choc des puissances et le volontarisme, qui permet à l’homme d’agir grâce à la maîtrise des mécanismes du pouvoir. Contradiction entre l’exigence permanente de sujétion qui émane de l’Etat et la velléité permanente de rébellion qu’il suscite. Tout se passe comme si l’Etat représentait la synthèse de l’ensemble des contradictions politiques, l’ultime recours dans l’équilibre entre arbitrage et oppression, entre centralisation et équilibre distributif. L’Histoire et le fonctionnement des démocraties modernes n’ont rien changé aux ressorts latins du politique qui demeurent, en pleine continuité, ambigus et contradictoires.

Anglo-Saxons

La principale caractéristique culturelle du système politique aux Etats-Unis est que les Américains se méfient des possibilités d’empiétement de l’Etat sur les libertés civiles. Les juges, véritable contre-pouvoir, peuvent annuler les lois qui remettent les libertés en cause. Les juges américains sont dotés d’un pouvoir politique considérable du fait qu’ils fondent leurs arrêts sur la constitution. Une fois saisis d’une affaire, ils peuvent annuler les lois qui leur paraissent inconstitutionnelles. Ainsi, les lois dont les effets restreignent les libertés tombent peu à peu sous les coups de la jurisprudence. Selon Tocqueville, “se prononcer sur l’inconstitutionnalité des lois est une des plus puissantes barrières qu’on ait jamais élevée contre la tyrannie des assemblées politiques”. Ce système juridique donne un rôle d’acteur politique à la Cour Suprême, qui peut se substituer à l’exécutif et au législatif en donnant des solutions judiciaires à des problèmes politiques (droits des minorités, lutte contre la ségrégation, contre la peine de mort, limitation des droits de la police, légalisation de l’avortement, etc.). Autre caractéristique, avec l’élection du président Obama, le multiculturalisme américain est devenu un vecteur de son universalisme, sans pour autant faire figure de modèle dans le reste du monde.

Musulmans

Avec les indépendances du monde musulman, l’illégitimité de l’Etat précédemment décrite, est aggravée par la division de l’Oumma en nations. D’autant que la plupart de ces Etats sont autoritaires, corrompus et inamovibles. Avec les révoltes du Printemps arabe de 2011, nous avons vu que la jeunesse musulmane était en cours d’évolution vers la démocratie. Mais cette jeunesse, qui n’a pas eu le temps de construire sa propre représentation politique, s’est fait voler les résultats de sa révolte par les partis islamistes. Retour en arrière ? De plus, les guerres civiles du monde arabe, surtout en Libye et en Syrie, montrent que les antagonismes religieux et tribaux continuent de dominer la scène politique. Le monde musulman est-il figé ? Ne peut-il évoluer comme cela a été le cas pendant les trois siècles où il a dominé le monde ? Pas sûr. La marche de la jeunesse vers la démocratie, même provisoirement arrêtée, ne s’inversera pas : l’évolution technologique qui lui a permis de transcender les frontières continuera de lui donner des armes. D’autre part, l’expérience de la Turquie montre que les islamistes au pouvoir depuis 2002 ont agi de manière pragmatique, avec un capitalisme moins ancré que prévu sur la religion. Le monde musulman est entré dans une évolution inéluctable.

Slaves

Après la Révolution d’Octobre, le parti communiste russe reproduit les mécanismes de l’autocratie : pouvoir centralisé, bureaucratie, police secrète, élimination des dissidents, relégation en Sibérie, etc. Une politique qui le mènera à l’implosion. Dans les années 1980, Gorbatchev tente de rénover le communiste (glasnost et pérestroïka), ce qui précipite son effondrement. Dans les années 90, Eltsine tente un passage forcé vers la démocratie, ce qui plonge la Russie dans une crise sans précédent, marquée par la montée des mafias et la corruption des oligarques. Enfin, avec les années 2000, Poutine opère une restauration autocratique, instaure la "dictature de la loi" et ramène la Russie sur le devant de la scène internationale avant d’être à son tour contesté par une opposition démocratique. Les cycles du déchirement se succèdent : il semble que la Russie ne puisse prétendre à la puissance sans l’aiguillon de l’autocratie et que l’autocratie ne puisse se maintenir sans provoquer de révoltes. D’autre part, un débat historique se perpétue entre les partisans de la modernité qui veulent ancrer la Russie sur l’Occident et les courants slavophiles d’extrême droite qui poussent à l’alliance avec les musulmans et les asiatiques pour former un front anti-occidental. C’est le dilemme russe du déchirement.

Qu’est-ce qu’un chef ?

Des modèles les plus impersonnels de gouvernance jusqu’aux mystères les plus intimes du charisme, en passant par les nombreuses théories modernes sur le leadership, aucun effort n’aura été épargné pour tenter d’expliquer le mystère qui permet à certains individus de galvaniser les foules, de mobiliser les énergies et de fédérer les groupes humains. C’est oublier que, dans chaque civilisation, le chef emprunte ses traits à de nombreuses traditions. C’est oublier aussi que certaines de ces traditions sont destinées à combattre la montée intempestive de leaders susceptibles de tout bouleverser. C’est oublier encore que les cultures semblent se jouer de nous en présentant des modèles contradictoires. Il y a des caractéristiques générales, communes aux civilisations : le charisme comme don de Dieu, le caractère héréditaire du commandement, etc., mais il sera surtout ici question des aspects les plus particuliers de l’art de commander, selon les cultures. Pour disposer d’un antidote puissant à l’autosatisfaction, gardons à l’esprit ce mot d’Alain : "Le trait le plus visible dans l’homme juste est de ne point vouloir du tout gouverner les autres et de se gouverner seulement lui-même. Cela décide tout. Autant dire que les pires gouverneront." (1935). Ainsi, le chef serait le pire d’entre tous ?

Africains : magie et palabre

Pendant une transe, l’initié monte au ciel avec les dieux. Ceux-ci découpent son corps et y introduisent des pouvoirs magiques. Le chef a maintenant un double spirituel, qu’il peut projeter dans le temps et dans l’espace pour détruire ses ennemis. Il a un masque pour les tromper. Il a un totem animal, duquel il tient sa vue perçante, son ouïe subtile et ses crocs acérés. Son griot est là pour conter ses exploits guerriers hors du commun, sa généalogie illustre, sa puissance sexuelle. Tout cela est chanté dans les cérémonies. Mais au-delà de cette épopée, pour résoudre les problèmes au quotidien, l’exercice du pouvoir se joue dans la palabre. Dans la diversité des opinions humaines, le but est de rapprocher les points de vue sans que quiconque perde la face. Les moyens : la nourriture à profusion, pour ralentir les corps et émousser les esprits ; la patience, pour écouter sans frémir les inepties vulgaires ; une indulgence apparente, pour prendre en considération chaque demande. C’est au prix de cette palabre, qui permet à chacun de garder sa dignité, que le chef peut prendre une décision, même arbitraire. Dans le lent mouvement des mots qui coulent, le problème est d’attendre, assis, sans impatience. Aussi, les principales qualités du chef sont de fonctionner à l’inverse du récit de son épopée.

