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Une interprétation américaine et protestante de la crise financière

lundi 5 janvier 2009, par Bernard NADOULEK

Aux Etats-Unis, face à la bulle spéculative de 516 000 milliards de dollars, on ne compte plus, on prie. Réaction très surprenante pour les Européens et le reste du monde : pendant la crise, ces hommes de la finance, naguère pleins de morgue, se réunissent pour prier avant l’ouverture ou après la fermeture des marchés. Que signifient ces prières ? Que les financiers comptent sur Dieu pour résoudre la crise qu’ils ont eux-mêmes provoquée ? Dans mon précédent article, « Une interprétation européenne et biblique de la crise financière », nous avions illustré à travers le mythe de la Création du Monde, une vision plutôt européenne et keynésienne de la crise financière. Pour illustrer une vision plus anglo-saxonne et libérale, nous aurons recours à Max Weber, allemand et protestant, un des fondateurs de la sociologie, et à son ouvrage écrit entre 1904 et 1905 : « L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme ».


Ethique protestante et esprit du capitalisme

En résumé, Max Weber montre comment « l’éthique protestante » a donné une justification religieuse et morale à la bourgeoisie anglo-saxonne du nord de l’Europe au moment où celle-ci forgeait les bases de la révolution industrielle. Si le commerce, l’industrie et la recherche du profit sont communs à toutes les sociétés, pour Max Weber, c’est la bourgeoisie protestante qui a créé le capitalisme en tant qu’activité rationnelle fondée sur l’organisation du travail libre, la recherche d’une rentabilité régulière encadrée par une comptabilité et, surtout, par le développement de l’instruction, des sciences et des techniques.

Mais en plus de ces aspects matériels, l’aspect spirituel est déterminant dans la mise en œuvre d’une morale appliquée aux dimensions sociale, économique et religieuse de la vie en société. Dans une société que régit une véritable tyrannie des pasteurs, cette morale va jusqu’à un véritable puritanisme ascétique, et, surtout, à une application au travail considéré comme une tâche sacrée. D’où la nécessité religieuse de ne pas « perdre son temps ». La première des douze règles édictées par la conférence méthodiste de 1744 précise : «  Soyez diligent. Ne restez jamais sans occupation. Ne soyez jamais occupé à des bagatelles. Ne gaspillez pas le temps, et n’en consacrez jamais plus à une chose que le strict nécessaire ». Une tâche sacrée dont le résultat, les bénéfices, ne doivent pas conduire au confort ou aux dépenses inconsidérées, mais à l’épargne et à l’investissement.

La nature de Dieu et la doctrine de la prédestination

Il y a un préalable pour comprendre la conception du salut chez les protestants : la théorie de la prédestination, poussée jusqu’à l’extrême par Luther et, surtout, Calvin. Cette doctrine est fondée sur la conception que nous nous faisons de Dieu dans les religions monothéistes. Qui est donc Dieu ? Peut-on définir Sa nature ? L’appréhender conceptuellement ? Les théologiens du monothéisme, juifs, chrétiens et musulmans, s’accordent plus ou moins sur trois caractéristiques de Dieu.

D’abord, Dieu est transcendant, c’est-à-dire qu’Il est au-delà du temps et de l’espace puisque c’est Lui Qui les a créés. Dieu n’est pas immortel, puisque cela signifierait qu’Il soit né et que, pour Lui, il y eut un début. Il n’y a ni début ni fin, Dieu est au-delà du temps : Il est, a toujours été et sera toujours. Dieu est éternel. Dieu est aussi au-delà de l’espace qu’Il a également créé, Il dispose du don d’ubiquité, c’est-à-dire qu’Il est partout.

Ensuite, Dieu est un être personnel. Nous le savons car, puisqu’Il nous a créés à Son image, comme il est dit dans la Bible, c’est qu’il ressemble probablement à ce qu’il a fait de nous. Il ne s’agit pas d’un principe transcendant comme le Tao des Chinois ou le Dharma des Indiens. Encore moins d’un principe immanent comme celui de l’énergie dans l’animisme africain ou celui de la nature chez Spinoza. Dieu est un être personnel, doué de facultés créatrices, d’un dessein, d’une volonté. Il veut faire advenir Son royaume. Est-ce sur terre, dans le cœur de l’homme, au Ciel ? Nous ne le savons, mais Sa Divine Providence, dont les voies sont impénétrables, y pourvoira.

