nadoulek.net : mondialisation, civilisations, stratégie

Accueil > CIVILISATIONS > Bibliothèque d’articles > Etudes de civilisations comparées > Civilisation asiatique > Civilisation asiatique

Civilisation asiatique

et dialectique de l’adaptation

mardi 15 avril 2014, par Bernard NADOULEK

Fondements civilisateurs.

La civilisation asiatique est issue de la culture chinoise qui va essaimer sur toute l’Asie. Les fondements de cette culture datent du néolithique et des premiers villages sédentaires qui vivent de la culture du riz. C’est là qu’apparaissent les fondements culturels de deux doctrines. Une voie de la sagesse, fondée sur une appréhension cyclique du monde qui se formalisera à travers le taoïsme. Et un culte des ancêtres, qui se prolongera avec le confucianisme. Ces doctrines passent de la tradition orale à la culture écrite entre le VIe et le Ve siècle avant notre ère, avec La Voie et sa Vertu, de Lao Tseu, et Les Entretiens de Confucius, auxquels il faut ajouter L’Art de la Guerre de Sun Tzu, inspiré de la philosophie taoïste. Ces auteurs, sans existence historique avérée, sont les symboles de la tradition orale. Le bouddhisme arrive d’Inde au début de notre ère, il deviendra la plus grande religion d’Asie. C’est à travers la juxtaposition du taoïsme, du confucianisme et du bouddhisme, que se forge la dialectique qui permettra à la Chine de s’adapter à toutes les périodes de son histoire. Bien que centrée sur la Chine, notre description de la civilisation asiatique portera également sur le Japon, qui est l’exemple le plus original d’adaptation de la culture chinoise qu’il a importée à partir du Ve siècle.


Le taoïsme. C’est la philosophie de la Chine antique qui vit aux rythmes cycliques de la nature. Sa conception du monde est celle d’un changement à la fois perpétuel et immuable : la succession des saisons entraîne celle des travaux agricoles, le cycle du travail entraîne celui du repos, le cycle du jour et de la nuit, celui de la vie et de la mort. Dans la voie du tao, qui symbolise l’unité du monde, alternent les forces du Yin (négatif) et du Yang (positif). Forces qui s’interpénètrent dans tous les aspects de l’existence formant la trame des innombrables aspects de la diversité auquel l’homme doit sans cesse s’adapter. Mais cette diversité est aussi une illusion à laquelle l’homme doit échapper pour retrouver la sagesse et l’unité du monde par la non-action en lâchant prise, par la non-pensée en se distanciant de ses illusions, et par le non-soi qui est intuition créatrice. Le taoïsme est la voie d’une sagesse ancestrale qui permet de s’adapter à la réalité en mouvement. Lao Tseu et son Tao Té King sont contemporains de la philosophie d’Héraclite dont découle la dialectique où thèse, antithèse et synthèse, se superposent au yin, au yang et au tao. Enfin, le taoïsme véhicule un esprit libertaire qui influencera les révoltes populaires et nationalistes des Turbans Jaunes, Lotus Blancs, Boxers, ainsi que la pratique des arts martiaux.

Syncrétisme et dialectique sont les aspects les plus marquants de la pensée taoïste. Le syncrétisme est la faculté d’utiliser simultanément différentes théories ou doctrines sans se demander si l’une est plus vraie que l’autre. Les doctrines, traditionnelles ou modernes, ne sont donc pas considérées en fonction de leur vérité, mais de leur utilité. Une doctrine est un outil qui ne vaut que dans la mesure où il permet de comprendre ou d’agir. Ainsi, le sens du changement taoïste qui guide les réformes capitalistes, la bureaucratie confucianiste qui préserve le communisme, sans oublier le communautarisme bouddhiste, contribuent chacun à leur manière au dirigisme asiatique. Un Chinois peut adhérer simultanément à plusieurs doctrines car il ne cherche pas la vérité mais la sagesse, c’est-à-dire la faculté de mettre chaque vérité à sa place. La dialectique est la manière de penser à partir de deux doctrines contradictoires. Thèse : système communiste. Antithèse : réformes capitalistes. Synthèse : socialisme de marché. Une doctrine n’est jamais vraie ou fausse, blanche ou noire. A rebours de ce simplisme, le Chinois se demande quelle est la nuance pertinente de gris. Le taoïsme a aussi des aspects religieux et magiques hérités d’un animisme primitif, ce qui donne aux Chinois une vision du monde riche et complexe.

Le confucianisme est la doctrine de la Bureaucratie Céleste, des fonctionnaires lettrés qui administrent la Chine depuis l’ère Printemps et Automne (VIIe siècle avant notre ère). C’est une doctrine morale et politique officialisée sous les Hans en -135. Les mandarins veulent fonder la pérennité de la société sur le respect des traditions et moraliser l’arbitraire du pouvoir des grands féodaux. Pour cela, ils vont créer une morale du pouvoir qui commence avec le respect dû au père, qui se prolonge dans l’obéissance à l’autorité politique et qui culmine dans le respect des valeurs et des rites traditionnels auxquels tout homme de bien doit se soumettre. Ces rites sont consignés dans Les Classiques, ouvrages traditionnels qui contiennent une description complète des comportements et des mœurs à observer en toutes circonstances. Le confucianisme n’est pas une religion, ses références au Ciel désignent un ordre cosmique régulateur qui englobe l’ordre humain. La doctrine est pratique : l’exercice des vertus et des rites doit créer un lien entre la personne, la famille et l’Etat. Le confucianisme est rationnel : l’expérience et le jugement personnel sont nécessaires pour trouver le sens du juste, selon les circonstances. Le confucianisme est surtout la doctrine de la machine administrative garante de l’unité de la Chine depuis 2 700 ans.

