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Une interprétation chinoise et confucéenne de la crise financière

lundi 2 mars 2009, par Bernard NADOULEK

Après nos deux précédentes interprétations de la crise financière - européenne et biblique, américaine et protestante – cette troisième interprétation est chinoise et confucéenne. Que nous montre-t-elle ? D’abord, que selon ses critères culturels, la Chine condamne moralement la cupidité de l’Occident. Ensuite, que forte de ses réserves financières, la Chine s’installe dans un rôle incontournable d’arbitre de l’après crise et, notamment, de la guerre économique pour le contrôle des matières premières et de l’énergie. Enfin, et c’est peut-être le plus étonnant pour nous Occidentaux, le dirigisme asiatique apparaît comme un modèle alternatif crédible de gouvernement pour les pays en voie de développement. C’est pourquoi, dans un prochain article, il nous faudra remettre en cause le mythe autoproclamé de l’universalité de la démocratie libérale et des droits de l’homme. Je ne vais pas me faire beaucoup d’amis chez les adeptes du politiquement correct !

Cet article a été repris par la revue de stratégie AGIR, n° 38, mai 1009.


Dommages collatéraux en Asie

Wen Jiabao, le premier ministre chinois, pour qui le tapis rouge avait été déroulé à Davos, a poliment expliqué, entre autres, que le modèle de développement des Etats-Unis, « assis sur une épargne faible et une consommation exacerbée », n’est pas viable, avant d’appeler à un « nouvel ordre économique mondial » ! Ceci juste avant que Timothy Geithner, le nouveau secrétaire au Trésor d’Obama annonce, le 10 février, qu’il faudra 2 000 milliards de $ de plus pour sauver l’économie et les banques, en plus du plan de relance de 800 milliards déjà voté par le Sénat américain ! Au-delà de la controverse, les Chinois sont furieux de subir les dégâts collatéraux d’une crise financière et économique dont la responsabilité incombe principalement à l’Occident. Sur cette colère, aucune déclaration officielle bien sûr, les Chinois sont trop malins pour cela ; ils montrent leur réprobation indirectement avec, par exemple, une petite dévaluation du yuan en janvier. Il y a d’ailleurs de quoi être furieux : la croissance chinoise, qui caracolait à plus de 11% par an, tomberait à 6,7% en 2009 selon le FMI, alors qu’il faut au minimum 8% pour préserver l’emploi des jeunes diplômés et des millions de ruraux qui partent vers les villes. Après cette crise, quelle va être l’attitude de la Chine par rapport aux Etats-Unis puisqu’elle détient plus de 1 400 milliards d’obligations d’Etat en dollars. Va-t-elle continuer à financer la dette croissante de l’Amérique et à soutenir le dollar ? Plus globalement, quel jugement peut-elle aujourd’hui porter sur l’Occident à partir des critères de sa propre culture ?

Comme la plupart des pays non occidentaux, la Chine a essuyé de plein fouet les contrecoups de la crise financière provoquée par l’Occident : sa croissance est en berne, ses exportations en chute libre (- 12% en octobre 2008, juste après le déclenchement de la crise), 600 000 de ses PME ont fait faillite au dernier trimestre 2008, selon les experts chinois le chômage explose (12% pour 2008 et 14% de prévu pour 2009) et l’Etat doit mettre en œuvre un plan de relance de 600 milliards de dollars.

Nous comprendrons facilement que les Chinois soient furieux : non seulement ils n’ont rien à voir avec le déclanchement de cette crise et leur banques sont peu touchées par les subprimes, mais les comportements collectifs en Asie sont aux antipodes de la cupidité spéculative qui a alimenté la bulle financière en Occident. Les ménages chinois ont une épargne supérieure à 20 000 milliards de yuans (2 043 Mds €), c’est la plus importante du monde, leurs grandes entreprises ont un trésor de guerre substantiel et l’Etat est assis sur un matelas de 2 000 milliards de $ de réserves de change, dont les deux tiers en bons du trésor américains. Jusqu’ici, la Chine et le Japon, finançaient les déficits des Etats-Unis parce que l’Amérique était leur premier marché à l’exportation. Aujourd’hui, les Etats-Unis sont en pleine crise et la consommation y est atone : la Chine va-t-elle continuer à les soutenir alors même qu’elle condamne leur modèle de développement à Davos ? Les Etats-Unis peuvent-ils conserver un statut de leader mondial en se finançant à coup de déficit ? Le dollar peut-il rester la monnaie mondiale de référence où va-t-il être balayé comme l’écrit Georges Soros ? Et, surtout, quel regard la Chine porte-t-elle sur l’Amérique et sur cette crise à partir de ses propres valeurs ? Pour le savoir, résumons quelques caractéristiques de la culture chinoise, son syncrétisme et sa principale doctrine, le confucianisme, ferment du dirigisme asiatique contemporain.

