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Civilisation africaine

Des sociétés traditionnelles juxtaposées

mardi 8 octobre 2013, par Bernard NADOULEK

La civilisation africaine comprend les sociétés sub-sahariennes et la diaspora mondiale initialement formée par la traite des esclaves : aux Antilles, aux Caraïbes, au Brésil, aux Etats-Unis, dans l’Océan Indien et en Europe. L’étude de l’histoire de l’Afrique, plus vieille civilisation de l’humanité, permet de reconstituer l’invention des notions de famille, société, religion, économie, politique, stratégie, etc. Ces notions vont évoluer au fur et à mesure de la constitution de plusieurs formes de société, dont les modes de vie se construisent en fonction de leur aire géo-climatique. Bien qu’il soit difficile de les dater, en raison de l’absence de culture écrite, les sociétés "de l’Arc" (chasseurs-cueilleurs nomades vivant en lisière de la forêt tropicale), "des Clairières" (agriculteurs semi-nomades de la forêt tropicale), "des Greniers" (agriculteurs sédentaires de la savane boisée), "de la Lance" (pasteurs nomades de la Région des Grands Lacs) et "des Cités" (dans l’ouest sub-saharien), créent progressivement une culture commune fondée sur la coexistence et la coopération. Des sociétés qui vont se développer conjointement, sans s’uniformiser. Je reprends ici, en l’adaptant, une classification de Jacques Maquet, dans Les civilisations noires, 1966.


Un Dieu suprême et inaccessible. Les fondements religieux de la conception africaine du monde sont l’animisme et la magie. Un des mythes communs aux sociétés africaines est celui du Dieu Suprême, qui a créé un univers où les dieux et les hommes vivaient initialement ensemble. Mais à la suite des transgressions constantes des interdits par les hommes, le Dieu Suprême S’est détourné d’eux, est devenu lointain et inaccessible. Alors les hommes, devenus mortels, n’ont plus été en relation qu’avec les divinités secondaires. Le Dieu Suprême étant hors d’atteinte, il n’y a plus de vérité transcendante, tout est relatif et toutes les formes de vie, de société, peuvent coexister, dans le visible comme dans l’invisible. Le visible réunit les différents types de sociétés traditionnelles (de l’Arc, des Clairières, des Greniers, de la Lance, des Cités). L’invisible réunit les dieux secondaires, les puissances de la nature et les ancêtres morts. L’interaction entre le visible et l’invisible est tout aussi permanente que l’interaction entre les différentes sociétés. C’est à travers le développement de ces sociétés et à travers leur rapport à l’invisible, que nous allons voir se construire les notions de base des civilisations : famille, religion, économie, politique, stratégie. Ce qui nous donne des leçons utiles pour comprendre l’évolution de toutes les civilisations.

La Société de l’Arc. C’est la première des sociétés humaines. Depuis le paléolithique, elle continue à survivre à travers des petits groupes ethniques : Pygmées, Bochimans, etc. Elle est composée de petits groupes de chasseurs-cueilleurs nomades, qui vivent en bordure de la forêt équatoriale et dans la savane boisée. Le groupe est composé d’un ensemble de trois à cinq familles, qui forment l’unité sociale de base : le camp. Une famille horizontale (les enfants sont élevés en commun) qui réunit assez d’individus pour que la chasse et les battues soient efficaces, en veillant à ne pas épuiser les ressources naturelles. Les groupes contractent des alliances par l’échange de femmes. La religion est fondée sur la croyance en une nature bienfaitrice, qui nourrit et protège les hommes. Chasse et cueillette reposent sur une accumulation impressionnante de connaissances, botaniques et zoologiques. Les décisions sont prises en commun et, même si certains membres du groupe ont une autorité due à l’expérience, le groupe fonctionne sans chef, ni institutions coercitives. Peu à peu, les chasseurs seront repoussés dans les régions désertiques les plus inhospitalières. Ils vont tout de même réussir à survivre, grâce à un véritable génie du dépouillement et à une cohésion fondée sur un sens sophistiqué de la coopération.

La Société des Clairières. Cette société d’agriculteurs déboise la forêt équatoriale pour se créer des clairières. Les groupes sont semi-nomades car le sol devient vite stérile. Après quelques récoltes, il faut migrer pour défricher d’autres portions de forêt et fonder un nouveau village. Les conditions de vie sont difficiles et insalubres dans la forêt où les maladies tropicales empêchent les groupes de croître. La sédentarisation permet un développement des structures de parenté. Extension horizontale : le rôle du père est étendu aux oncles et aux cousins patrilinéaires. Extension verticale : l’autorité du patriarche s’impose à son lignage. Le sentiment religieux se focalise sur le culte des ancêtres, car la forêt est ressentie comme hostile : il faut durement travailler pour lui arracher sa substance. L’économie est organisée autour de techniques agricoles primitives et d’un petit élevage. Avec le culte des ancêtres, l’autorité politique du patriarche s’instaure. La forêt dense et hostile isole les villages, éloignés les uns des autres en raison de la vaste étendue de terre nécessaire pour nourrir les villageois. Cet isolement a gêné le développement, les communications et freiné le progrès technique ; mais il a aussi protégé les villages contre les conquêtes et a longtemps sauvegardé leur indépendance.