Enfin, Dieu est probablement doté d’une infinité d’attributs, trop vaste à concevoir pour nos esprits limités. Cependant, deux de Ses attributs suffisent pleinement à expliquer la création du monde. D’une part, Dieu est omniscient, c’est-à-dire que non seulement Il sait tout, mais qu’Il savait tout sur tout, depuis la création du monde jusqu’à sa fin, et cela, avant même que le monde fut créé. D’autre part, Dieu est omnipotent, Il peut tout et Il le prouve notamment en créant le monde. Ceci implique que même s’Il avait pu faire une erreur dans Sa création, ce qui ne se peut puisqu’Il est omniscient, Dieu pourrait réparer toutes les erreurs, les siennes comprises, et à n’importe quel moment.

La doctrine de la prédestination

Puisque Dieu connaissait l’histoire du monde avant même de l’avoir créé, Il savait que l’homme succomberait au péché originel. Il ne saurait, par définition, y avoir de limites à Son omniscience. Avant même l’origine du temps, Il avait donc choisi une minorité d’élus pour construire Son Royaume. De même, il avait désigné la majorité de ceux qui seraient damnés en raison du péché originel.

C’est Calvin qui développe le thème de la prédestination de la manière la plus radicale dans son Institution chrétienne (1536), sa Congrégation sur l’élection éternelle (1551) et son Traité de la Prédestination éternelle de Dieu (1552). Selon Calvin, à cause du péché originel, « nous appelons prédestination le conseil éternel de Dieu, par lequel il a déterminé ce qu’il voulait faire de chaque homme. Car il ne les crée pas tous en pareille condition, mais ordonne les uns à vie éternelle, les autres à éternelle damnation. Ainsi, selon la fin à laquelle est créé l’homme, nous disons qu’il est prédestiné à mort ou à vie… Ceux qu’il appelle à salut, nous disons qu’il les reçoit de sa miséricorde gratuite, sans avoir égard aucun à leur propre dignité. Au contraire que l’entrée en vie est forclose à tous ceux qu’il veut livrer en damnation et que cela se fait par son jugement occulte et incompréhensible ». Et encore : « Si on demande pourquoi Dieu a pitié d’une partie, et pourquoi il laisse et quitte l’autre, il n’y a autre réponse, sinon qu’il lui plaît ainsi » (Institution chrétienne, III 21-5).

On imagine facilement les controverses suscitées par une telle doctrine qui remet en question les notions de libre arbitre et d’universalité du salut. À Genève, où Calvin est réfugié, cette soumission spirituelle à Dieu est même complétée par la dictature religieuse des pasteurs qui contrôlent chaque aspect de la vie sociale, professionnelle et religieuse de leurs brebis. Du point de vue de la conception du temps, cette doctrine entraîne un déterminisme figé qui fait du destin une sorte de fatalité liée à un arbitraire impénétrable. Certains courants protestants vont jusqu’à affirmer la totale passivité de l’être humain dans le Salut. Il y a, bien sûr, des différences entre les conceptions de la prédestination des différentes églises protestantes, entre les libéraux, pour lesquels la Bible est un texte à réinterpréter selon les époques, et les fondamentalistes, pour lesquels la Bible représente la parole de Dieu qui doit être appliquée à la lettre, mais toutes ces églises ont en commun la certitude de leur élection. La grande question pour chaque protestant est donc de savoir s’il fait bien partie des Elus ? Ne serait-ce que parce que, dans le cas contraire, il n’aurait aucune raison de rester protestant.

Les signes de la Grâce

Paradoxalement, cette thèse de la prédestination va provoquer une attitude contraire à la passivité sur le plan des comportements sociaux et économiques. Si Dieu a donné Sa grâce à une minorité, avant le commencement des temps, comment le croyant peut-il s’assurer de faire partie des Elus ? On ne peut être sûr des desseins de Dieu, mais on peut observer les signes de Sa grâce. La richesse, par exemple, ne peut être accordée que par la toute-puissance de Dieu, elle peut donc être considérée comme un signe de la grâce, puisque Dieu ne la donne qu’à une minorité. L’Elu doit donc confirmer la grâce que Dieu lui accorde par son travail et par sa réussite. Inversement, la misère est un signe d’absence de la grâce, puisque Dieu l’inflige à une majorité.

