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Civilisation Latine

Présentation générale

mardi 8 juillet 2014, par Bernard NADOULEK

La civilisation latine couvre le sud de l’Europe et des Etats-Unis, ainsi que l’Amérique Latine qui monte en puissance. Les doctrines communes aux peuples latins sont le catholicisme, l’humanisme et une philosophie distributive et régalienne de l’Etat. La naissance de la civilisation latine vient recouvrir l’héritage des cultures gréco-latine et judéo-chrétienne. Elle correspond à la phase d’apogée et de déclin de l’Empire Romain, qui s’appuie d’abord sur les acquis de la culture grecque. Puis, sous Constantin au IVe siècle, le christianisme, devenu religion d’Etat, permet d’intégrer l’héritage judéo-chrétien. Au Ve siècle, l’Empire Romain d’Occident s’effondre sous les coups des barbares puis se replie sur lui-même face à la montée de l’Islam. Le deuxième cycle de puissance des Latins commence au XVe siècle, avec la Renaissance. Il se forge, d’abord, dans un nouveau modèle de capitalisme marchand et financier ; ensuite, dans la découverte du Nouveau Monde ; enfin, dans la création d’empires coloniaux. Une nouvelle renaissance latine se joue aujourd’hui dans le développement de l’Amérique Latine, qui balance entre le modèle interventionniste de l’Europe du sud et celui, plus libéral, du sud des Etats-Unis. Le modèle civilisateur latin se joue dans une rhétorique de la création qui est au cœur de la mondialisation.


Des doctrines contradictoires

La principale caractéristique de la civilisation latine est qu’elle contient, dans tous les domaines, les doctrines les plus contradictoires. Dans le domaine religieux : une théorie du salut universel et une doctrine de la prédestination. Dans le domaine de la guerre : un pacifisme originel, une théorie de la guerre juste et une autre de la guerre totale. Dans le domaine de l’économie : le communisme des Apôtres et la théorie de l’intendance des biens de Dieu, qui rend la richesse acceptable. Dans le domaine du politique : la théorie des trois régimes, qui justifie alternativement la démocratie, l’oligarchie et la tyrannie. Et la liste est loin d’être complète. Ces diverses doctrines empêchent les Latins d’avoir une vision systémique unifiée, comme c’est le cas dans la civilisation asiatique avec sa dialectique de l’adaptation ou dans la civilisation anglo-saxonne avec sa logique du combat. Le seul fondement structurel de la civilisation latine est l’individu. Dans la tradition gréco-latine, l’individu émerge d’abord avec la Cité et la Loi. Avec l’Empire romain, l’individu devient le sujet de l’Etat, du droit et d’une justice distributive. Enfin, dans la tradition judéo-chrétienne, l’homme, créé à l’image de Dieu, est un créateur, qui transgresse les règles et les recompose dans un rapport très ambigu au pouvoir.

La civilisation grecque

Elle fait émerger un modèle de société fondé sur la Cité (polis) et la Loi (nomos). Dans la Cité, les Egaux se réunissent sur l’Agora pour traiter de l’ensemble des problèmes à résoudre. La confrontation des points de vue dans la démocratie directe permet des solutions plus riches que celles qui peuvent émerger du cerveau solitaire d’un monarque ou de la réflexion d’une caste marquée par ses traditions. Les conflits sociaux de la Cité sont régulés par la Loi : un texte écrit, précis, élaboré par des hommes reconnus pour leur sagesse (Dracon, Solon), rendu public et légitimé après consultation. Le législateur exige aussi que les juges fassent connaître publiquement leurs arguments pour justifier leurs jugements. Les Grecs tirent une grande fierté d’être égaux devant la Loi, qui les distingue des barbares. Mais le développement démographique de la Cité va remettre en cause le fonctionnement de la démocratie directe qui, sur l’Agora, ne résiste pas à la montée des foules et des démagogues. De même, les principes trop abstraits de la Loi ne permettent plus de réguler les conflits d’une organisation sociale qui se complexifie. La séparation entre propriétaires fonciers et esclaves se complique avec les classes intermédiaires : artisans, commerçants, pêcheurs, étrangers, etc. La Cité étouffe entre ses murs.

L’Empire Romain

La civilisation latine dépasse les limites politiques de la Cité et de la Loi grâce aux concepts d’Etat et de Droit. Le concept d’Etat permet d’intégrer l’ensemble des classes sociales et de leurs conflits à une dynamique d’évolution des institutions. La plèbe non citoyenne (paysans, étrangers, immigrés, esclaves émancipés), qui n’a pas de statut politique, est incorporée au Sénat et accède progressivement à tous les postes de l’Etat. En 300 av. J.-C., l’accès aux fonctions sacerdotales réservées aux grandes familles complète l’égalité des droits. L’Etat permet donc d’incorporer l’ensemble des classes sociales au jeu politique et d’utiliser leurs conflits comme moteur de l’évolution des institutions. Dans le même temps, l’évolution de la Loi vers le Droit permet de régler l’ensemble des problèmes concrets en traitant chaque affaire au cas par cas. Le Droit permet aussi de considérer les sujets étrangers de l’Empire comme des individus, en créant un modèle "universel" du citoyen, ce qui permet d’échapper aux liens de la tradition pour s’intégrer à un Etat de Droit. En retour, l’Etat acquiert une position monopolistique d’arbitre, qui lui permet d’assujettir les citoyens en toute légitimité. Cette dynamique est l’essence même du politique qui consiste à discuter et à élaborer les lois, puis à les contester et à les recréer.