La Société des Greniers. Fondée sur le développement de l’agriculture dans la savane boisée ou herbeuse, cette société s’étend au sud de la forêt tropicale, aussi bien à l’ouest qu’à l’est du continent. Les structures de parenté continuent de se développer par le regroupement des lignages en tribus qui occupent plusieurs villages. La religion animiste se précise avec le concept de "force vitale", énergie qui "anime" toutes les formes de vie. L’économie se diversifie. L’agriculture et le défrichement sont facilités par une végétation moins dense et par la technique du brûlis, qui fertilise les sols. Les cultivateurs produisent des surplus, ce qui permet de dépasser le stade de la subsistance. L’échange des surplus favorise également l’apparition de commerçants et d’artisans. Avec les surplus, stockés dans les greniers, les soldats et les fonctionnaires apparaissent pour protéger, compter et distribuer les réserves. Le chef gouverne avec un conseil des anciens, qui prend les décisions au terme de longs palabres visant à faire l’unanimité pour souder le groupe, plutôt que de le diviser en une majorité et une minorité. On assiste également à une évolution vers des chefferies (qui regroupent plusieurs villages), des fédérations et des embryons d’Etats. C’est la Société des Greniers qui paiera le plus lourd tribu à la traite des esclaves.

La Société de la Lance. Des pasteurs guerriers nomadisent dans les prairies marécageuses du Nil, sur les hauts plateaux herbeux de la Région des Grands Lacs et les collines du sud. Initialement, ces groupes sont limités pour être plus mobiles car le bétail doit parcourir d’importantes distances pour se nourrir. Les pasteurs sont des guerriers : le bétail est un bien précieux qu’il faut défendre, ou conquérir. Cela entraîne une militarisation de la société, qui s’organise par classes d’âge pour faciliter la cohésion et la formation des troupes. Les liens horizontaux de génération s’ajoutent aux liens verticaux de parenté. Grâce à cette militarisation, les pasteurs dominent les agriculteurs et créent une société de castes dont ils occupent les échelons supérieurs. L’économie, initialement fondée sur l’élevage et la razzia, s’élargit avec une division des tâches : l’aristocratie des pasteurs garde le monopole de l’élevage mais elle échange ses produits (lait, viande) avec ceux des agriculteurs. Les pasteurs guerriers fondent des royaumes, des empires, et instituent des monarchies sacrées où la puissance du royaume est identifiée à celle de son roi, qui gouverne en monarque absolu. Au XVIIIe siècle, Tshaka, chef de tribu zouloue des Ngunis, va améliorer la stratégie militaire, moderniser l’armement et conquérir d’immenses territoires.

La Société des Cités. En Afrique de l’Ouest, à l’arrivée des pistes caravanières qui traversent le Sahara, le commerce avec l’Islam favorise la naissance de cités où se développent un artisanat de luxe et de nouvelles techniques. La circulation de richesses liées au commerce arabe permet à ces villes de se transformer en Cités-Etats administrées par des notables et même en empires (Mali et Songhay) dirigés par des souverains et des fonctionnaires. Le système des castes se généralise et l’écart se creuse entre les citadins et les communautés paysannes. Les castes différencient les nobles, les prêtres, les hommes libres (paysans et artisans) et les esclaves. Les castes se développent à partir de la division des tâches, transformée en monopole héréditaire des métiers. L’appartenance à une caste prend des significations religieuses, magiques et devient héréditaire. La fonction sociale des castes et leurs monopoles professionnels sont caractérisés par des pouvoirs secrets et des interdits religieux. Le processus de hiérarchisation des castes provoquera peu de révoltes car les droits et les devoirs de chaque caste s’équilibrent dans l’esprit traditionnel de coopération. De nombreux gouvernants se convertissent à l’Islam pour favoriser le commerce et la centralisation du pouvoir.

De la colonisation au chaos. Les incursions arabes, puis la colonisation européenne, ont brisé les traditions de coexistence et de coopération. D’abord avec l’esclavage, qui a conduit à une hémorragie démographique : environ 14 millions d’hommes, de femmes et d’enfants, emmenés de force vers les pays arabes ou l’Amérique, entre le XVIe et le XIXe siècle. La colonisation européenne accentue les antagonismes ethniques, d’abord en superposant des frontières coloniales à celles des Africains, puis en jouant les ethnies les unes contre les autres. Avec les Indépendances, les antagonismes ethniques seront d’abord étouffés par des partis uniques, qui représentent les ethnies favorisées par la colonisation. La caractéristique commune des pays africains actuels est la corruption des élites, alimentée par le pillage des ressources auquel se sont livrés les ex-colonisateurs, rejoints aujourd’hui par la Chine et les pays émergents. En moins d’un demi-siècle, ces mutations ont précipité l’Afrique dans un chaos de conflits internes. La civilisation africaine est aujourd’hui dans une situation difficile mais elle est l’ultime réservoir de ressources et de croissance pour la mondialisation du XXIe siècle. Saura-t-elle retrouver sa culture traditionnelle et en faire une synthèse avec la modernité ?

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