Le syncrétisme chinois

La culture chinoise traditionnelle comprend trois doctrines principales : le taoïsme, le confucianisme et le bouddhisme. En plus de ses aspects religieux, mystiques et magiques, le taoïsme contient une philosophie dialectique du changement graduel, à la fois permanent et immuable, reflétant la vision des sages d’une Chine antique qui vit aux rythmes de l’agriculture et des saisons. Le confucianisme est la philosophie des mandarins, lettrés et fonctionnaires, qui administrent la Chine depuis 2 700 ans. Cette doctrine est à la base d’une morale et d’une philosophie politique du bon gouvernement. Au début de notre ère, le bouddhisme arrive d’Inde et est amalgamé à la culture chinoise. En plus de sa doctrine religieuse, le bouddhisme comporte une philosophie collectiviste (propriété collective de la terre et organisation collective du travail) du consensus, appliquée dans ses monastères qui pratiquent l’agriculture, l’artisanat et la reproduction des connaissances. Ces trois doctrines se sont répandues et adaptées sous différentes formes dans l’ensemble des pays d’Asie.

Une des principales caractéristiques de la culture chinoise est le syncrétisme, c’est-à-dire la faculté de mélanger ces doctrines traditionnelles et, aujourd’hui, d’y adjoindre les doctrines contemporaines comme le communisme, le capitalisme, le dirigisme, etc. Les Chinois peuvent utiliser indifféremment ces doctrines, sans se demander si l’une est plus vraie que les autres. Plus encore, un Chinois peut adhérer simultanément à plusieurs doctrines contradictoires car il ne cherche pas la vérité mais la sagesse, c’est-à-dire la faculté de mettre chaque vérité à sa place. Dans la culture chinoise, les doctrines, qu’elles soient traditionnelles ou modernes, ne sont pas considérées en fonction de leur valeur de vérité, mais de leur utilité, à travers les moyens qu’elles donnent pour agir sur la réalité. Une doctrine est un outil qui ne vaut que dans la mesure où il permet de comprendre ou d’agir. De ce point de vue pratique, l’idée selon laquelle une doctrine soit vraie ou fausse, qu’une chose soit complètement blanche ou noire, est une idée simpliste de barbare : le Chinois civilisé se demande qu’elle est la nuance pertinente de gris… Un seul exemple, au lieu de passer du communisme au capitalisme, la Chine a créé des laboratoires du capitalisme au cœur d’un système communiste : c’est le socialisme de marché.

Au-delà des habillages idéologiques modernes, on retrouve les doctrines traditionnelles à la fois au cœur du communisme chinois (bureaucratie confucianiste et collectivisme bouddhiste) et de l’ouverture économique actuelle (philosophie taoïste du changement graduel). Dans cet article, nous traiterons plus particulièrement du confucianisme, qui forme le fondement moral et politique du dirigisme asiatique contemporain. C’est à la fois une doctrine morale et politique que nous allons survoler en commençant par son mythe des origines : celui de la perfection originelle. Nous poursuivrons avec ses fondements moraux, qui assurent la cohésion de la société chinoise. Enfin, nous finirons avec sa philosophie politique dirigiste et conservatrice qui est aussi une entreprise permanente de moralisation du pouvoir politique.