Selon Max Weber, au début de la révolution industrielle, la doctrine de la prédestination est un discours de justification rêvé pour la classe montante des bourgeois protestants. Si les entrepreneurs sont riches, ce n’est pas parce qu’ils exploitent les pauvres en imposant des conditions de travail terribles dans les premières fabriques, c’est parce qu’ils ont été élus par Dieu. De même, si les pauvres sont malheureux, ce n’est pas parce qu’ils sont exploités ou que la société est injuste, c’est parce que Dieu ne les a pas élus et que leur pauvreté est un signe d’absence de la grâce. Il n’y a donc pas de frein moral à l’exploitation des pauvres, car l’absence de la grâce atteste de leurs vices, et leur misère est un prélude à leur damnation. De plus, si un Elu s’est égaré parmi eux, seul un travail assidu peut le remettre sur la voie où se confondent réussite temporelle et grâce spirituelle. La richesse est donc un signe d’élection, la pauvreté un avant-goût de la damnation.

Ce n’est pas tout. Comme le Royaume de Dieu ne sera pas construit en une seule génération, le bourgeois doit aussi s’assurer de l’élection de ses enfants. Comment ? Les Elus peuvent s’assurer de l’élection de leurs enfants en épargnant et en leur transmettant le plus gros patrimoine possible. S’ils y parviennent, c’est que Dieu l’aura voulu, ce qui signifiera qu’Il a certainement élu leurs enfants au commencement des temps. Cette transmission de patrimoines, grossis de génération en génération, constitue « la phase d’accumulation primitive du capital » qui va permettre l’investissement dans les infrastructures qui assureront le décollage de la révolution industrielle. Grâce au travail et à l’épargne, les protestants pensent s’assurer de la construction du Royaume de Dieu, de leur élection et de celle de leurs enfants ; en fait, ils sont en train de créer le capitalisme. Dans ce contexte où élection et richesse se confondent, sur le plan matériel, l’argent est l’équivalent de la prière sur le plan spirituel : deux manières de construire le Royaume de Dieu.

Pour en revenir à la situation des Etats-Unis, depuis les débuts de l’histoire américaine, les Wasp, Anglo-Saxons protestants blancs, ont appliqué la doctrine de la prédestination à une échelle nationale. « In God we trust » : non pas « believe », croire, mais « trust », faire confiance. L’Amérique fait confiance à Dieu pour être la nation élue de la compétition économique mondiale ! Et, le plus fort, c’est que ce message religieux a été sécularisé au cœur de l’American Way of Life, qu’il vaut aujourd’hui pour tous les Américains, même pour les non protestants ou les minorités ethniques. Dès lors, nous comprenons mieux comment les Américains, les financiers protestants blancs en premier lieu, pouvaient être investis d’une telle arrogance avant la crise, arrogance non seulement parallèle à la puissance de l’Amérique, mais aussi à la certitude d’être élus en raison de cette puissance.

La décadence financière et morale du capitalisme anglo-saxon

Le problème est que, contrairement à l’esprit du protestantisme, aujourd’hui, l’Amérique n’épargne plus, n’investit plus, elle vit à crédit, depuis les années 1970. La recherche rationnelle du profit s’est transformée en une course à la cupidité financière. Le crédit a été détourné de l’investissement, sa fonction première pour les protestants puritains, et sert à construire des patrimoines illusoires, comme l’a montré la crise des subprimes, quand ce n’est pas pour être dilapidé en produits de consommation courante.