Indiens : castes, gourou et sanskritisation

Avec le système des castes, les Indiens ont inventé une remarquable barrière hiérarchique contre le charisme personnel. Depuis les intouchables, hors castes, il faut progresser : des serviteurs aux producteurs et des guerriers aux prêtres, sans compter les milliers de sous-castes intermédiaires. Comment progresser : d’une vie à l’autre, par la réincarnation, pas moyen d’aller plus vite. Et pendant chaque vie, il faut : accomplir les rites, ne prendre de nourriture que préparée par des gens de sa caste ou d’une caste supérieure, éviter le contact avec les castes inférieures, se purifier, respecter les règles d’endogamie. Seuls les princes guerriers ont une marge de manœuvre, et seulement dans la guerre, le reste étant bridé par la tradition. Quant à la caste supérieure des brahmanes, elle est vouée à l’étude et au contrôle des rites. Tout en haut de la hiérarchie, juste avant d’atteindre le nirvana (extinction) le gourou ne se libère que lorsqu’il se détache de l’action humaine. S’il déroge, il retombe dans l’illusion, comme Gandhi qui meurt assassiné. La seule manière admise de progresser un peu plus vite est d’imiter les mœurs des castes supérieures (sanskritisation). A l’étranger, l’élite indienne imite les classes supérieures du pays d’accueil. C’est l’oxymore du charisme hiérarchisé.

Asiatiques : gouverner derrière le paravent

Les anciennes doctrines de la civilisation asiatique définissent le gouvernement par la non-action. Pour le Taoïsme : la non-action, c’est s’adapter selon les courants dominants du monde, du Yin et du Yang ; la non-pensée, c’est se distancier des illusions de l’ego pour refléter la réalité, sans idées préconçues ; le non-soi, c’est laisser faire l’intuition créatrice qui découle de chaque situation. Au-delà de la confusion qui agite les êtres et sépare les choses, le sage retrouve le sentiment de l’unité cosmique. Pour le bouddhisme, l’égo est la source des illusions et de la souffrance. Pour faire face à l’impermanence du monde, il ne s’agit pas de décider, mais de renforcer la cohésion entre les hommes par le consensus et l’harmonie. Pour le Confucianisme, on doit gouverner avec les vertus (compétences) et les rites (procédures). Ainsi, lorsque l’Empereur gouverne, il se tient derrière un paravent, pendant le conseil des ministres. Son rôle n’est pas de prendre des décisions, ni même de participer à la discussion, sa présence sert à faire pression sur les ministres, pour qu’ils parviennent à la meilleure décision possible. L’empereur est là pour garantir la cohésion. S’il s’exprimait, il y aurait risque de désaccord. Pour être indiscutable, le pouvoir doit reste muet !

Latins : héros contradictoires

La confusion s’installe dès l’Antiquité grecque, avec la théorie des trois régimes : la monarchie (le pouvoir d’un seul), l’oligarchie (le pouvoir des puissants : guerriers, prêtres, marchands), la démocratie (le gouvernement de tous). Ainsi, le héros peut aussi bien être un tyran, un représentant des puissants ou bien celui du peuple. Au prestige des puissants, qui permet d’être élu, s’oppose la fonction anonyme du citoyen, désigné par le tirage au sort. Les contradictions se multiplient à la Renaissance. D’un côté les humanistes, qui tentent de convaincre par la culture, plutôt que de vaincre par les armes. De l’autre Machiavel, qui décrit le Prince sous l’empire de la raison d’Etat. Comment prendre le pouvoir ? Le garder, y compris par la répression ? Comment se défendre des puissances extérieures ? Comment gouverner par la fortune (ce qui change) et la virtu (ce qui reste) ? D’autant que l’aristocrate et le capitaine d’industrie partagent ce même charisme de l’imaginaire : l’aventure, la découverte du Nouveau Monde, nouvelles routes, nouveaux produits, nouveaux espoirs. Et aujourd’hui, comment concilier le mythe du champion sportif audacieux et le paternalisme œdipien du coach ? Seul point commun, selon Protagoras : "l’homme, mesure de toutes choses", les généralisations ne valent rien !

Anglo-Saxons : conflits et procédures

Voici une civilisation où la notion de chef, de leader, de winner, devrait être claire. Depuis le combat des Dieux et des Géants de la mythologie, jusqu’aux élus et aux damnés de la théologie protestante ; depuis la révolte contre les tyrans encouragée par Locke, jusqu’à la guerre de tous contre tous chez Hobbes ; depuis la concurrence et sa main invisible chez Adam Smith, jusqu’à la lutte des classes de Marx ; depuis la lutte pour la survie et la sélection naturelle chez Darwin, jusqu’aux winners et aux loosers de l’American way of life : toutes les doctrines décrivent une vision du monde fondée sur le combat ou la concurrence. Toutes font la louange du chef charismatique, du leader apôtre du futur. Avec un paradoxe tout de même : un système fondé sur la victoire produit moins de vainqueurs que de vaincus ! Mais, surtout, à l’opposé de cette ode aux guerriers, les libertés civiles et les procédures sont faites pour que les conflits ne deviennent pas autodestructeurs. D’où les interminables manuels de procédures internes des entreprises, qui suivent l’exemple des recueils de jurisprudence ou des fastidieuses énumérations constitutionnelles, et qui fondent le caractère bureaucratique de la gouvernance. Encore un oxymore, celui du charisme bureaucratique.

