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Automne arabe

lundi 19 septembre 2011, par Bernard NADOULEK

Le printemps avait été enthousiaste, l’été meurtrier et l’état des lieux automnal montre la complexité d’une situation où vestiges du passé et facteurs identitaires prennent une place grandissante.

La révolte du printemps nous montrait une jeunesse courageuse et éduquée, adepte de la démocratie et des nouvelles technologies. En bref, l’espoir d’un universalisme où convergeaient les pays arabes et occidentaux.

Peu à peu, hommes du passé, minorités ethniques ou religieuses, tribus, reviennent sur le devant de la scène. Comme en Irak ou en Afghanistan hier, l’espoir démocratique recule. C’est l’automne arabe, un précis de décomposition.


Les choses sont toujours simples au printemps. Une jeunesse pléthorique, éduquée mais sans perspectives, s’était révoltée contre des despotes corrompus. En Tunisie et en Égypte, la demande de liberté faisait flamber l’insurrection et l’onde de choc secouait le monde arabe et l’Occident. Il y avait bien des arrière-plans économiques, politiques et géopolitiques, mais l’image qui primait était celle d’une jeunesse courageuse qui propageait sa révolte grâce aux nouvelles technologies. C’était cela la nouveauté, une convergence idéologique et technologique entre Arabes et Occidentaux. Une première avait eu lieu en 2008, dans les manifestations des étudiants iraniens contre Ahmadinejad. La contestation avait été brisée par la répression, mais elle ouvrait la voie à l’utilisation des nouvelles technologies et cette fois, au Printemps 2011, la jeunesse avait réussi. Le monde arabe commençait son évolution vers plus de démocratie.

Or que voyons-nous aujourd’hui ?

D’abord, même si la Tunisie, l’Égypte et la Libye semblent emprunter de nouvelles voies, la contestation a été écrasée au Bahreïn, les massacres continuent en Syrie, au Yémen et de vagues promesses de changement ont suffi à geler les protestations dans la plupart des pays arabes.

Ensuite, les gouvernements de transition tunisien, égyptien et libyen sont contrôlés par des hommes du passé que l’on imagine mal en partisans de la démocratie. Dernier exemple en date, le Conseil National de Transition en Libye, récemment adoubé par la France, est dirigé par Mustapha Abdeljalil, ministre de la Justice sous Khadafi de 2007 à 2011, celui-là même qui avait confirmé la peine de mort des infirmières bulgares et qui voudrait instaurer la charia comme fondement du droit libyen. Autre membre du CNT, le général Abdel Fattah Younis, un adepte bien connu de la torture. Il semblerait qu’après avoir éliminé les dictateurs les plus voyants, les nouveaux régimes se dirigent vers un retour au passé et non vers une transition démocratique.

Enfin, une nouvelle vague de résurgences apparaît avec le retour de l’islamisme, la révolte des minorités ethniques ou religieuses et le retour des traditions tribales. En résumé, tous les maux que nous voyons à l’œuvre en Irak et en Afghanistan.

Commençons par les islamistes. Le parti Ennahda en Tunisie ou les Frères musulmans en Égypte étaient initialement absents d’une révolte qui les avait surpris et où ils n’avaient joué aucun rôle. Mais ils ne tardent pas à se reprendre et reviennent dans le jeu politique qui doit aboutir aux élections promises par les régimes de transition. Mieux encore, ils sont aujourd’hui légitimés par le succès des islamo-conservateurs turcs de l’AKP d’Erdogan, au pouvoir depuis 2002.

Continuons avec les minorités. Si la contestation a été facilement écrasée au Bahreïn, par des troupes du Golfe et avec l’accord tacite des Occidentaux, c’est qu’il s’agissait principalement d’une minorité chiite sur laquelle planait l’ombre tutélaire de l’Iran. Le facteur minoritaire peut aussi jouer à l’envers, comme en Syrie. Comment expliquer que le Président Bachar el-Assad puisse mener une telle politique de massacres en ne suscitant que de molles réactions dans les pays arabes ou occidentaux ? Parce que la Syrie, gouvernée par le parti Baas, est officiellement laïque mais officieusement dominée par les Alaouites (branche du chiisme minoritaire) qui est face à une population majoritairement sunnite. D’autres minorités syriennes, ethniques (Kurdes, Druzes, Tcherkesses, Turcs, Grecs, Arméniens, Palestiniens, Juifs) ou religieuses (ismaéliens, chrétiens orthodoxes, maronites, assyro-chaldéens, latins), veulent chacune une meilleure part du gâteau. L’effondrement du régime serait donc inévitablement suivi d’un règlement de comptes et d’une déflagration régionale placée sous le signe de l’antagonisme majeur entre chiites et sunnites. Une rivalité qui s’étend de l’Iran aux monarchies du Golfe et de l’Irak au Liban par le biais du Hezbollah. Les protestations sur les massacres syriens resteront donc pudiques.

Finissons avec la contestation des tribus. Tant en Irak qu’en Afghanistan, tant en Libye qu’au Yémen, les tribus sont à la base de la culture orientale depuis l’antiquité. Elles sont au pouvoir dans la plupart des pays arabes, à commencer par la tribu des Saouds en Arabie. Les tribus sont des familles élargies, ancrées sur des territoires et des traditions séculaires. La religion musulmane elle-même ne les a que superficiellement unies, chaque tribu s’empressant de créer ou d’adhérer à une version personnalisée de l’Islam pour conserver son identité ethnique. Au printemps, les tribus les moins favorisées ont rejoint la contestation pour restaurer leurs privilèges. Comment croire qu’un processus de démocratisation pourrait supplanter des liens du sang, des implantations géographiques et des traditions qui se maintiennent depuis des millénaires ? Nous le savions pourtant, depuis les interventions en Irak et en Afghanistan.

Lorsque nous additionnons le tout : jeunes révoltés et vieux conservateurs, antagonismes religieux et ethniques, problèmes des tribus et des minorités, il y a de quoi être inquiet. L’heure n’est plus au choc entre les civilisations, mais aux règlements de compte à l’intérieur du monde arabe. C’est entre voisins qu’on s’assassine. Au regard de notre propre histoire, nous ne devrions pourtant pas être surpris : à l’élan révolutionnaire succède la terreur, à la révolution succède la restauration. Espérons que les jeunes révoltés ne fassent pas les frais d’un retour en arrière trop brutal. Seul acquis fiable : ils restent connectés sur la toile, c’est là qu’ils échappent en partie au passé et maintiennent leur ancrage sur le monde extérieur.

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