L’Etat est endetté à la hauteur de 7 000 milliards de $. Le dollar ne tient plus que grâce à l’épargne chinoise et japonaise investie dans les bons du trésor américains, mais pour combien de temps ? La Chine, à elle seule détient 2 000 milliards de $ de réserves de change dont les 2/3 placés en bons du trésor US. Jusqu’ici, les Etats d’Asie soutenaient le déficit américain pour bénéficier de l’accès au plus gros marché de consommation du monde mais, si la consommation s’effondre aux Etats-Unis, l’Asie continuera-t-elle à financer le déficit sans en tirer aucun profit ? D’autant que la Chine et le Japon auront besoin de leur argent pour financer leurs propres plans de relance. Du coup, le financement du déficit américain ne pourra plus fonctionner qu’en faisant tourner une planche à billets qui ne fabrique plus qu’une monnaie de singe. Avec des plans de sauvetage cumulés (Paulson, Bernanke et Obama), en début 2009 nous en sommes à plus de 2 000 milliards de $, ce qui porte la dette extérieure des Etats-Unis à 9 000 milliards de $. Si l’on ajoute à cela les dettes des collectivités, des entreprises et des ménages, la dette totale de l’Amérique est de 45 000 milliards de $ !!! Et les Américains, donnant l’exemple au reste du monde, ne sont pas les seuls à faire tourner la planche à billets. Après la bulle financière, n’assistons-nous pas à la croissance d’une bombe monétaire mondiale à retardement ? Peut-on indéfiniment créer de la monnaie ne correspondant à aucune richesse produite ?

Pour les économistes, la surprise initiale de la crise financière vient de ce qu’elle n’a pas été déclenchée par la dette publique des Etats-Unis, mais par les dettes privées des ménages, des entreprises et des collectivités. La décadence morale du capitalisme américain est telle que l’avidité des financiers a conduit à créer une bulle financière spécifique liée à la consommation des ménages les plus pauvres. Les salaires n’ayant pas augmenté depuis longtemps, l’idée était de permettre aux ménages les plus pauvres de consommer à crédit en gageant les prêts sur la valeur des biens achetés. Cela a commencé avec l’immobilier qui, à l’époque où les prix montaient, permettait de penser que les prêts étaient garantis par la valeur du bien. En plus du prêt sur la maison elle-même, les foyers pouvaient faire des emprunts hypothécaires sur un montant supérieur au prix de la maison (parfois sur des sommes allant plus de 30 fois au-dessus de leur revenu annuel) et, comme ces prêts étaient gagés sur le prix de la maison, on pouvait emprunter à nouveau quand le prix de l’immobilier montait.

Une fois le principe de l’endettement des plus pauvres acquis, il n’y avait aucune raison de s’arrêter en si bon chemin. L’endettement continua à grandir grâce aux cartes de crédit distribuées à la volée. Vous avez besoin d’une voiture, d’une télévision à écran plat, du dernier téléphone mobile ou d’autres objets de consommation courante ? Endettez-vous, c’est facile ! Les banques et autres escrocs légaux annoncent, à grand renfort de publicité, que les premiers remboursements commencent à 2 ou 3% du total. Seuls les contrats, que les clients lisent rarement dans le détail, précisent en petites lettres que les taux réels flottent entre 10 et 15% et qu’ils peuvent monter entre 30 et 35% en cas d’incident de paiement. Résultat : un tiers des foyers américains parmi les plus modestes sont endettés à hauteur de 10 000 $, résultat : une dette globale de 900 milliards de $ pour les seules cartes de crédit.

L’ascétisme puritain des Pères Fondateurs s’est dévoyé, transformé en cupidité. L’ardeur au travail qui devait conduire à l’épargne et à l’investissement s’est transformé en une course au crédit et à la consommation. De ce fait, pour les WASP (Anglo-Saxons protestants blancs, descendants des Pères Fondateurs), la crise apparaît comme un châtiment divin, la certitude de l’élection vacille, la damnation n’est pas loin. D’où la propension à prier en espérant un retour à la grâce.

La rédemption des Elus

Comment imaginer que des professionnels de la finance n’aient pas prévu que des prêts assortis de tels taux variables, gagés sur de tels montants, seraient difficilement remboursables par des foyers ayant de si faibles revenus ? Pourquoi n’ont-ils pas prévu que le taux du crédit pouvait remonter ? Pourquoi n’ont-ils pas prévus que l’immobilier pouvait baisser ? Pourquoi n’ont-ils pas prévu que la bulle pouvait exploser ? Et si, en admettant qu’ils ne soient pas tous incompétents, certains d’entre eux l’avaient prévu, comment faut-il les appeler : des charlatans, des escrocs, des voleurs ? Non, des financiers, des cadres supérieurs ou dirigeants, des chefs d’entreprise, tous respectables et très bien payés, qui se sont enrichis de la misère de leurs concitoyens.