Musulmans : Dieu et Son Calife

La légitimité du chef comme don de Dieu est présente dans toutes les cultures, mais elle n’est nulle part aussi étendue que chez le Calife, Commandeur des croyants, dont l’autorité transcende les frontières et les origines ethniques des peuples soumis à l’Islam, de l’Ouest de l’Afrique à l’Est de l’Asie. Il y a des nuances entre les extrêmes : d’un côté, des Califes sunnites dont la "voie du milieu" est corsetée par une tradition rigoriste ; de l’autre des Ayatollahs chiites, à l’autorité fondée sur l’interprétation ésotérique du Coran délivrée par l’Imam caché. Mais toutes ces différences s’effacent devant la transcendance religieuse d’un charisme insufflé par Dieu, jusqu’au moindre émir d’un groupe intégriste. Malgré l’aide de Dieu, l’art du chef est pragmatique : l’éloquence, très prisée, et la force d’âme, sont soutenues par la ruse, la trahison, les assassinats innombrables, dès les premiers Califes. La ruse est assimilée à la sagesse de Dieu. "Dieu est le meilleur de ceux qui se servent de ruse pour parvenir à leur but", hadith développée dans Le livre des ruses et Le livre des malins. Dans cet affrontement immémorial, depuis les razzias des Bédouins jusqu’à la Guerre Sainte, et de la guerre de mouvement jusqu’au terrorisme, le Chef est porté par Dieu, Auquel il se soumet… jusqu’aux dépens des hommes.

Slaves : le Tsar et Koutouzov

D’Ivan le Terrible à Poutine, en passant par Pierre le Grand, la figure dominante est celle du Tsar, de l’autocrate, avec sa bureaucratie, sa police secrète, la relégation en Sibérie, etc. Tradition reprise par le communisme. Le Tsar est aussi le chef de l’Eglise Orthodoxe, de la Troisième Rome, lumière de la volonté céleste. Mais, sous l’ombre de l’autocratie, d’autres figures se dessinent. D’abord, une tradition héroïque de non résistance à l’autorité : les Princes Boris et Gleb assassinés par leur frère Staviopolk le Maudit, les Fols en Christ, qui prennent le parti des pauvres, défient les puissants et finissent exilés, ou brûlés, comme l’archiprêtre Avvakoum. Ensuite, les révoltés : Pougatchev, décabristes, populistes, nihilistes, socialistes, anarchistes, communistes. Enfin, le général Koutouzov, le vieux stratège, héros du scepticisme russe, symbole du moujik, qui, selon Tolstoï, "… ne sait rien et ne veut rien savoir, car il ne croit pas qu’on puisse savoir quoi que ce soit". Koutouzov, qui méprise la connaissance, mais qui veille sur le moral des troupes, qui semble sans initiative, qui utilise la patience sans se lancer à l’assaut, qui se sert du temps et de l’hiver russe, et qui finit par obliger l’ennemi à manger ses chevaux, avant de le précipiter dans la Bérézina. Le chef sait attendre !

Conception du temps

Trois conceptions du temps s’opposent et se complètent : cyclique, linéaire et spatiale. Chacune de ces matrices se subdivise en trois modèles. Dans une matrice cyclique, le premier modèle est fondé sur les cycles répétitifs de la nature ; le deuxième sur cycle biologique "étiré" de la succession des générations ; le troisième sur le cercle fermé de l’éternité. Dans la matrice linéaire, nous distinguons : le modèle linéaire et progressiste de notre conception contemporaine ; un modèle discontinu de périodes ayant chacune leur logique propre ; un modèle linéaire figé, fondé sur une conception du destin ou de la prédestination. Enfin, dans une conception spatiale, d’espaces-temps multiples, nous distinguons : un modèle antique de localisation spatio-temporelle de l’événement, qui débouche sur des chronologies parallèles ; une vision magique, qui permet d’avoir un accès simultané à toutes les dimensions spatio-temporelles ; enfin, le modèle comparatiste de nos ethnologues contemporains qui admettent la coexistence d’aires spatio-temporelles distinctes. Dans chaque civilisation, ces modèles sont combinés à partir de traditions particulières. (Conceptions du temps et philosophies de l’histoire, B. Nadoulek, 2001).

Africains

La vision du temps est marquée par trois traditions. La première est une localisation spatio-temporelle des événements : "la fondation du village, l’année où le fleuve a quitté son lit…" Le temps n’est conçu que marqué, estampillé, tiré de l’anonymat par un événement. C’est la manière dont les griots restituent la mémoire des peuples à travers des chronologies parallèles. La deuxième tradition est la coexistence du passé dans le présent, matérialisée par la manière dont les ancêtres morts interviennent en permanence dans les affaires des vivants. Pour chaque acte, les vivants doivent s’assurer du soutien des morts par des rituels auxquels les morts répondent en envoyant des signes. Les ancêtres morts protègent ceux qui les honorent, les préservent de l’adversité et les défendent contre leur ennemis. Ils peuvent également punir leurs descendants si ceux-ci ne respectent pas leurs commandements. Ainsi, présent et passé se confondent sans cesse. La troisième tradition est celle des magiciens qui abolissent les frontières de l’espace-temps, dans un univers d’instantanéité affranchi de toute barrière. La magie abolit également l’espace-temps qui sépare les êtres de leurs désirs. Grâce à la magie, l’animiste vit donc dans la présence simultanée du passé, du présent et du futur.

Indiens

La tradition hindoue est d’abord marquée par la doctrine de la réincarnation que nous pouvons interpréter : de manière cyclique, par rapport au voyage répété de l’âme qui transmigre d’un corps à l’autre ; mais aussi linéaire, par rapport à la longue progression vers la délivrance. Cette progression est réversible car le samsara (roue de la réincarnation), fait progresser notre être en cas d’actes positifs mais le fait régresser en cas d’actes négatifs. Néanmoins, progression et régression s’inscrivent sur le même axe de temps linéaire. Au contraire de l’hindouisme, le bouddhisme insiste sur "l’être au monde" dans un éternel présent dont le modèle radical est l’illumination, à la fois prise de conscience de la globalité du monde et nirvana, c’est-à-dire "extinction" du moi. L’apprentissage de la globalité est dominé par la figure du Guru, qui vise à réconcilier toutes les dimensions du temps au sein de l’être et à montrer la voie vers l’éternité. L’hindouisme contient aussi une vision de l’histoire fondée sur des "âges du monde" où l’univers progresse vers le chaos. Cette doctrine des âges peut aussi bien être interprétée à partir d’une conception cyclique de la succession des périodes, qu’à partir d’un axe linéaire et irréversible de la désagrégation du monde.