Le mythe de la Perfection Originelle

A sa naissance, la Chine est d’emblée une société parfaite. Aux origines, le Ciel a donné son mandat à cinq empereurs mythiques choisis pour leur vertu. Le Ciel n’est pas un dieu transcendant doué d’une conscience et d’une volonté, mais une métaphore qui désigne les lois cosmiques gouvernant l’univers. Investis du mandat céleste, ces empereurs ont séparé la terre et les eaux, ont délimité les frontières de l’Empire du Milieu, ont enseigné aux hommes les noms, les fêtes du calendrier, les étalons de toutes mesures, les techniques et, surtout, les rites et les vertus qui ont permis d’emblée de fonder une société parfaite. Dans cette société parfaite, c’est la période de la « Grande Paix » (Taï Ping), où le souverain règne sans arbitraire, par le simple exemple de sa vertu qui entraîne naturellement l’obéissance du peuple et la prospérité. Mais, après cette période mythique de la Grande Paix, l’histoire de la Chine va connaître son lot de bruits et de fureur, de catastrophes et de guerres. La tradition confucéenne enseigne que si des catastrophes s’abattent sur la société, c’est que l’Empereur et le peuple se sont écartés des vertus et des rites antiques, s’attirant ainsi la colère du Ciel. Pour surmonter les obstacles, il leur faut donc tout simplement revenir aux vertus et aux rites, garants de l’état de perfection originelle. Ces rites sont méticuleusement consignés par les lettrés dans « Les Classique s ». Ces ouvrages traditionnels contiennent une description complète des comportements et des mœurs qui doivent être observés dans toutes les circonstances de l’existence. Les vertus et les rites ayant été restaurés, la perfection originelle et la paix régneront à nouveau.

Ce mythe est très rationnel. Traduisons-le dans un langage contemporain en l’appliquant, par exemple, à l’entreprise. Une entreprise est « parfaite » tant que le management et les employés incarnent les valeurs et les compétences (vertus) de la culture d’entreprise, et tant qu’ils appliquent les procédures éprouvées (rites) qui expliquent sa réussite initiale. Dès que cela n’est plus le cas, l’entreprise ne tarde pas à avoir des difficultés : perte de productivité, de compétitivité, perte de parts de marché, chute de l’action, dégraissage, etc. Le Ciel (les actionnaires) retire son mandat à l’empereur (PDG) déchu et le donne à un nouvel héros. Pour rétablir la situation, il faut que le nouveau PDG, son management et les employés, reviennent aux compétences et aux procédures éprouvées. Alors, la prospérité reviendra. En cas de difficulté, contrairement aux Occidentaux qui se tournent vers l’avenir, les Chinois se tournent vers le passé ; contrairement aux Occidentaux qui privilégient le progrès, les Chinois privilégient la pérennité. Ils ne sont pas contre le progrès mais, en Chine, les innovations ne sont pas nécessairement généralisées car le progrès n’est pas désirable en soi s’il détruit les liens qui fondent la cohésion sociale.

Face aux difficultés, les Chinois se tournent donc vers le passé, contrairement aux Occidentaux, qui pensent que la perfection est à la fin de l’histoire et qui privilégient le progrès pour l’atteindre. Les Chinois voient la perfection aux origines de leur histoire et tentent de maintenir la pérennité de la société par le retour cyclique aux rites et aux vertus antiques. Ce mythe est une création des mandarins confucianistes, il a servi à l’entreprise de moralisation et de contrôle du pouvoir impérial auquel on impose une doctrine du gouvernement par la vertu et les rites pour assurer la pérennité de l’Empire. La pérennité est la valeur chinoise clef et cinq mille ans d’histoire attestent la validité de la méthode. Ainsi, pour revenir à la crise mondiale, la fuite en avant de l’économie financière qu’a connu l’Occident est un phénomène qui ne cadre pas avec le sens asiatique de la pérennité. Non que les Chinois soient contre la spéculation et le profit (rien de plus chinois que la richesse et le profit) ; ils sont contre le caractère illusoire de l’argent virtuel ne correspondant à aucun bien, à aucune garantie qui puisse en assurer la pérennité.