Maintenant que la crise a eu lieu, que le monde de la finance l’a chèrement payée en termes de faillites, de chômage de milliers de cadres, de traders, de brokers, d’employés de banque ou d’institutions financières, maintenant que la crise financière a entraîné le monde vers une catastrophe globale, les marchés financiers ne sont-ils pas prêts à une réforme pour qu’une telle crise soit résorbée, pour qu’elle ne se reproduise pas ? Pour les Wasp, pas du tout ! Il est en général très difficile de remettre une croyance en cause, une croyance ne se discute pas, ne se raisonne pas. Surtout quand la doctrine structurée autour de cette croyance permet des interprétations capables d’expliquer et peut-être même de dépasser la crise. D’abord pour tous ceux qui ont profité de cette crise, préteurs et emprunteurs, avant d’y succomber. Ensuite, pour tous ceux qui en subissent les dégâts collatéraux dans le monde. Enfin, pour tous ceux qui y survivront et, surtout, dans le monde de la finance.

Pour ceux qui ont profité de cette crise avant d’y succomber, il y a deux cas de figure. Le premier est celui des hommes de la finance qui ont grassement gagné leur vie avant de connaître la faillite ou le chômage. Pour ceux-ci, il ne suffit pas d’avoir cru faire partie des Elus, de ceux auxquels Dieu avait donné la richesse et la grâce, car le croyant doit confirmer sa grâce par le travail. Il faut confirmer son statut d’Elu jusqu’au bout, il faut mourir riche ! Dans le concours du symbole le plus éclatant de l’imposture, de ces supposés Elus à qui Dieu a donné l’illusion de la grâce avant de révéler leur damnation, le premier prix revient à Bernard Madoff, célèbre gestionnaire de fonds de Wall Street, ancien président du Nasdaq, qui a monté une fraude de 50 milliards de $ partis en fumée, dix petits Kerviels à lui seul. Et personne ne s’en doutait, surtout pas la SEC, le contrôleur de la bourse aux Etats-Unis. Je vous épargne les détails de l’opération de cavalerie mais le principe est simple : payer des intérêts pharamineux aux premiers clients avec les fonds déposés par les nouveaux clients, jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de nouveaux clients, où que les clients veuillent récupérer leurs fonds. La liste des dupes qui plongent avec lui est pléthorique : les Américains en tête mais également le Japon, la Suisse, les pays du Golfe, plusieurs pays d’Europe, dont l’Espagne et la France : Natixis perd 450 millions d’euros, BNP Paribas 350 millions, Axa 100 millions, La Société Générale, Le Crédit Agricole, etc.

Une fois tombé, un protestant a deux possibilités : soit reprendre le combat, travailler, épargner, s’enrichir à nouveau et revenir au sein de la communauté des Elus ; soit abandonner la lutte, ou échouer à revenir et révéler ainsi l’absence de la grâce : winner ou looser, pas de demi-mesure. Il en va de même pour le deuxième cas de figure, ceux qui ont bénéficié des prêts et qui ont connu l’illusion de la richesse. Il en va de même pour tous ceux qui ont subi les dégâts collatéraux de la crise dans le monde : les Elus survivront, voire se révèleront (rien de tel qu’une petite crise pour amasser une fortune, en jouant le marché à la baisse par exemple) et il n’y a aucune raison pour se préoccuper des perdants, de ceux que Dieu a condamné avant les hommes. Enfin, pour tous ceux qui s’enrichiront ou qui survivront dans le monde de la finance, l’avenir de l’après-crise sera radieux.