Asiatiques

Pour le taoïsme, doctrine antique d’une Chine qui vit au rythme des travaux agricoles depuis des millénaires, le temps est à la fois changeant et immuable : cycle des saisons, du travail et du repos, de la vie et de l’a mort, etc., cycles auxquels l’humanité doit s’adapter. Mais, dans le même temps, en se laissant porter par ces cycles (wu wai) le sage peut conserver son énergie vitale et parvenir au cercle fermé de l’immortalité qui abolit le temps. Autre aspect du temps, à la fois localisateur et magique : pour chaque action (prévoir un mariage, construire une maison, conclure une affaire), la divination, les horoscopes ou la géomancie contribuent à déterminer un espace-temps favorable. Le confucianisme, doctrine de la philosophie morale et politique des mandarins lettrés qui administrent la Chine depuis 2700 ans, connaît également trois conceptions du temps. Le mythe cyclique de la perfection originelle : en cas de crise qui s’abattrait sur l’Empire, le retour aux rites et aux vertus antiques restaurent la pérennité civilisatrice. L’axe linéaire de la succession des générations fonde la vie en société. Enfin, un modèle discontinu de succession des dynasties, qui traduit à la fois les luttes de pouvoir féodales et la nécessité, à chaque nouvelle période, d’une cohésion politique impériale.

Latins

L’analyse des héritages gréco-latin et judéo-chrétien est d’une diversité impossible à détailler ici. L’héritage gréco-latin comprend des conceptions cycliques liées aux rythmes de la nature, des conceptions linéaires et déterminée du destin et une description de la diversité des aires spatio-temporelles, évoquée par Hérodote. Mais elle contient encore des variations particulières selon Hésiode, Pindare, Eschyle, Sophocle, Solon, Parménide, Héraclite, Pythagore, Platon, Aristote. Il en va de même pour l’héritage judéo-chrétien et les commentaires de la Bible qui font apparaître un sens linéaire de l’histoire, complété par les doctrines chrétiennes des âges du monde de St. Augustin, de St. Jérôme, et Joachim de Flore. Notons la création d’une philosophie chrétienne et cyclique de l’histoire de Vico (1725). Ajoutons que le christianisme ne parviendra pas à éradiquer les croyances païennes sur le temps, les superstitions magiques, ni l’idée du destin (dame fortune). Avec les Lumières, apparaît notre conception occidentale d’un temps marqué par le progrès, linéaire et universel. Enfin, la colonisation créera une diversité des temporalités d’Amérique Latine qui combine les visions : des indiens, des colonisateurs, des esclaves noirs, des métis et des créoles (Saül Karsz, 1978).

Anglo-Saxons

La tradition commence avec les mythes des Germains et la conception cyclique d’un affrontement cosmique, qui va de la destruction du monde à sa renaissance. Avec la Réforme, c’est l’idée d’un temps linéaire figé par la prédestination qui s’impose avec Calvin. Chez Herder, puis chez Hegel, l’idéalisme allemand produit de nombreuses théories, tant cycliques que linéaires ou spatiales, liées aux âges des peuples, aux temporalités des cultures ou aux "ruses de la raison" dans l’histoire. Le temps productiviste et linéaire de la révolution industrielle (le temps, mesure du travail) est partagé par les libéraux (création de richesses) et les marxistes (lutte des classes). Pour Spengler, les cultures vivent des temporalités parallèles qui ont chacune leur cycle biologique, dont celui du "déclin de l’Occident" (1922). Au contraire, chez Toynbee, bien que l’idée des cycles naturels soit au cœur de l’évolution des civilisations, celles-ci répondent à des défis sans cesse renouvelés qui se prolongent dans une conception linéaire et réunifiée de l’histoire. Enfin, avec Darwin et l’évolutionnisme, l’histoire linéaire se superpose au processus de sélection naturelle qui rend le temps irréversible. Au final, c’est la conception linéaire du temps qui domine la tradition libérale anglo-saxonne.

Musulmans

La tradition commence avec la conception linéaire et implacable du Bédouin nomade de l’époque ante-islamique, qui affronte le destin à travers la loi implacable du désert où la durée accable (L. Gardet, 1975). Elle se prolonge avec le temps de l’Islam, qui signifie soumission à la volonté de Dieu, un temps suspendu, marqué par l’injonction Inch Allah ! Mais sous cette soumission apparente, les conceptions du temps se multiplient. Qadarites et Mo’tazilites y voient la liberté de l’homme, au contraire des Djabarites qui prêchent la prédestination. Pour les Chiites, le temps reste occulté jusqu’au retour du Mahdi. Pour les Soufis, l’extase mystique transforme le temps en éternité. Pour les Ismaéliens, le temps se segmente dans les lignées prophétiques qui sont autant d’étapes avant l’éternité. Au XIVe siècle, l’historien Ibn Khaldoun, crée une philosophie de l’histoire qui s’appuie sur un cycle ternaire de naissance, de croissance, de déclin des tribus (et par extension des peuples), soudées par des croyances qui les meuvent avant de se corrompre. Toutes ces visions du temps coexistent dans les Printemps arabes (temps linéaire et progressiste), les Automnes islamistes (temps cyclique et traditionnaliste), comme dans l’arc de braise du terrorisme et le temps figé des fondamentalistes.

Slaves

La tradition cyclique et naturaliste, issue du panthéisme antique des peuples slaves, voisine avec la conception des chamans asiatiques et leur magie des espaces-temps parallèles. La tradition linéaire d’une destinée mystique inexorable émerge avec la Russie de Kiev au IXe siècle et se rapproche de celle de l’Occident avec la conversion au christianisme orthodoxe. Ces deux visions, occidentale et asiatique, resteront intriquées pendant toute l’histoire de la Russie. Au chœur même du christianisme orthodoxe se mêlent les cycles mimétiques de la Folie en Christ et du Chemin de Croix, pendant que s’instaure la doctrine linéaire et messianique de "la Troisième Rome", dont le flambeau éclaire l’Occident. Déchirement encore avec les cycles du réformisme autoritaire des Tsars, auxquels répondent les cycles de révolte, tant du peuple que de ses élites. Mentionnons une théorie de la "prédestination de l’histoire" dans Guerre et Paix de Tolstoï. Enfin, la conception contemporaine du temps déchiré oscille entre l’axe linéaire du matérialisme historique des marxistes, moteur de la lutte des classes et de l’avènement du communisme, et l’axe tout aussi linéaire du messianisme orthodoxe, qui forme son support historique. Une confusion dont la Russie contemporaine peine à se défaire.

BIBLIOGRAPHIE THEMATIQUE ET GENERALE

Encyclopédies

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Droit comparé

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Livres par auteurs

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Ouvrages collectifs.

