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Civilisation indienne et logique des castes

mardi 4 février 2014, par Bernard NADOULEK

L’histoire indienne est marquée par des invasions qui amènent de nombreux peuples en Inde. Grâce aux castes et à l’hindouisme, ces peuples vont coexister en conservant leur identité dans une société compartimentée. Les premiers peuples présents dans le bassin de l’Indus sont les tribus proto-australoïdes de chasseurs mundas. Chaque période historique est ensuite marquée par un flux d’envahisseurs. Les Dravidiens s’installent en Inde au IIIe millénaire avant notre ère et fondent une société urbaine qui vit d’un commerce florissant. Puis viennent les Aryens, tribus de pasteurs nomades et guerriers, qui entrent en Inde au IIe millénaire av. J.-C. Leur société, peu développée, assimile les cultures précédentes et institue le système des castes. Les Aryens créent des empires et développent le commerce avec la Méditerranée. Les Musulmans, puis les Mongols, entrent en Inde après le XIIe siècle, ils créent le sultanat de Delhi, puis l’Empire Moghol et conservent leur culture islamique. Enfin, grâce l’éducation qu’elle impose aux élites, la colonisation anglaise crée une nouvelle "caste", les Brown Sahibs, qui donnera naissance au Parti du Congrès. L’Inde, la plus grande démocratie du monde depuis plus d’un demi-siècle, est le miroir de cette diversité ethnique, linguistique et culturelle.


Le système des castes. La principale caractéristique de la civilisation indienne est le système des castes qui permet aux sociétés munda, dravidienne, aryenne, musulmane, et aux élites de culture anglaise, de vivre dans un cloisonnement géographique et social. Cette segmentation a permis de préserver l’identité et la culture de chaque caste. Cette organisation compartimentée a également permis à chaque ethnie et à chaque communauté religieuse de conserver sa culture et sa cohésion, tout en coopérant économiquement et socialement avec l’ensemble des autres communautés. Le cloisonnement des castes est à la fois un système hiérarchique, qui maintient la subordination et la séparation des groupes sociaux, mais aussi un lien qui les maintient dans un état d’interdépendance. Ce modèle d’évolution sans uniformisation et de coexistence de sociétés distinctes, à l’intérieur de la société indienne, est riche d’enseignement dans le contexte de la mondialisation. Il s’est maintenu jusqu’à nos jours en Inde où chaque caste exerce un véritable lobbying politique pour obtenir des aides de l’Etat et en formant un pôle électoral. Les associations de castes sont les principaux obstacles au mouvement unificateur du fondamentalisme hindou, raciste et xénophobe, auquel elles font barrage tout en se modernisant.

Les Tribus. Les Adivasi, "premiers occupants du sol", sont des peuples proto-australoïdes de l’Indus. Ils appartiennent au groupe linguistique des Mundas, une vieille civilisation qui aurait couvert l’Asie du Sud et le Pacifique. Au dernier recensement en 1991, les Tribus regroupaient 8,1% de la population (67 millions). 400 tribus sont actuellement répertoriées (Munda, Santal, Gond, Khasi, Naga, etc.). A l’origine, ces peuples de chasseurs considèrent l’agriculture comme un outrage à la terre. La forêt joue un grand rôle dans leur culture. Dans leur société matriarcale, les femmes pratiquent la polyandrie (elles épousent plusieurs hommes). Leur religion est animiste, leur monde est peuplé d’esprits hostiles, les Yakshas. Le principal exorcisme pour les conjurer est la danse collective. Les Tribus seront repoussées par les invasions, dans les ceintures forestières où ils ont perpétué leur culture avec une étonnante pérennité. Les Hindous les considèrent comme des primitifs et leur attribuent un statut d’intouchables. Avec l’indépendance, ils se sont constitués en partis, ou en mouvements révolutionnaires et écologiques, pour revendiquer des Etats indépendants. Ils ont obtenu une relative autonomie politique et continuent à lutter contre les barrages et l’industrie, qui remettent en jeu leur environnement.

Les Dravidiens s’installent en Inde au IIIe millénaire avant notre ère. Ils développent une civilisation urbaine brillante, faite d’Etats centralisés, qui vit d’un commerce florissant avec l’Orient et la Méditerranée. Leur société est matriarcale et polyandre, comme celle des Mundas dont ils ont adopté certains traits culturels. Le trône et la propriété familiale se transmettent de mère en fille. Les religions des Dravidiens sont le shivaïsme et le jaïnisme, qui contiennent tous les fondements de l’hindouisme, notamment la doctrine de la réincarnation. Face aux invasions des Aryens, qui assujettissent tous les autres peuples à l’esclavage, les princes dravidiens se soulèvent et emportent la guerre du Mahabharata qui va leur permettre d’occuper le rang de kshatriyas (princes guerriers) dans le système aryen des castes. Mais, face à la poussée des tribus aryennes qui continuent de progresser en Inde du Nord pendant plusieurs siècles, les Dravidiens refluent vers leurs colonies d’Inde du Sud et fondent les royaumes tamouls de Chola, Pandya et Chéra, protégés par le plateau du Dekkan. Depuis les années 1990, c’est le sud tamoul de l’Inde qui se développe le plus vite, qui reçoit le plus de capitaux étrangers et qui s’investit le plus dans les nouvelles technologies. Bangalore est la nouvelle capitale mondiale de l’informatique.