La banque et la finance ont devant elles de fabuleuses perspectives d’avenir. En dehors du fait que les affaires reprendront avec une vigueur renouvelée dès que la croissance sera de retour, de nouvelles perspectives se jouent autour de la généralisation mondiale du micro crédit et du téléphone mobile. Le téléphone mobile permet déjà à plus de la moitié de la population mondiale de communiquer. C’est à partir de ce nouvel outil, dont la diffusion mondiale a été foudroyante, que des centaines de millions de nouveaux entrants vont avoir accès au système bancaire et au micro crédit. Ce sont donc deux nouveaux énormes marchés qui s’ouvrent : celui des transactions bancaires ou financières par téléphones mobiles et celui des exclus du système bancaire qui, grâce au micro crédit, vont s’intégrer au système financier mondial. Gageons qu’une des prochaines bulles financières sera celle du micro crédit et de la disparition des moyens d’existence des habitants les plus pauvres de la planète. Mais ne vous inquiétez pas, pour les financiers anglo-saxons protestants blancs, il s’agira d’une bulle marquée du sceau de la prédestination. Il n’y a donc aucune raison pour remettre en cause la théorie de l’autorégulation par le marché, y compris pour Obama. Car, au cas où certains l’auraient oublié, il a été élu et sa campagne financée, entre autres, par Wall Street.

Mondialisation multiculturelle et neutralité axiologique

Il est clair que pour tout autre qu’un protestant, cette vision du monde peut avoir quelque chose de choquant, de brutal et même d’irrationnel. Mais dans un processus de mondialisation multiculturel, les valeurs de chaque civilisation semblent tout aussi étrangères aux membres des autres civilisations. Pour étudier l’impact des religions sur les sociétés et les comportements collectifs, dans « Le savant et le politique », Max Weber a mis au point le concept de neutralité axiologique qui implique que le chercheur en sciences humaines n’émette pas de jugement de valeur dans son travail. Weber distingue « jugements de valeurs » et « rapport aux valeurs ».

Depuis Hérodote, « père de l’histoire » et premier comparatiste des « coutumes », c’est-à-dire depuis plus de 2500 ans, nous savons que, dès que nous sommes confrontés à d’autres cultures, nous fonctionnons par jugements de valeur : « (…) car, si quelqu’un proposait à tous les peuples de choisir les meilleures de toutes les coutumes, après les avoir examinées, chaque peuple choisirait les siennes propres : tant chacun, en sa pensée, place ses usages au-dessus des usages d’autrui. » (III. 38). L’ethnologie moderne a également confirmé qu’aucune rationalité universelle ne permettait d’établir la supériorité d’une culture sur une autre et qu’aucun jugement de valeur ne soit fondé dans ce domaine. Dans son "Anthropologie Structurale", Claude Lévi-Strauss insiste sur la force des préjugés qui expriment le refus de la diversité des cultures : "…il semble que la diversité des cultures soit rarement apparue aux hommes pour ce qu’elle est ; un phénomène naturel, résultant des rapports directs ou indirects entre les sociétés : il y ont plutôt vu une sorte de monstruosité ou de scandale ; dans ces matières, le progrès de la connaissance n’a pas tant consisté à dissiper cette illusion au profit d’une vue plus exacte, qu’à l’accepter ou à trouver le moyen de s’y résigner." (p. 382).

Au contraire du jugement de valeur, le « rapport aux valeurs » préconisé par Max Weber signifie que la compréhension des réalités socioculturelles doit tenir compte des valeurs d’une société sans porter de « jugements de valeurs » sur celles-ci : c’est la neutralité axiologique. Pour Weber, cette exigence de neutralité ne visait que les chercheurs. En effet, au début du XXe siècle, la plupart des gens avaient peu l’occasion de rencontrer des étrangers et leurs préjugés avaient peu d’effets directs. C’est ce qui a changé aujourd’hui, avec la mondialisation, avec le spectacle permanent du monde que nous offrent les médias modernes, avec le développement des échanges internationaux, des voyages professionnels, des migrations, du tourisme, etc. La neutralité axiologique devient donc une exigence plus générale dans un monde multiculturel.

Je termine sur ce point, d’abord pour corriger l’impression d’antiaméricanisme que pourrait laisser planer cet article ; ensuite, pour ancrer le fait que les jugements de valeur sont particulièrement pernicieux dans un monde multiculturel où, idéalement, nous sommes voués à nous comprendre plus qu’à nous juger ; enfin, pour préparer la voie à mes prochains articles où j’expliquerai comment les non occidentaux, c’est-à-dire 5 personnes sur 6 dans le monde, voient l’Occident à travers cette crise économique et financière. Et, en premier lieu, les Chinois, qui détiennent un pouvoir d’arbitrage sur le déclenchement de la prochaine, bulle non plus financière mais monétaire.

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