Le mode de production asiatique, CERM, Editions sociales, 1969. / Les cultures et le temps, Payot, 1975. / Le temps et les philosophies, Payot, 1978. /

CIVILISATION AFRICAINE

G. BALANDIER, Afrique ambiguë, Plon, 1962. / G. BALANDIER et J. MAQUET, Dictionnaire des civilisations africaines, 1968. / J.-F. BAYART, L’Etat en Afrique : la politique du ventre, Fayard, 1989. / J.-F. BAYART, A. MBEMBE et C. TOUBALOR, Le politique par le bas en Afrique Noire, Karthala, 1992. / B. BETTELHEIM, Les blessures symboliques : essai d’interprétation des rites d’initiation, Gallimard, 1971. / Jean-Godefroy BIDIMA, La Palabre, Michalon, 1997. / Fernand BRAUDEL, Grammaire des Civilisations, Arthaud, 1987. / S. CAMARA, Gens de la parole, Essai sur la condition et le rôle des griots dans la société malinké, ACCT, Karthala et SAEC, 1992. / M. CORNEVIN, Histoire de l’Afrique contemporaine, Payot, 1981. / B. DAVIDSON, Les Africains, introduction à l’histoire d’une culture, Seuil, 1971. / H. DESCHAMPS, Les religions de l’Afrique Noire, Paris, 1965. / H. DESCHAMPS et R. MAUNY, Histoire générale de l’Afrique Noire, PUF, 1968. / Massa M. DIABATE, Comme une piqûre de guêpe, 1980. L’assemblée des djinns, Présence Africaine, 1985. / Cheik Anta DIOP, Nations nègres et culture, Présence Africaine, 1955. L’Afrique noire précoloniale, Présence Africaine, 1960. Les fondements économiques et culturels d’un Etat fédéral d’Afrique Noire, Présence Africaine, 1974. L’unité culturelle de l’Afrique noire, Présence Africaine, 1959. / R. DUMONT, L’Afrique Noire est mal partie, 1966. Pour l’Afrique, j’accuse, Plon, 1986. Démocratie pour l’Afrique, Le Seuil, 1991. / Frantz FANON, Les damnés de la terre, Maspero, 1961. / E. FOTTORINO, C. GUILLEMIN C. et E. ORSENNA, Besoin d’Afrique, Fayard, 1992. / J. -C. FROELICH, Animismes : les religions païennes de l’Afrique de l’Ouest, Orante 1964. / J.-G. GAUTHIER, Les chemins du mythe, CNRS, 1988. / Antoine GLASER et Stephen SMITH, Comment la France a perdu l’Afrique, Calmann-Lévy, 2005. / M. -A. GLEBE, Religion, culture et politique en Afrique Noire, Economica, 1981. / M. GRIAULE, Dieu d’eau : entretiens avec Ogotemmêli, Fayard, 1966. / Boubou HAMA, chapitre Le Devin. (Temps et histoire de la pensée animiste de l’Afrique Noire), dans Le temps et les philosophies, Payot, 1978. / Amadou HAMPATE BA, Amkoullel, l’enfant Peul, Actes Sud, 1992. Oui mon commandant, Actes Sud, 1994. / A. HAMPATE BA et G. DIETERLEN, KOUMEN, Texte initiatique des pasteurs peuls, 1951. / H. HUBERT et M. MAUSS, Mélanges d’histoire des religions, 1929. / Alexis KAGAME, chapitre Aperception empirique de temps et conception de l’histoire dans la philosophie bantu, dans Les cultures et le temps, Payot, 1975. / Lylian KESTELOOT, Anthologie négro-africaine, Marabout Université, 1967. / Marcel Zadi KESSI, Culture africaine et gestion de l’entreprise, Ceda, 1998. / Ahmadou KOUROUMA, Les soleils des indépendances, Seuil 1970. En attendant le vote des bêtes sauvages, Seuil 1998. Allah n’est pas obligé, Seuil, 2000. / Pascal KROP, Le génocide franco-africain, Lattès, 1994. / M. MACHIOU, L’avènement du parti unique en Afrique Noire, 1969. / J. MACQUET, Les civilisations noires, Marabout, 1966. Africanité traditionnelle et moderne, Présence Africaine, 1967. / R. MAUNY, Les siècles obscurs de l’Afrique Noire, Fayard, 1969. / E. M’BOKOLO, L’Afrique au XXe siècle : le continent convoité, Etudes Vivantes 1980, Seuil, 1985. / C. MEILLASSOUX, Essai d’interprétation du phénomène économique dans les sociétés traditionnelles d’autosubsistance, Cahiers d’études africaines, 1960. / V. MONTEIL, L’Islam noir, Seuil, 1964. / Bernard MOURALIS, L’Europe, l’Afrique et la folie, Présence Africaine, 1993. / François de NEGRONI, Afrique Fantasmes, Plon, 1992. / D.T. NIANE, Soundjata ou l’épopée mandingue, Présence Africaine, 1960. / Yambo OUOLOGUEM, Le devoir de violence, Seuil, 1968. / PARRINDER, La religion en Afrique occidentale, 1949-1950. / Sembène OUSMANE, L’harmattan, Présence Africaine, 1980. / Pierre PLUCHON, Vaudou, sorciers, empoisonneurs, Karthala, 1987. / J. ROUMEGUERE-EBERHARDT, Pensée et société africaines, 1963. Les Maasai, Berger-Levrault, 1984. / Eric de ROSNY, Les yeux de ma chèvre, Plon, 1981. / L-S. SENGHOR, Liberté, Négritude et humanisme, Seuil, 1964. / Stéphen SMITH, Négrologie, Pourquoi l’Afrique meurt, Calmann-Lévy 2003. / P. TEMPELS, La philosophie bantoue, 1963. / L. -V. THOMAS et R. LUNEAU, La terre africaine et ses religions, L’Harmattan, 1992. / Inès de la TORRE, Le Vodu en Afrique de L’Ouest, L’Harmattan, 1991. / Abdoulaye WADE, L’Afrique et la globalisation, dans Quelle mondialisation ?, Grasset, 2002. / Ouvrages collectifs. Afrique 2025, Préface Tabo MBEKI, coordination Alioune SALL, Karthala, 2003. / Atlas des civilisations africaines, Nathan, 1982. / Pour une pensée africaine émancipatrice, L’Harmattan, 2004.

CIVILISATION INDIENNE

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Textes sacrés.

