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La famille africaine

Intégration familiale étendue et coopération sociale généralisée.

lundi 14 octobre 2013, par Bernard NADOULEK

C’est à partir des premiers groupes sociaux africains que la famille s’est construite sous des formes de plus en plus étendues, jusqu’à aboutir à une forme de coopération sociale généralisée. La famille se construit à travers les différentes sociétés qui ajoutent chacune leurs spécificités à son évolution. Les structures de parenté déterminent à la fois : la place de l’individu dans la société, la conduite envers les parents et les alliés, et l’unité de production économique. La famille constitue un réseau complexe de protection et de solidarités, ainsi qu’un modèle de société. Dans la civilisation africaine, la famille est tantôt patrilinéaire, tantôt matrilinéaire, mais le rôle prépondérant de la femme dans la sphère privée donne une tonalité matriarcale au fonctionnement quotidien du groupe social et, par extension, à l’ensemble des cultures africaines. La famille étendue, par sa constitution et son évolution en tant que groupe social, nous montre une forme particulière d’intégration douce de l’individu dans le groupe, qui va se généraliser à travers l’ensemble des sociétés traditionnelles. Aujourd’hui, avec l’accentuation des antagonismes ethniques et les conflits impliquant des enfants soldats, le modèle africain est durement touché.


La famille horizontale de la Société de l’Arc. Le camp de chasseurs-cueilleurs, c’est-à-dire trois à cinq couples, des enfants et des vieillards, regroupe entre 15 et 20 personnes. Les enfants sont élevés en commun dans une structure horizontale où chaque adulte est parent. Le groupe reste réduit pour éviter un appauvrissement trop rapide de l’aire de chasse et de cueillette. L’alliance entre les camps se scelle grâce à des échanges matrimoniaux exogamiques. Quand cela est possible, les alliances se font même par un double échange : un frère et une sœur du camp A se marient avec un frère et une sœur du camp B. La femme suit son époux dans sa famille et ces échanges maintiennent des liens de coopération entre les camps. La famille est donc à la fois la structure élémentaire d’appartenance de l’individu et la structure d’alliance entre les groupes. En Occident, après des siècles d’évolution de la lignée verticale, les sociétés modernes ont abouti à la famille nucléaire (parents et enfants) puis à la famille monoparentale, en raison des divorces. Mais à partir de cet éclatement des liens familiaux, les nouvelles familles recomposées reviennent vers une conception horizontale et africaine du lien familial. Ainsi, les familles les plus modernes renouent avec la plus vieille tradition de l’histoire.

La Société des Clairières. Chez les agriculteurs de la forêt tropicale, le lien de parenté fait l’objet d’une extension horizontale à tout le village. On attribue le rôle de père, de frère ou d’épouse, aux individus qui s’en rapprochent par la génération, l’âge, ou par la filiation à un ancêtre commun. On considère avec la même attitude de respect et en utilisant même le nom de père, le géniteur biologique, bien sûr, mais également ses frères et ses cousins patrilinéaires. Cela permet de faciliter les rapports entre les différents foyers et d’assouplir le mode d’identification autoritaire des enfants au père dont la fonction contraignante se dissout dans la fratrie des oncles. Cela rend les rapports d’autorité plus diffus et moins contraignants. Cette extension horizontale de la famille renforce le rôle de la mère, qui protège, punit, pardonne, dans le même rapport d’indulgence. Enfin, cette structure familiale horizontale donne à l’enfant une sécurité affective d’autant plus stable qu’elle est démultipliée sur l’ensemble du groupe. La famille élargie est donc le premier vecteur d’une intégration "douce" de l’individu. Il y a des affrontements dans le groupe mais ces conflits, verbalisés dans un réseau familial élargi, se résolvent d’autant mieux que le système étendu de la parenté les empêche de trop se cristalliser dans des rapports entre individus.

La Société des Greniers. Avec la sédentarisation des agriculteurs de la Société des Greniers, on assiste à une extension verticale de la mémoire du groupe qui dispose de supports matériels pour ancrer l’image des générations passées après leur mort (habitat, mobilier, objets personnels, routines quotidiennes). Cette évolution de la mémoire permet à la structure familiale horizontale de se compléter avec la notion verticale de lignage et la référence à un ancêtre commun, souvent fondateur du village. Cette extension verticale de la famille permet d’élargir la coopération à tout un lignage : c’est-à-dire l’ensemble des familles qui descendent d’un ancêtre commun. Au fil des générations, l’ancêtre commun devient un ancêtre mythique, qui est présent dans le monde invisible et auquel on rend un culte pour solliciter sa protection contre les forces de l’invisible. Quand un lignage s’étend trop, une scission s’opère et les deux nouveaux lignages changent d’ancêtre de référence. Le lignage constitue une société solidaire, qui coopère avec les autres lignages par les échanges matrimoniaux qui garantissent les alliances, à la fois par le partage des ressources et par la participation des doyens à l’assemblée des patriarches détenant l’autorité politique. Ainsi se constitue un double réseau de parenté, horizontal et vertical.

