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Civilisation asiatique : idées-clefs

mardi 10 juin 2014, par Bernard NADOULEK

Depuis les origines de la culture chinoise, les doctrines taoïste, confucianiste et bouddhiste, coexistent dans une forme de pensée syncrétique qui utilise toutes ces doctrines, selon les circonstances, pour assurer la pérennité de la société. Cette caractéristique s’est étendue à toute l’Asie. La dialectique de l’adaptation permet d’utiliser des doctrines contradictoires, car la valeur pertinente n’est pas la vérité mais la sagesse, qui permet de mettre chaque vérité à sa place. Dans cette culture, l’individu est subordonné au groupe, ce ne sont pas ses droits qui priment mais ses devoirs. La contrainte du groupe est compensée par une forte cohésion sociale, par une interdépendance clanique, faite de devoirs réciproques, et par un sens de l’étiquette qui régule les rapports sociaux. Dans le domaine économique, le syncrétisme a permis d’adapter les doctrines occidentales au cadre culturel traditionnel pour faire émerger un modèle original de développement dirigiste, commun aux différents pays d’Asie. L’Etat y joue un rôle central dans la mise au point de stratégies nationales à dimension mondiale. L’accroissement des échanges en Asie, la réserve de croissance chinoise, la puissance diversifiée des conglomérats asiatiques et de leur management clanique, font de l’Asie un modèle économique majeur et une superpuissance.


Société

Dans la société chinoise, le lien social est fondé sur un mélange de taoïsme et de confucianisme. Le taoïsme est la philosophie du changement, permanent et immuable, de la société chinoise antique et agricole qui vit dans les rythmes cycliques de la nature. Sa vision du monde cosmique s’appuie : sur le Tao, la "voie", symbole de l’unité de l’univers ; sur le Yin et le Yang, les forces négatives et positives de la dualité, qui contiennent chacune en germe leur opposée ; sur l’alternance de ces forces dans le temps et sur leurs combinaisons, qui forment la diversité des "dix mille êtres", multiplicité des phénomènes réels. L’homme doit échapper à cette multiplicité qui est une illusion et se servir de la dualité des forces pour retrouver le sentiment de son unité avec l’univers. Cette doctrine du changement permet à la société de s’adapter graduellement. Le confucianisme fonde la pérennité de la société sur une morale patriarcale : l’exercice des rites et des vertus, notamment la piété filiale, assure un fonctionnement social harmonieux des relations entre enfants et parents, entre le peuple et l’Empereur. La société ne fonctionne pas grâce à l’arbitraire de la loi ou du droit, qui ne font que susciter des transgressions, mais grâce au respect des vertus et des rites, qui fondent la hiérarchie et la cohésion du groupe familial, social et impérial.

Syncrétisme religieux

En Chine, le syncrétisme religieux permet d’adhérer simultanément au taoïsme et au bouddhisme. Le taoïsme mêle le culte des ancêtres, la croyance à des esprits, et des pratiques magiques et alchimiques. Le panthéon taoïste est symétrique à la société des hommes : un Dieu souverain commande à des ministres célestes et à des dieux mineurs qui prennent en charge les phénomènes naturels ou humains. Cette symétrie entre le ciel et la terre permet aux prêtres et aux sorciers d’anticiper l’action des dieux. Le bouddhisme est fondé sur la doctrine de la réincarnation : nos actions présentes déterminent notre vie future ainsi que le cycle de renaissances qui nous entraîne des plus frustres aux plus hautes formes de spiritualité, jusqu’à la délivrance. Cette délivrance repose sur "quatre nobles vérités" : l’universalité de la souffrance ; l’ego, source de la souffrance ; la possibilité de se détacher de l’ego et de la souffrance ; le sentier de l’éveil pour y parvenir. Se détacher de l’ego, qui est agité par l’ignorance, la convoitise et la haine, c’est prendre conscience de l’illusion de toute finalité. La notion de fin évolue avec le temps, tandis que des moyens maîtrisés permettent d’atteindre n’importe quelle fin. Il faut donc s’immerger dans les moyens où la posture, la perfection du geste et le silence de l’esprit permettent d’advenir au non-soi.

Stratégie indirecte

Sous les Royaumes Combattants (- 500 à - 221), un modèle stratégique émerge sur un échiquier multipolaire où une douzaine de royaumes s’affrontent en utilisant un large éventail de moyens militaires, diplomatiques, économiques, psychologiques, pour pratiquer la dissuasion. Dans ces stratégies indirectes, le but est de vaincre sans combattre en utilisant la ruse, le renseignement et la désinformation. On ne s’attaque pas aux forces de l’adversaire, mais à ses plans. La stratégie ne vise pas à remporter la bataille mais à parer une menace avant qu’elle ne se concrétise. Ce modèle voit sa limite avec la stratégie directe du royaume de T’sin, qui balaie tous ses adversaires et fonde l’Empire Chinois en - 221. Mais, même si la Chine a perdu beaucoup de batailles contre les Hiong Nou, les Mongols, les Mandchous, les Japonais et les colonisateurs européens, l’essence de sa stratégie indirecte est dans le fait qu’elle a gagné ses guerres en assimilant culturellement ses envahisseurs. Mao Tsé Toung s’inspire de Sun Tzu pour la guérilla révolutionnaire où on recule devant la force adverse pour attaquer ses faiblesses. La stratégie combine guérilla, guerre conventionnelle, idéologique (dénonciation de la corruption de l’adversaire et exaltation du nationalisme) et géostratégique (utilisation des tensions entre les USA et l’URSS).