La morale confucéenne du Souverain Bien

Le confucianisme prône le respect des traditions, des rites et, en premier lieu, le respect filial et le culte rendu aux ancêtres. Selon Confucius, le respect de l’autorité, inculqué dans la famille, est le meilleur support de l’obéissance à l’Etat. La morale commande aussi au politique : le Ciel a donné son mandat à l’Empereur pour sa vertu et celui-ci doit aussi régner par l’exemple car le pouvoir ne peut être respecté que s’il est respectable. Les rapports sociaux doivent être fondés sur une éthique intégrant les valeurs de raison, de responsabilité et de probité, valeurs qui garantissent la pérennité de l’Empire.

Les deux valeurs centrales de la morale confucéenne sont le « li » et le « ren ».

Le « li » désigne la noblesse spirituelle que l’homme peut acquérir en prenant conscience de l’harmonie entre la nature humaine et l’ordre général du monde, ou du parallélisme entre le macrocosme de l’univers et le microcosme humain. L’homme supérieur doit étendre cette harmonie à tous les aspects de la vie : des règles de comportement de vie en société jusqu’à l’observation des rites familiaux ou gouvernementaux. Comme le dit Confucius, être bon fils c’est être bon sujet de l’Empereur. Le li est le fondement du devoir envers les autres (fidélité, respect, dévouement, altruisme, maîtrise de soi, etc.) et envers les ancêtres ou les dieux.

Le « ren » incarne les valeurs de bienveillance, de bonté et d’humanité envers les autres selon la hiérarchie des liens familiaux et politiques dont la base est la piété filiale. Le ren illustre une vision politique de la hiérarchisation des groupes sociaux qui est le fondement du dirigisme asiatique. C’est un autoritarisme patriarcal, bienveillant mais conservateur, qui soude une société hiérarchisée sur le modèle familial où l’autorité des parents est censée s’exercer, même arbitrairement, pour le bien des enfants. Ajoutons que, pour le confucianisme, l’expérience et le jugement personnel sont nécessaires pour trouver le sens du juste selon les circonstances.

Il est entendu que les Chinois, qui n’échappent à aucune des vicissitudes de la condition humaine, ne se conduisent pas toujours en fonction de leurs valeurs morales, comme dans toutes les autres civilisations. Mais leurs valeurs, comme dans toutes les autres cultures, sont les références officielles des comportements prescrits. Dans un tel contexte moral, la revendication de l’individualisme cupide des financiers occidentaux est inacceptable. La culture chinoise valorise le travail, la réussite, la richesse (et sa tradition connaît aussi la corruption) mais les valeurs matérielles, le travail et l’épargne, ne sont moralement justifiés que pour soutenir et développer la famille, le groupe social, l’entreprise, le pays. Dans un tel contexte moral, l’endettement, la spéculation, la poursuite effrénée de l’enrichissement individuel (maux que les Chinois connaissent comme tous les autres hommes) ne peuvent s’épanouir publiquement comme c’est le cas dans les démocraties libérales. La Chine a beau être régulièrement épinglée par les Occidentaux comme le pays du capitalisme sauvage, les comportements individuels cupides doivent s’y dissimuler sous le masque d’une tradition pour laquelle la richesse ne constitue pas une fin.

Confucianisme et dirigisme bureaucratique

En plus de ses aspects moraux, le confucianisme est surtout la doctrine des fonctionnaires lettrés qui administrent la Chine depuis l’ère Printemps et Automne (VIIe siècle avant notre ère), la doctrine de la machine administrative garante, depuis plus de deux millénaires, de l’unité de la Chine. Les mandarins veulent à la fois fonder la pérennité de la société sur le respect des traditions et moraliser l’arbitraire du pouvoir de l’Empereur grâce à un principe de gouvernement par les rites. Le gouvernement par les rites permet la régulation des comportements, la canalisation des énergies et des instincts, la pacification des rapports sociaux. Les rites sont répertoriés dans « l’étiquette », petite éthique de masse, qui définit le cérémonial et la liturgie pour les naissances, les enterrements, les mariages, les fêtes privées ou officielles. L’étiquette ajuste les dénominations et les règles de politesse qui définissent la place de chacun dans la hiérarchie sociale, ainsi que l’ensemble des attitudes et des gestes quotidiens. L’étiquette règle l’ordre des personnes et des préséances qui font de la société chinoise une machine complexe et efficace. Les mandarins utilisent la tradition morale pour asseoir un pouvoir bureaucratique, qui deviendra l’épine dorsale de l’Empire.