La création du monde

La Bible présente Dieu comme un Créateur et nous assure qu’Il a fait l’homme à Son image. Qu’est-ce donc qu’un créateur et quelles conclusions pouvons-nous tirer du récit de la Genèse ? A la fin de chaque journée de la création du monde, la Bible nous assure que Dieu "vit que cela était bon !" Mais, dès le Jardin d’Eden, Adam et Eve, dans leur état d’innocence, transgressent Son commandement en goûtant le fruit de la connaissance et sont sévèrement punis. Dans l’épisode suivant, Dieu accepte l’offrande d’Abel et refuse celle de son frère Caïn. Ce dernier, exaspéré, tue alors Abel. Dieu S’avise ensuite que les hommes, fais à Son image, se tournent sans cesse vers le mal et Il les extermine par le Déluge. Enfin, quand les descendants de Noé décident de construire la Tour de Babel, pour empêcher Dieu de les "disperser" à nouveau, Il leur envoie la confusion des langages. Pourquoi Dieu, omniscient, n’a-t-Il pas prévu ce qui allait advenir ? Pourquoi Dieu omnipotent l’a-t-Il laissé le mal s’accomplir ? Pourquoi a-t-Il introduit la tentation au cœur de la Création ? Si Dieu avait prévu et qu’Il a laissé faire, pourquoi punir l’humanité de péchés dont la responsabilité incombe plus à la toute-puissance du Créateur qu’à la faiblesse de Ses créatures ?

La rhétorique du Créateur et de la créature

La seule réponse logique est que Dieu devait intégrer le mal dans la Création pour que le bien ait une valeur. Sans la possibilité de choisir librement entre le bien et le mal, la créature n’a aucune responsabilité, dans le bien comme dans le mal. Le serpent avait d’ailleurs dit à Eve qu’en goûtant le fruit de la connaissance, les hommes seraient "comme des dieux, connaissant le bien et le mal". Le mal a donc été introduit dans la Création pour que les hommes, faits à l’image de Dieu, puissent librement choisir entre le bien et le mal car, sans le libre arbitre, les "valeurs" n’ont aucune valeur. Sans ce choix permanent, l’homme est déterminé : dans un monde entièrement bon, la créature n’a aucun mérite à faire le bien. De même que dans un monde mauvais, la créature n’aurait aucune responsabilité à faire le mal. Dieu pousse sans cesse Ses créatures à la faute pour leur enseigner la liberté. Dès lors nous comprenons que le principal mécanisme de la création est la transgression. Nous transgressons toujours les règles du passé pour inventer celles de l’avenir. Nous détruisons pour reconstruire. Ainsi, le péché originel est la source de toute rédemption. Après toute phase de destruction, vient une phase de restauration. Ce sont les fautes commises par les créatures qui résultent de l’exercice du libre arbitre, qui entraînent l’avènement de la loi

Le pouvoir et la transgression

Les deux valeurs clefs issues de l’héritage judéo-chrétien sont donc la création et le libre arbitre. Nous devons constater que ces valeurs introduisent un rapport au pouvoir ambigu. Le créateur est celui qui, grâce à son libre arbitre, transgresse les règles du passé pour créer celles du futur, c’est-à-dire que la règle ne peut être fondée que sur les transgressions qui la légitiment ! De même que le mal est la condition nécessaire du bien. La création et le libre arbitre peuvent justifier la remise en question des règles, mais également toutes les mauvaises actions délibérées, avec la garantie du recours au pardon. Les valeurs de création et de libre arbitre peuvent ainsi justifier l’opportunisme et la duplicité. Ce rapport de soumission et de rébellion face au pouvoir, illustre l’ambiguïté latine, entre liberté et duplicité. Le rapport au Père céleste se double d’une dynamique politique faite de subordination et de contestation de l’Etat, symbole du Père terrestre. L’Etat devient l’instance que l’on critique sans cesse mais vers laquelle on se retourne toujours. Le rapport au pouvoir n’est pas fondé sur un modèle idéal (démocratie, oligarchie ou tyrannie) mais sur le sens critique : sur l’analyse de ce qui est, pour savoir ce qui peut advenir.

La justice distributive

Dans les sociétés de l’Antiquité, le statut de la personne est soumis à la culture commune du groupe. Les puissants dominent et le statut de la personne n’a aucun moyen de s’affirmer individuellement. Une évolution se fait jour chez les Hébreux avec l’avènement de la Loi, qui rend les hommes égaux devant Dieu, consacrant dans le même temps leur individualité. Dans la tradition gréco-latine, l’affirmation universelle de l’individu va s’appuyer sur la Loi, le Droit et l’Etat. L’individu devient sujet d’un état de droit. Dans la tradition chrétienne, pour pallier à l’inégalité fondatrice de la condition humaine, le droit va engendrer une forme de justice distributive dans le but de protéger les faibles contre les puissants et de permettre une meilleure répartition des richesses. Les principes commutatifs du droit anglo-saxon font de l’autorité judiciaire l’arbitre, cantonné à l’aspect technique des conflits. Au contraire, les principes distributifs des Latins justifient un arbitrage moral, c’est-à-dire souvent arbitraire, de l’autorité. Les hommes étant de conditions inégales, dans ses jugements, l’autorité doit rétablir une certaine justice sociale. Du même coup, la conception distributive de la justice fait de l’Etat une force de tutelle monopolistique, qui peut user de ses fonctions régaliennes pour justifier, selon les cas, une position ou son contraire.

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