La Bhagavad-Gîtâ, traduction A. PORTE, Arléa, 1992. / Le Bardo Thodol, livre des morts tibétain, Ed. Adrien Maisonneuve 1933. / Le Gita-Govinda, traduction S. LEVI, l’Asiathèque, 1990. / Le Mahabharata, 2 tomes, traduction J-M. PETERFALVI, G-Flammarion, 1985. / Les Upanishads du Yoga, traduction J. VARENNE, Editions Gallimard-Unesco, 1971. / Ouvrages collectifs. L’Inde contemporaine, de 1950 à nos jours, sous la direction de C. JAFFRELOT, Fayard, 1996. / Les provinces et les ethnies de l’Inde, Documentation française, 1970. /

CIVILISATION ASIATIQUE

CHINE

Etienne BALAZS, La bureaucratie céleste, Gallimard, 1968. BEJA, BONNIN, PEYRAUDE, Le tremblement de terre de Pékin, Gallimard, 1991. Scott BOORMAN, Go et Mao, Seuil, 1972. Chang CHEN-CHI, Pratique du Zen, Buchet Chastel, 1960. CONFUCIUS, Les entretiens de Confucius, Seuil, 1981. Dangers du Discours, traduction et présentation de Jean LEVI, Alinea, 1985. DENG XIAOPING, Textes choisis, Langues Etrangères de Beijing, 1993. ETIEMBLE, Confucius, Gallimard, 1966. Jacques GERNET, Le monde chinois, Armand Colin, 1972. L’intelligence de la Chine, Gallimard, 1994. Roger GIRAULT, Traité du Jeu de Go, Flammarion, 1977. François GODEMENT, La renaissance de l’Asie, Odile Jacob, 1993. Marcel GRANET, La civilisation chinoise, Albin Michel, 1968. La pensée chinoise, Albin Michel, 1968. Serge HUTIN, Les sociétés secrètes en Chine, Laffont, 1976. François JULLIEN, Le Détour et l’accès, Grasset, 1995. Traité de l’efficacité, Grasset Fasquelle, 1996. Marx KALTENMARK, La philosophie chinoise, PUF, 1972. LAO TZEU, Tao-tê-king, Seuil, 1979. Les 36 stratagèmes, traduction et commentaires François KIRCHER, J.C. Lattès, 1991. Simon LEYS, L’humeur, l’honneur, l’horreur, Laffont, 1991. Les habits neufs du Président Mao, Champ Libre, 1971. Ombres chinoises, UGE 10/18, 1974. Révo cul dans la Chine pop, UGE 10/18, 1966-68. LOUO KOUAN-TCHONG, Au bord de l’eau, 2 tomes, La Pléiade, 1978. Les Trois Royaumes, 7 volumes, Flammarion, 1987-1991. MAO TSE TOUNG, La guerre révolutionnaire, 10/18, Editions Sociales, 1955. Textes choisis, Editions en Langues étrangères de Pékin, 1972. Mao Tsé Toung et la construction du socialisme, Seuil, 1975. Henri MASPERO, Le taoïsme et les religions chinoises, Gallimard, 1971. J. NEEDHAM, La science chinoise et l’Occident, Seuil, 1973. Alain PEYREFFITE, La tragédie chinoise, Fayard, 1990. SHANG YANG, Le livre du Prince Shang, Flammarion, 1981. SUN TZU, L’Art de la Guerre, Flammarion, 1972. Les treize articles, version du Père AMIOT, de la Compagnie de Jésus (1772). L’Impensé Radical, 1971. TCHOUANG-TSEU, Œuvre complète, Gallimard / Unesco, 1969. WOU KING-TSEU, Chronique indiscrète des Mandarins, 2 tomes, Gallimard/Unesco, 1976. YANTIE LUN, Dispute sur le sel et le fer, J. Lanzmann et Seghers Editeurs, 1978. Yi king, Le livre des transformations, Librairie Médicis, 1973. ZHU DE, Œuvres choisies, Editions en Langues Etrangères de Beijing, 1983.

JAPON

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CIVILISATION LATINE

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Ouvrages collectifs

Civilisation latine, direction et introduction Georges DUBY. Parmi les contributions. Jorge Luis BORGES, Littérature, latinité ? René Jean DUPUY, Entre pouvoir et citoyen, l’ombre vaine de la liberté. Emile CONDURACHI. Rome, berceau de la latinité. Umberto ECO, La ligne et le labyrinthe : les structures de la pensée latine. Frédéric MAUREAU, Colonisations latines. Mohamadou KANE, Négritude et latinité aujourd’hui. Mario RIVOSECCHI, Economie et équité. Philippe ROSSILLON, L’avenir de la latinité. Olivier Orban, 1986.