La famille confucéenne. En Chine, la famille est la valeur clef du confucianisme pour qui la piété filiale est la première des vertus. Depuis l’antiquité, les rites familiaux et le culte des ancêtres jouent un rôle majeur dans les croyances. L’autel des ancêtres est le centre des rites familiaux du foyer et les offrandes alimentent la vie des aïeux qui protègent leur clan depuis l’au-delà. Sans ces rites, les ancêtres s’évanouissent du monde invisible et laissent leur clan sans protection. La pyramide familiale et l’extension du clan sont fondées sur un ordre hiérarchique patriarcal. Chaque naissance est consignée dans un livre qui inscrit les enfants par ordre d’arrivée dans chaque génération et non par branche généalogique. La politique de l’enfant unique mise en place par les communistes a bouleversé cette pyramide familiale (avec plusieurs adultes autour d’un "enfant-roi"). Alors que la tradition se maintient à Taïwan et dans la diaspora. La famille a toujours été plus fragile au Japon où les allégeances politiques féodales prennent le pas sur la piété filiale. Il en résulte une société clanique où l’appartenance au clan féodal (nobles ou samouraïs) supplante l’appartenance familiale. Le Japon et la Chine subissent la même crise d’atomisation sociologique de la famille qu’en Occident et connaissent une démographie vieillissante.

Le mythe de la Perfection Originelle. Un mythe, d’origine confucianiste, enseigne qu’à sa naissance la Chine est d’emblée une société parfaite. Aux origines, le Ciel a donné son mandat à cinq empereurs mythiques choisis pour leur vertu. Le Ciel n’est pas un dieu transcendant doué d’une conscience et d’une volonté, mais une métaphore des lois cosmiques gouvernant l’univers. Investis du mandat céleste, ces empereurs ont séparé la terre et les eaux, ont délimité les frontières de l’Empire du Milieu, ont enseigné aux hommes les noms, les fêtes du calendrier, les étalons de toutes mesures, les techniques et, surtout, les rites et les vertus qui ont permis de fonder d’emblée une société parfaite. Cette société mythique est celle de la "Grande Paix" (Taï Ping) : le souverain règne sans arbitraire, par le simple exemple de sa vertu qui entraîne naturellement l’obéissance du peuple et la prospérité. Mais l’histoire de la Chine va connaître son lot de catastrophes et de guerres. La tradition enseigne que si des catastrophes s’abattent sur la société, c’est que l’Empereur et le peuple se sont écartés des vertus et des rites antiques, s’attirant la colère du Ciel. Pour surmonter les obstacles, il faut donc tout simplement revenir aux vertus et aux rites, garants de l’état de perfection originelle. La pérennité l’emporte sur le progrès.

La pérennité et le progrès. Cette doctrine de la Perfection Originelle est éminemment rationnelle. Traduisons-la dans un langage contemporain en l’appliquant, par exemple, à l’entreprise. Une entreprise est "parfaite" tant que son management et ses employés incarnent ses vertus, c’est-à-dire les compétences nécessaires à l’entreprise, et tant qu’ils appliquent les rites, c’est-à-dire les procédures éprouvées. Ce qui explique la réussite initiale. Dès que cela n’est plus le cas, l’entreprise ne tarde pas à avoir des difficultés : perte de productivité, de compétitivité, de parts de marché, punition du Ciel (les actionnaires), etc. Pour rétablir la situation, il faut que le management et les employés reviennent aux compétences (vertus) et aux procédures (rites) pour rétablir la prospérité. En cas de difficulté, contrairement aux Occidentaux qui se tournent vers l’avenir et le progrès, les Chinois se tournent vers le passé et privilégient la pérennité. Les Chinois ne sont pas contre le progrès : dans l’histoire, ils ont souvent eu une avance technique et scientifique sur l’Occident. Mais les innovations ne sont pas toujours généralisées. Le progrès n’est pas désirable en soi s’il détruit les liens qui fondent la cohésion de la société. Ainsi les réformes capitalistes se font dans un cadre communiste.

Bouddhisme. En arrivant en Chine au début de notre ère, le bouddhisme apporte sa religion, fondée sur la réincarnation et la voie de l’éveil et il va prendre une dimension très particulière. L’école indienne Dhyana, rapidement sinisée sous le nom de Ch’an, puis "japonisée" sous le nom de Zen développe une "voie abrupte" de l’illumination qui devient une philosophie laïque de la vie quotidienne fondée sur "l’être au monde". Cette implication totale dans la réalité se développe à travers la méditation et les arts : peinture, poésie, arrangements floraux, cérémonie du thé et aussi les arts martiaux, avec des monastères de moines guerriers. En effet, toutes les disciplines de combat sont fondées sur l’implication totale débouchant sur la victoire ou la mort. Le bouddhisme apporte aussi une philosophie collectiviste (propriété collective de la terre et organisation collective du travail), appliquée dans ses monastères et ses communautés (Shangas). Ce collectivisme va se superposer aux traditions des communautés villageoises de la Chine antique. Il est enrichi par une méthode d’organisation et de prise de décision, fondée sur l’idée de non-soi qui permet de fonctionner dans le consensus. Nous reviendrons sur ces dimensions, qui dépassent de loin le champ religieux et qui ont de multiples impacts sur la société.

Répondre à cet article


version iPhone | Suivre la vie du site RSS 2.0 | Plan du site | SPIP | Nous contacter | S'abonner