Pour contrôler le pouvoir impérial, le confucianisme contient une doctrine de la succession des dynasties qui permet l’élimination des tyrans. L’Empereur reçoit le mandat du Ciel pour sa vertu mais cette vertu peut décliner et, quand elle s’épuise, l’Empereur se transforme en tyran capable des pires excès. Alors le Ciel reprend son mandat et toutes sortes de catastrophes se produisent (inondations, famines, étoiles qui tombent du ciel, tremblements de terre), comme signes de la déchéance du souverain. Les héros vertueux doivent alors se rebeller contre le despote illégitime, l’abattre pour fonder une nouvelle dynastie et restaurer l’ordre voulu par le Ciel. Face à la tyrannie, le confucianisme et ses idéaux de justice justifient donc la révolte contre un pouvoir corrompu. Grâce à cette doctrine, dont ils sont les auteurs et les gardiens, les mandarins peuvent contrôler la cour. En effet, eux seuls disposent du pouvoir de faire circuler les bruits sur les catastrophes annonciatrices de la perte du mandat du Ciel, à travers leur réseau bureaucratique. Le communisme a peu modifié cet état des choses, c’est pour cela que Mao s’est attaqué au Parti avec la Révolution Culturelle et les Gardes Rouges. Mais, comme pendant toute l’histoire de la Chine, les mandarins vont finir par l’emporter.

Le confucianisme est un système d’auto surveillance généralisée. Au sommet de la pyramide sociale, les mandarins tentent de contrôler les dérives de l’Empereur, de sa cour ou de ses généraux. Mais ces derniers exercent eux aussi une pression sur l’administration et n’hésitent pas à exécuter de temps en temps des lettrés trop moralisateurs. A la base, les lettrés gouvernent le peuple avec l’administration et la justice. Entre eux, les mandarins se surveillent par le biais des examens, des rapports et des évaluations qui remontent la chaîne hiérarchique interminable, du scribe de sous-préfecture jusqu’aux ministres d’Empire. Bien que la corruption fasse aussi partie des mœurs des mandarins, cette surveillance hiérarchique n’est pas vaine : un juge ayant commis une erreur judiciaire (avérée après un recours et un nouveau procès) se voit appliquer la même peine que celle qu’il a injustement infligée. Le principe confucéen de la responsabilité personnelle dans l’exercice du pouvoir peut se retourner contre les mandarins eux-mêmes. Dans un pays où la démographie pléthorique crée des conflits et des réactions de masse d’une ampleur effrayante, ce système d’auto surveillance a assuré trois millénaires de pérennité. Ce système n’a pas fondamentalement changé dans la Chine moderne : l’auto surveillance s’y est accrue du fait de la pression démographique et elle constitue le principal obstacle de masse à l’éclosion d’un individualisme libéral affiché.

La Bureaucratie Céleste

Le rôle principal de la classe des lettrés est le gouvernement de l’Empire. L’organisation de cet immense territoire est assurée par ce corps d’administrateurs professionnels qui remplissent toutes les tâches de gouvernement : administration civile, juridique et fiscale, entretien des infrastructures (villes, canaux d’irrigation, digues, routes), création de monnaie, contrôle des échanges commerciaux, des foires et des prix, recensement militaire, monopole de la justice, de l’instruction, de la formation des élites et de l’organisation des examens. Le problème de l’instruction est fondamental car, non seulement la formation des élites donne aux lettrés un pouvoir énorme, mais c’est l’instruction qui permet à leur système bureaucratique de se reproduire, en recrutant par examens, et de maintenir l’homogénéité de leur propre classe. Le paradoxe est que la classe des lettrés est une relative démocratie au service de l’autocratie. Le recrutement des lettrés se fait sur examen et, bien que les riches aient plus facilement accès au savoir, dans chaque préfecture, l’Etat finance les études, très longues, des enfants les plus doués des familles modestes. C’est « le tribut des provinces ».