CIVILISATION ANGLO-SAXONNE

Raymond ARON, République impériale, les États-Unis dans le monde 1945-1972, Calmann-Levy, 1972. / Robert AXELROD, Donnant donnant, Odile Jacob, 1992. / Michel BEAUD, Histoire du capitalisme, Seuil, 1981. / B. BELLON, J. NIOSI, L’industrie américaine fin de siècle, Seuil, 1987. / Daniel BOORSTIN, Histoire des Américains, Robert Laffont, 1991. / Jean CALVIN, Institution de la religion chrétienne, Les Belles Lettres, 1961. / Pierre CHAUNU, Le temps des réformes, Fayard, 1975. / Karl Von CLAUSEWITZ, De la guerre, Minuit, 1955. / De la Révolution à la Restauration, Gallimard, 1976. / Laurent COHEN-TANUGI, Le droit sans l’Etat, PUF, 1985. L’Europe et l’Amérique au seuil du XXIe siècle, Odile Jacob, 2003. / Charles DARWIN, L’origine des espèces, Maspéro, 1980. / Jean DELUMEAU, Naissance et affirmation de la Réforme, PUF, 1965. / H. DIWALD, Luther, Seuil, 1985. / Eugène FLEISHMAN, La science universelle ou la logique de Hegel, Plon, 1968. / Francis FUKUYAMA, La Fin de l’Histoire ?, National Interest 1989, Revue Commentaire 1989. La Fin de l’Histoire et le dernier homme, Flammarion, 1992. / Edward T. HALL, Au-delà de la culture, Seuil, 1979. Les différences cachées, Stern, 1984. / F.A. HAYEK, Droit, législation et liberté, 3 tomes, PUF, 1980. / G.W.F. HEGEL, La phénoménologie de l’esprit, deux tomes, traduction Jean HYPPOLITE, Aubier Montaigne, 1941. La Raison dans l’Histoire, UGC, 1965. / HERDER, Une autre philosophie de l’Histoire, Aubier, 1964. / Samuel P. HUNTINGTON, Le choc des civilisations ?, Revue Commentaire, 1994, Odile Jacob, 1997. / Flavius JOSEPHE, La guerre des Juifs, Minuit, 1977. / Régis Mc KENNA, Tous contre IBM, InterEditions, 1989. / Paul KENNEDY, Naissance et déclin des grandes puissances, Payot, 1988. / Denis LACORNE, La crise de l’identité américaine, Fayard, 1997. / David S. LANDES, Richesse et pauvreté des nations, Albin Michel, 2000. / Konrad LAURENZ, L’agression, Flammarion, 1969. Essai sur le comportement animal et humain, Seuil, 1970. / Marshall Mc LUHAN, Pour comprendre les médias, Mame / Seuil, 1968. / Martin LUTHER, Les grands écrits réformateurs, textes présentés par Pierre CHAUNU, Flammarion, 1992. / Edward N. LUTWAK, Le paradoxe de la stratégie, Odile Jacob, 1989. / Jean MABIRE, Les Dieux Maudits, Copernic, 1978. / MALTHUS, Essai sur le Principe de la Population, Seghers, 1963. / Elise MARIENTRAS, Les mythes fondateurs de la nation américaine, Complexe, 1992. / Karl MARX et Friedrich ENGELS, Manifeste du Parti Communiste, Éditions Sociales, 1967. / MARX, Contribution à la critique de l’économie politique, Éditions Sociales, 1972. / Douglas S. MASSEY et Nancy A. DANTON, American apartheid, Descartes & Cie, 1995. / Jack MILES, Dieu, une biographie, Robert Laffont, 1996. / Stanley MILGRAM, La soumission à l’autorité, Calmann-Lévy, 1974. / Marvin MINSKY, La société de l’esprit, InterEditions, 1988. / Gabriel MÜTZENBERG, L’obsession calviniste, Labor & Fides, 1979. / Philippe NEMO, La société de droit selon F. A. Hayek, PUF, 1988. / Thomas NIPPERDEY, Réflexions sur l’histoire allemande, Gallimard, 1992. / Karl POLANYI, La Grande Transformation. / Aux origines politiques et économiques de notre temps, Gallimard, 1944 et 1983. Les Systèmes économiques dans l’histoire et dans la théorie, Larousse, 1957 et 1975. / John RAWLS, Théorie de la justice, Le Seuil, 1987. Individu et justice sociale, textes sur l’œuvre de Rawls, Seuil, 1988. / Robert REICH, L’économie mondialisée, Dunod, 1993. / Adam SMITH, Essai sur la richesse des nations, Flammarion, 1991. / Oswald SPENGLER, Le déclin de l’Occident, deux tomes, Gallimard, 1976. / Joseph STIGLITZ, La Grande Désillusion, Fayard, 2002. Quand le capitalisme perd la tête, Fayard, Paris, 2003. / F.W. TAYLOR, Organisation du travail et économie des entreprises, Organisation, 1990. / Alexis de TOCQUEVILLE, De la démocratie en Amérique, 2 tomes, Flammarion, 1981. / Emmanuel TODD, Après l’Empire, Gallimard, 2002. / Malcom TODD, Les Germains, Armand Colin, 1990. / Alvin TOFFLER, Les nouveaux pouvoirs, Fayard, 1991. / Arnold TOYNBEE, La grande aventure de l’humanité, Payot & Rivages, 1994. L’Histoire, Payot & Rivages, 1996. / P.I. WALLERSTEIN, Le Système du monde du XVe siècle à nos jours, deux tomes, Flammarion, 1980 et 1984. / WATZLAWICK, Guide non conformiste pour l’usage de l’Amérique, Seuil, 1987. / Max WEBER, L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme, Plon, 1964. Le judaïsme antique, Plon, 1970. /

Ouvrage collectif

Made in America, Commission MIT sur la productivité industrielle, InterEditions, 1990.

CIVILISATION MUSULMANE

Hacène BENMANSOUR, L’économie musulmane et la justice sociale, Dialogue, 1995. / BENOIST-MECHIN, Mustapha Kémal ou la mort d’un empire, Albin Michel, 1954. Ibn Séoud ou la naissance d’un royaume, Albin Michel, 1990. / BRAUDEL, Grammaire des Civilisations, Arthaud, 1987. / Jean Charles BRISARD et Guillaume DASQUIE, Ben Laden, la vérité interdite, Denoël, 2001. / EL-BOKHARI, L’authentique tradition musulmane, Grasset-Fasquelle, 1991. / Jean-Paul CHARNAY, Principes de stratégie arabe, L’Herne, 1984. / Henri CORBIN, Histoire de la philosophie islamique, Gallimard, 1964. / Georges CORM, Orient-Occident, la fracture imaginaire, La Découverte/ Syros, 2002. / Alain DURET, Moyen-Orient, crises et enjeux, Le Monde, Marabout, 1994. / Oriana FALLACI, La Rage et l’Orgueil, Plon, Paris, 2002. / Jean-Claude FRERE, L’ordre des Assassins, Grasset, 1973. / Louis GARDET, Les hommes de l’Islam, Complexe, 1984. / Albert HOURANI, Histoire des peuples arabes, Seuil, 1993. / Fereydoun HOVEYDA, Que veulent les Arabes ?, First, 1991. / Roland JACQUARD, Au nom d’Oussama Ben Laden, Jean Picollec, 2001. / Gilles KEPEL, Le Prophète et le Pharaon, Aux sources des mouvements islamistes, Le Seuil, 1984. Les Banlieues de l’Islam. Naissance d’une religion en France, Le Seuil, 1987. La Revanche de Dieu : Chrétiens, juifs et musulmans à la reconquête du monde, Paris, Le Seuil, 1991. À l’Ouest d’Allah, Le Seuil, 1994. / Jihad. / Expansion et déclin de l’islamisme, Gallimard, 2000. Chronique d’une guerre d’Orient, Gallimard, 2002. Fitna, Guerre au cœur de l’Islam, Gallimard, 2007. Terreur et martyre, Flammarion, 2008. / Ibn KHALDOUN, Muqaddima, La Pléiade, Gallimard, 2002. / Samir Al-KHALIL, Irak, la machine infernale, Jean-Claude Lattès, 1991. / Robert LACEY, Le Royaume, Presses de la Renaissance, 1982. / T.E. LAWRENCE, Les sept piliers de la sagesse, Payot, 1936. / Bernard LEWIS, Les Assassins, Berger-Levrault, 1982. Le retour de l’Islam, Gallimard, 1985. / Bernard-Henri LEVY, Qui a tué Daniel Pearl ?, Grasset, 2003. / Martin LINGS, Qu’est-ce que le soufisme ?, Seuil, 1977. / Amin MAALOUF, Les croisades vues par les Arabes, Jean-Claude Lattès, 1983. / Robert MANTRAN, L’expansion musulmane, PUF, 1986. / Judith MILLER et Laurie MYLROIE, Saddam Hussein, Presses de la Cité, 1990. / André MIQUEL, La littérature arabe, PUF, 1981. / Abd al-RAHIM al-HAWRANI, Les ruses des femmes, Phébus, 1994. / Maxime RODINSON, Mahomet, Seuil Points Essais, 1968-1994. Islam et capitalisme, Seuil, 1966. / Olivier ROY, L’Afghanistan, Islam et modernité politique, Seuil, 1985. L’échec de l’Islam politique, Seuil, 1992. / Bani SADR, Le Coran et le pouvoir, Imago, 1993. / Dominique SOURDEL, L’Islam, PUF 1977. / Pierre TERZIAN, L’étonnante histoire de l’OPEP, Jeune Afrique, 1983. / Fouad ZAKARIYA, Laïcité ou islamisme, La Découverte, Al-Fikr, 1991. / Charles ZORGBIBE, Géopolitique et histoire du Golfe, PUF, 1991. Ouvrages religieux ou traditionnels. Le Coran, traduction Régis BLACHERE, Maisonneuve-Larose, 1980. / SULAMI, La lucidité implacable, Arléa, 1991. / Le livre des ruses, traduction René R. KHAWAM, Editions Phébus, 1976.