Economie traditionnelle

La Chine, puis l’Asie, ont toujours su concilier le collectivisme villageois et monastique, le capitalisme des marchands et le dirigisme de la bureaucratie, grâce à leurs doctrines traditionnelles. Le confucianisme a créé les fondements du dirigisme d’Etat, depuis le 7e siècle avant J.-C. Le capitalisme des marchands s’inspire de L’art de la guerre de Sun Tzu. Le bouddhisme a essaimé un collectivisme communautaire. La philosophie taoïste du changement permet d’expérimenter les apports extérieurs. Ces doctrines fondent aujourd’hui un modèle de développement dirigiste commun à tous les pays d’Asie. Il pilote aujourd’hui des politiques de spécialisations compétitives en mobilisant les grands groupes nationaux pour préparer des offensives mondiales. Un véritable nationalisme économique tisse des liens entre l’administration et les grandes entreprises liées entre elles par des participations croisées, par des membres communs à leurs conseils d’administration et des stratégies de développement partagées. Les entreprises sont des conglomérats diversifiés dans de nombreuses activités appuyées les unes sur les autres (idéal traditionnel d’autarcie des communautés villageoises). Ainsi, l’Asie a fondé son propre modèle qui s’oppose en tous points à l’économie libérale.

Economie contemporaine

Malgré la puissance des pays d’Asie, une grande partie de leurs populations reste pauvre. Or, pour généraliser un bon niveau de développement, l’Asie et surtout la Chine, se heurtent à de nombreux obstacles. D’abord leur propre capitalisme sauvage, qui accroît les inégalités. Ensuite, une frénésie de consommation, qui s’exprime au moment où le capitalisme occidental la voit régresser. Enfin, la raréfaction des ressources naturelles, qui limite le développement mondial. Pour peser presque 45% de la production manufacturière mondiale, "l’usine du monde" transforme environ 45% des ressources mondiales, ce qui lui a permis d’enrichir 30% de sa population. Dans les prochaines décennies, pour élever le niveau de vie d’une majorité de sa population, la Chine aurait besoin de la totalité des ressources mondiales ! Grâce à ses réserves budgétaires, la Chine, fer de lance de l’Asie, a mis en place une politique d’acquisition de ressources en Afrique, en Amérique Latine et dans le monde musulman. Mais cette sécurisation de ses approvisionnements se fait dans le contexte d’une guerre économique et cette accaparation lui donne l’image d’un impérialisme prédateur, difficilement acceptable pour le reste du monde. Surtout que la Chine passera bientôt de la 2e à la 1ère place de l’économie mondiale.

Politique traditionnelle

En Asie, le dirigisme politique s’appuie sur le confucianisme depuis plus de 25 siècles. L’ordre politique n’est pas fondé par des lois ou par des droits, mais par l’exercice des devoirs, des vertus, des rites. L’ordre s’ancre dans la famille avec l’obéissance filiale et l’exercice de l’étiquette qui définit tous les comportements sociaux. Le pouvoir politique relève d’une théorie de la succession des dynasties. L’empereur fait la liaison entre l’ordre céleste et l’ordre terrestre. Son mandat céleste lui a été donné pour sa vertu mais, si cette vertu s’épuise et qu’il devient tyrannique, des catastrophes s’abattent sur la Chine. C’est le signe que le Ciel a repris son mandat, que le pouvoir corrompu doit être abattu et qu’une nouvelle dynastie doit remplacer l’ancienne pour rétablir la vertu. Les mandarins ont créé cette doctrine pour contrôler le pouvoir impérial. Les mandarins contrôlent également le peuple (administration civile, justice) mais ils sont aussi contrôlés par leur propre hiérarchie. Ils sont garants d’un système d’auto-surveillance de tous par tous. La bureaucratie céleste a toujours été le plus ferme soutien de la civilisation chinoise. Le parti communiste chinois en avait repris l’esprit bureaucratique et, aujourd’hui, sa morale fait un retour en force dans la plupart des Etats en Asie.

Politique contemporaine

Le dirigisme asiatique (liberté économique, sans liberté politique) a acquis sa légitimé grâce à la croissance ininterrompue qu’il assure depuis les années 1980. Comment peut-il évoluer avec la nouvelle génération de dirigeants, arrivés autour de Li Keqiang, et bien décidés à conserver leur emprise sur le pays ? Le talon d’Achille du dirigisme chinois est l’état de corruption généralisée qui règne sur la bureaucratie. Celle-ci à toujours été corrompue en Chine mais, au lieu de gouverner une masse de paysans illettrés, elle est aujourd’hui confrontée à une classe moyenne (260 millions) et à une intelligentsia qui veulent des réformes démocratiques. Or c’est la croissance économique qui est à la fois la source de la corruption et de la contestation grandissante. La bureaucratie, qui ne peut tuer la poule aux œufs d’or, en est réduite à dépenser plus pour sa sécurité intérieure (et pour la censure sur Internet) que pour sa défense militaire. Comme il est hasardeux de conjuguer croissance et répression, sa deuxième option est de mettre en place un régime de "démocratie délibérative" qui permet de dialoguer par Internet à un niveau local : soit pour arbitrer les conflits sociaux, soit pour récupérer les doléances du peuple en les intégrant aux politiques en cours, le but étant de maintenir le pouvoir du régime.

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