Le confucianisme a forgé une classe d’administrateurs qui, même s’ils n’ont pas toujours été fidèles aux Empereurs, l’ont été à l’Empire. Dans une histoire pleine de révoltes, de coups d’Etat, de complots, dans une Chine où les envahisseurs, les eunuques et les concubines ont pris les rênes du gouvernement, les fonctionnaires, qui avaient la mainmise sur les rouages de l’Etat, ont globalement évité la tentation du pouvoir. Leur éducation morale les façonnait comme des serviteurs fidèles. Là encore, les choses ont peu changé, que ce soit avec le PC chinois, ou dans l’ensemble des pays d’Asie qui ont tous un Etat confucianiste. Même si la bureaucratie connaît comme partout une corruption endémique, en Asie, elle sert l’intérêt national et contribue au maintien d’une société globalement solidaire.

Le confucianisme peut parfaitement conjuguer le conservatisme et la modernité. On assiste d’ailleurs à un retour en force du confucianisme depuis deux ou trois décennies. Le parti communiste le promeut pour modérer la frénésie de l’argent qui s’est emparée des Chinois. Les nouveaux capitalistes le revendiquent comme culture d’entreprise de substitution au communisme. Les intellectuels s’en réclament en terme de ressourcement identitaire. Le confucianisme est la doctrine qui a été appliquée par Lee Kwan Yew, l’homme fort du développement de Singapour. L’autoritarisme confucianiste est même plébiscité par les jeunes Asiatiques. Un sondage de 1997, effectué par l’Asian Wall Street Journal, auprès de 9 000 jeunes de 20 à 29 ans, dans neuf pays d’Asie, montre qu’ils veulent un pouvoir fort, qui leur permette de s’enrichir dans un système très contrôlé. La génération des jeunes Asiatiques de l’après Tien Anmen veut la liberté de consommer et de se distraire, elle est fascinée par la mode, les boîtes de nuit et le karaoké, par les stars d’Hollywood et le sport, mais se préoccupe moins des libertés démocratiques. Grâce au retour du confucianisme, le parti communiste chinois tente aujourd’hui de freiner cette course à la richesse, de la moraliser, y compris en luttant contre la corruption endémique dans ses propres rangs.

Le dirigisme asiatique contemporain

Depuis les années 1980, le dirigisme de l’ensemble des États asiatiques s’est surtout exercé sur le plan économique, avec un grand succès comme en témoignent la rapidité d’adaptation et la réussite de ces pays sur le marché international. Dans ce modèle d’économie dirigiste, le rôle de l’État est en contradiction totale avec la doctrine libérale qui veut réduire son rôle à la seule politique monétaire. Le dirigisme asiatique passe par le rôle de l’administration, qui jouit d’un pouvoir réglementaire considérable et d’un dispositif de coordination des entreprises et de leurs stratégies : mesures réglementaires défensives, affichées ou dissimulées, pour gêner, sinon bloquer, la pénétration d’entreprises étrangères ; organisation offensive de la concertation des entreprises pour la préparation de stratégies industrielles réunissant les conglomérats les plus importants ; recherche d’informations scientifiques et technologiques par l’État et financement d’un fonds commun de R&D ; mesures d’incitation fiscale pour que le maximum d’entreprises se joignent aux stratégies industrielles de spécialisation compétitive et de remontée de gamme mises en place avec les autorités.

En Asie, l’État intervient pour aider les entreprises à préparer des stratégies industrielles nationales dont la portée est directement mondiale, à l’opposé du credo libéral et de l’autonomie d’action des entreprises privées occidentales. Dans des pays aussi différents que le Japon, la Corée, Taïwan, Singapour et aujourd’hui la Chine, cette coexistence du contrôle de l’État et de l’action des entreprises privées est accompagnée de mesures réglementaires qui seraient perçues comme très autoritaires en Occident mais qui, en Asie, reprennent une tradition dirigiste qui est d’autant moins remise en cause qu’elle a suscité la croissance. C’est surtout dans ce domaine des politiques économiques, que le dirigisme chinois apparaît aujourd’hui comme un modèle alternatif crédible pour les pays en voie de développement. Est-il possible d’importer ce modèle économique dirigiste sans le contexte culturel asiatique qui lui sert de soubassement ? Remarquons que c’est également une question à nous poser à propos de la démocratie libérale ! Quelle que soit la réponse à cette question, nous comprendrons facilement que dans des pays en voie de développement, la tentation autoritaire des politiques dirigistes fasse plus d’un émule.