Ouvrages Collectifs

Géopolitique du sens, Desclée de Brouwer, 1998, dirigé par Zaki LAÏDI, voir l’article de Gilles KEPEL, Genèse et structure de l’espace de sens islamique contemporain. / Islam et politique au Proche-Orient aujourd’hui, Gallimard, Le Débat, 1991. / L’Islam d’hier à aujourd’hui, sous la direction de Bernard LEWIS, Bordas-Elsevier, 1981. / Le temps et les philosophies, Payot, 1978, voir les articles de Louis GARDET, Le prophète et le temps, et d’Hamed HASNAOUI, De quelques acceptations du temps dans la philosophie arabo-musulmane. / L’Islamisme, La Découverte, Dossiers de l’Etat du Monde, 1994. / L’Islam politique : un échec ?, Revue Esprit, Août-Sept. 1992, voir l’article d’Olivier ROY, L’échec de l’Islam politique.

CIVILISATION SLAVE

Iouri AFANASSIEV, Ma Russie fatale, Calmann-Lévy, 1992. / AVVAKUM, La vie de l’Archiprêtre Avvakum écrite par lui-même, Gallimard, 1960. / Nicolas BERDIAEV, Les sources et le sens du communisme russe, Gallimard, 1966. / Jean BONAMOUR, La littérature russe, PUF 1992. / Vladimir BOUKOVSKI, URSS : de l’utopie au désastre, Robert Laffont, 1990. / BRAUDEL, Grammaire des Civilisations, Arthaud, 1987. / Pierre BROUE, Les procès de Moscou, Julliard, 1964. / Hélène CARRERE d’ENCAUSSE, Le malheur russe, Fayard, 1988. Victorieuse Russie, Fayard, 1992. / Francis COMTE, Les Slaves, Albin Michel, 1986. / B. DUPUY, Église Orthodoxe, Encyclopaedia Universalis. / Boris ELTSINE, Jusqu’au bout !, Calmann-Levy, 1990. / Friedrich ENGELS, Le rôle de la violence dans l’histoire, Editions sociales, 1969. Théorie de la violence, Union Générale d’Editions, 1972. / François FURET, Le passé d’une illusion, Robert Laffont, 1995. / Mikhaïl GORBATCHEV, Perestroïka, J’ai lu, 1987. / René GROUSSET, L’empire des steppes, Payot, 1965. / KHROUCHTCHEV, Texte intégral du rapport secret de M. Khrouchtchev, Buchet-Castel, 1956. / Cyriaque LAMPRYLLOS, La mystification fatale, Etude orthodoxe sur le filioque, L’âge d’Homme, 1987. / Marie LAVIGNE, Capitalisme à l’Est, compte-rendu d’une rencontre internationale réunissant 50 experts, Editions Economica, 1994. / LENINE, La maladie infantile du communisme (le gauchisme), Editions en langues étrangères de Pékin, 1970. La révolution bolchévique, Payot, 1970. L’Etat, Editions en langues étrangères de Pékin, 1970. L’Etat et la révolution, Editions en langues étrangères de Pékin, 1970. L’impérialisme, stade suprême du capitalisme, Editions en langues étrangères de Pékin, 1969. Que faire ?, Seuil, 1966. / Anatole LEROY-BEAULIEU, L’empire des Tsars et les Russes, Robert Laffont, 1990. / Georg LUKACS, Histoire et conscience de classe, Editions de Minuit, 1960. / Edward LUTTWAK, La stratégie de l’impérialisme soviétique, Anthropos, 1985. / Karl MARX, Misère de la philosophie », Editions Sociales, 1972. / Les luttes de classes en France, Editions Sociales, 1970. / Contribution à la critique de l’économie politique, Editions Sociales, 1972. / Karl MARX et Friedrich ENGELS, Manifeste du Parti Communiste, Editions Sociales, 1967. / Kostas PAPAIONNAOU, Les marxistes, J’ai lu, 1965. / Nicolas RIASANOVSKY, Histoire de la Russie, Robert Laffont, 1987. / Dominique SANTI, L’internationale communiste, Payot, 1970. / R. H.. SHULTZ et R. GODSON, Dezinformatsia, Editions Anthropos, 1985. / Maréchal SOKOLOVSKY, Stratégie militaire soviétique, Editions de l’Herne, 1984. / Alexandre SOLJENITSYNE, Comment réaménager notre Russie ? Fayard, 1990. / Archimandrite SOPHRONY, De vie et d’Esprit, Le sel de la Terre, 1992. / Françoise THOM, Le moment Gorbatchev, Editions Hachette, 1989. / Léon TOLSTOÏ, La guerre et la paix, Gallimard, 1972. / Léon TROTSKY, La révolution permanente, Editions de Minuit, 1963. / P.H. VIGOR, La théorie soviétique du Blitzkrieg, Anthropos, 1985. / VOLINE, La révolution inconnue, 3 tomes, Pierre Belfond, 1972. / Basile ZENKOVSKY, Histoire de la philosophie russe, 2 tomes, Gallimard, 1992. / Alexandre ZINOVIEV, Nous et l’Occident, l’Age d’Homme, 1979 et 1981. Les hauteurs béantes, l’Age d’Homme, 1977 / WITTFOGEL, Le despotisme oriental, Editions de Minuit 1964.

Ouvrages collectifs

Lénine, Etudes et documentation internationales, 1965. / Le mode de production asiatique, CERM, Editions sociales, 1969. / Le testament de Lénine, Cahiers mensuels Spartacus, avril 1947. / Les marxistes, textes d’auteurs marxistes, J’ai Lu, 1965.

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