La Société de la Lance. Chez les pasteurs nomades, en raison des préoccupations militaires permanentes (tant pour défendre le bétail, que pour capturer celui de l’ennemi), la coopération familiale se double d’une coopération par classes d’âge qui permet de souder les individus d’une génération, qui vont être initiés et entraînés en même temps pour pouvoir combattre ensemble. La classe d’âge constitue ainsi une structure horizontale d’initiation, d’éducation et d’entraînement militaire, qui renforce la cohésion de la société et de ses guerriers. La classe d’âge marque aussi le passage de la coopération familiale à la coopération sociale. Mais la Société de la Lance va également fonder un système de castes, synonyme de domination politique, mais aussi de coopération sociale. Les pasteurs guerriers nomades assujettissent les paysans sédentaires par la violence et la domination politique. Mais, dans un deuxième temps, les échanges rendent les deux castes interdépendantes : les paysans ont besoin de la viande et du lait des pasteurs, mais les pasteurs ont aussi besoin des produits agricoles des paysans. La coopération prend alors le pas sur la domination. C’est grâce à ce double système de domination et de coopération que les pasteurs guerriers parviendront à construire des empires.

Le système des castes. Dans la société des Greniers, de la Lance, ou des Cités, on généralise le système de castes, la différenciation des classes sociales et la spécialisation des tâches. Cette généralisation des castes (nobles, prêtres, hommes libres, esclaves) ne crée pas d’antagonismes sociaux trop aigus, car les droits et les devoirs de chaque caste s’équilibrent. Les castes supérieures ne peuvent se livrer à une exploitation trop éhontée des castes inférieures sans déchoir à leur code d’honneur, qui prévoit un devoir d’assistance envers les plus faibles. Les hommes libres supportent plus de contraintes politiques et de charges fiscales que les esclaves, ce qui adoucit la condition de ces derniers. Il y a trois types d’esclaves. Les esclaves du Roi, prisonniers de guerre, intégrés à son armée, bénéficient de possibilités d’avancement et de pillage. Les "esclaves de la mère", voués aux tâches domestiques, font pratiquement partie de la famille. Seuls les "esclaves du père", les moins intégrés, à qui on confie les travaux les plus durs, auraient pu constituer une classe révolutionnaire, mais leur éparpillement dans les villages les a empêchés de se regrouper pour protester. Ainsi, même si des mécanismes de domination sont bien ancrés, la coopération s’étend à l’ensemble de la société.

L’extension des structures de parenté. Récapitulons. La Société de l’Arc fonde un modèle familial horizontal de la parenté, où les enfants sont élevés par l’ensemble du groupe. La Société des Clairières étend ce modèle à l’ensemble d’un village. La notion verticale d’un ancêtre commun y apparaît mais elle ne se structure réellement que dans la Société des Greniers, avec la sédentarité qui permet de fixer la mémoire collective sur des supports matériels. Cette Société des Greniers permet de structurer des lignages qui s’étendent en tribus sur plusieurs villages. Quand un lignage est trop étendu, il se scinde et le nouveau lignage change d’ancêtre de référence. La coopération entre les lignages se fait par échanges matrimoniaux et par l’extension de la tribu en chefferie. La Société de la Lance crée les classes d’âge qui permettent de passer de la coopération familiale à la coopération sociale ; elle crée aussi les castes, qui naissent grâce à la domination militaire mais fonctionnent grâce à la coopération économique. Enfin, la Société des Cités généralise le système des castes, dans lequel la coopération se déploie. Ces structures de parenté familiale et sociale, construites en 2,5 millions d’années, sont aujourd’hui mises à mal par les conflits qui déchirent l’Afrique, mais nos sociétés modernes peuvent en tirer quelques leçons.

La famille, l’économie et le droit. L’économie africaine reste liée aux groupes familiaux et aux réseaux de solidarité, contrairement à l’économie occidentale, qui s’est affranchie de toute contrainte familiale ou sociale pour se limiter aux échanges marchands ou financiers. D’un point de vue occidental, le modèle africain est une limite au développement car les revenus d’un individu sont distribués sur son réseau familial élargi, plutôt que d’être accumulés pour constituer un capital. D’un point de vue africain, les relations de dons et de contre-dons renforcent la sécurité de l’ensemble du groupe (pas de sécurité sociale) et instaurent une dynamique d’échange, fondée sur la relation entre les personnes et non sur la seule valeur des biens échangés. D’un point de vue juridique, en Occident, l’évolution des droits individuels a fait éclater la solidarité familiale. L’évolution des droits de la femme a fait exploser les divorces et les droits des enfants ont multiplié les antagonismes, y compris juridiques, des relations entre parents et enfants. Il ne s’agit pas de prétendre à la supériorité d’un modèle sur l’autre, mais de remettre en perspective la notion de progrès qui nous a amenés à faire passer les intérêts économiques avant les relations humaines.

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