Ainsi, le dirigisme asiatique assure le succès économique de ses entreprises à travers ses stratégies industrielles dans le monde et, sur le plan intérieur, il tente de maintenir une cohésion sociale : on pourrait même parler d’égalitarisme. En Chine, plus précisément, une des fonctions majeures du PCC est de redistribuer la manne fiscale des provinces méridionales qui connaissent un fort développement industriel, sur les provinces moins favorisées du centre et du nord-ouest. Ce rôle stabilisateur de l’Etat dirigiste, joint aux réserves financières qu’il a su accumuler depuis plusieurs décennies de croissance, lui permet aujourd’hui, sur le plan intérieur, de mieux faire face aux effets de la crise financière et, sur le plan extérieur, d’apparaître comme un acteur clef de la sortie de crise.

Les suites de la crise financière en Chine

Les Chinois vont-ils continuer à soutenir les Etats-Unis ? Vont-ils continuer à soutenir une économie libérale qu’ils condamnent ? Vont-ils continuer à acheter des bons du trésor américains ? A ces trois questions, la réponse est : non. Les Chinois vont-ils remettre leurs avoirs en dollars sur le marché ceux qu’ils ont acquis, précipitant par là une descente en flèche du billet vert ? Oui, mais progressivement car ils n’ont pas intérêt à précipiter une crise monétaire dont ils pâtiraient eux aussi. Cependant, depuis juillet 2005, la Chine a décidé d’arrimer sa monnaie à un panier de devises et non plus sur le seul billet vert. Avec la crise, elle a commencé à transférer une partie de ses avoirs en euros et donné un petit avertissement aux Etats-Unis en dévaluant le yuan par rapport au dollar en janvier 2009, ce qui, malgré les assurances contraires du gouvernement chinois, donne une bouffée d’oxygène à ses exportateurs mis à mal par la crise.

Mais, au-delà de l’aspect conjoncturel de la mesure, c’est un avertissement politique que la Chine donne aux Etats-Unis : les Chinois ne seront plus là pour absorber un déficit américain payé en monnaie de singe. Ils ont besoin de leurs réserves financières pour relancer leur économie et la consommation des ménages qui, compte tenu de leur démographie, constitue une formidable réserve de croissance. Ces mêmes ménages suivent le mouvement en se délestant de leur épargne en dollars et en achetant frénétiquement de l’or. L’avertissement reste néanmoins mesuré, les Chinois ne veulent pas attaquer frontalement l’Amérique, il n’en sortirait rien de bon. Ils préparent une contre-offensive à moyen et long terme, une contre-offensive pour l’après crise financière.

Dans l’immédiat, et compte tenu de ses réserves, l’Etat chinois met en œuvre son plan de relance autofinancé de 600 milliards de dollars sans s’endetter, sans faire usage de sa planche à billets. Nous savons qu’une grosse partie des plans de relance dans le monde se fondent sur le développement ou le renouvellement des infrastructures. Il en va de même pour la Chine à une échelle difficilement imaginable. Dans des articles précédents, j’expliquais que face à l’exode rural qui va précipiter environ 200 à 300 millions de ruraux dans les villes au cours des 15 prochaines années, il faudra que les Chinois construisent entre 1 et 2 villes de 10 millions d’habitants chaque année ! Le risque, bien sûr, étant de provoquer un nouveau gonflement de la bulle des matières premières. C’est pourquoi, sur le plan extérieur, en plus des fonds privés de leurs entreprises, les Chinois qui disposent d’un fonds souverain de 800 milliards de $ sont en train de racheter des sources de matières premières, d’énergie (récents accords avec le Brésil, la Russie et le Venezuela), des minières (20 milliards d’euros investis dans les mines australiennes), etc., pour se préparer à la guerre économique qui reprendra après cette crise.

CQFD. La vision chinoise condamne culturellement les dérives financières de l’Occident et la Chine s’installe dans un rôle incontournable d’arbitre de l’après crise. De plus, son dirigisme apparaît comme un modèle alternatif crédible pour les pays en voie de développement. C’est une remise en cause frontale de l’universalisme autoproclamé de l’Occident.

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