Les Aryens. Des changements climatiques vont désertifier les territoires des Aryens en Russie et en Asie centrale. Ces tribus de pasteurs guerriers entrent alors en Inde, par l’Iran et le Turkestan, 2800 ans avant notre ère. Leurs vagues d’invasions successives repoussent les Dravidiens vers le sud. La société et la culture aryennes sont peu développées, mais le nombre et l’efficacité militaire vont permettre d’asservir les populations locales grâce au système de castes. Après la guerre avec les Dravidiens, les Aryens se concentrent dans la caste dominante des prêtres, les brahmanes. Les Aryens assimilent peu à peu la culture des peuples asservis. Leur religion, le brahmanisme, intègre les croyances antérieures et se développe à travers la transcription de toute la tradition indienne en sanskrit. Après avoir reculé au Ve siècle avant J.-C. devant les religions bouddhiste et jaïniste, le brahmanisme devient l’hindouisme au début de notre ère, à travers une contre-réforme qui lui permet de chasser les religions concurrentes en intégrant leurs dieux. L’hindouisme a trouvé la méthode pour se renforcer en adoptant toutes les croyances et tous les dieux qui vont traverser l’Inde avec les invasions. Cette "méthode" est aujourd’hui reprise par les organisations hindouistes qui prétendent au statut de religion universelle.

Royaumes, empires et démocratie. Les Aryens créent le Royaume de Magadha au VIe siècle avant notre ère, puis les empires Maurya (321-185, avant notre ère), Gupta (300-550, période d’un âge d’or de l’Inde) et Pallava (570-900). Ils continuent à développer le commerce jusqu’en Méditerranée avec les empires romain, musulman et perse. Du VIe avant notre ère jusqu’au Ve siècle, entre les phases de puissance et de déclin des empires, les invasions se poursuivent (Mèdes, Grecs, Parthes, Scythes, Yuezhis, Huns), de nouveaux royaumes se font et se défont, mais les envahisseurs s’intègrent au système des castes. L’Inde va être encore envahie par les musulmans (avec le Sultanat de Delhi puis l’Empire Moghol), et par les puissances coloniales, (Portugais, Français et surtout Anglais). L’Inde contemporaine est le résultat de cet amalgame cosmopolite qui comporte 23 langues officielles et deux langues administratives : hindi et anglais ! Après l’indépendance de 1947, l’Inde devient une république et, malgré la partition meurtrière entre hindous et musulmans (provoquée par les Anglais), elle reste "la plus grande démocratie du monde", parlementaire et laïque. Grâce à sa culture, son système de castes et ses religions, l’Inde a formé le socle d’une civilisation, puis d’une nation.

Les Musulmans prennent pacifiquement pied en Inde avec le commerce, à partir du VIIIe siècle. La conquête commence au Xe siècle avec les Turcs, puis au XIIIe siècle avec les Afghans, qui fondent le sultanat de Delhi. Les Mongols entrent en Inde et Tamerlan fonde l’Empire Moghol, qui se maintiendra jusqu’à la colonisation. Les Hindous resteront indépendants dans le sud tamoul. Après la violence des invasions, la coexistence s’installe, les Hindous sont intégrés à l’administration musulmane et l’empereur Akbar instaure un système décentralisé fondé sur la tolérance religieuse. Pendant la colonisation, les Anglais attisent les conflits entre Hindous et Musulmans et divisent pour mieux régner. Avec l’Indépendance, cette politique aboutit à la partition de l’Inde et à la création du Pakistan, aux affrontements meurtriers entre Hindous et Musulmans, aux déplacements de populations et au conflit indo-pakistanais de 1965. En 2012, les Musulmans sont environ 140 millions en Inde, 180 millions au Pakistan et 155 millions au Bangladesh. Depuis une décennie, la démagogie politique anti-musulmane du BJP, parti nationaliste hindou, a renforcé la violence des affrontements entre Hindous et Musulmans. Mais la société indienne a freiné cette violence et n’a pas porté les extrémistes au pouvoir.

Les Anglais. La colonisation anglaise prend d’abord la forme d’une mainmise sur l’économie : l’agriculture, l’artisanat, l’industrie (notamment du textile) et la division des tâches (système des castes), sont étranglés au nom du libre-échange et mis à mal par les produits anglais. Les pouvoirs politiques et l’administration sont mis sous tutelle et la culture indienne est dévalorisée. Au début du XXe siècle, les Anglais créent un réseau de routes, de chemins de fer, de lignes télégraphiques et de postes. Après l’ouverture du canal de Suez, ils favorisent le commerce extérieur et la création d’industries (coton, aciérie, mécanique, chimie) qui viennent renforcer la suprématie anglaise. La diffusion de la culture et de la langue anglaise dans les élites indiennes, pour les besoins de l’administration locale, permet de former une nouvelle caste, les « Brown Sahibs », de laquelle sortira la majorité des députés qui obtiendra l’indépendance en 1947 et formera les rangs du Parti du Congrès. Aujourd’hui, le monopole de cette "caste" du Congrès est battu en brèche, mais l’anglais, devenu langue nationale associée, permet aux élites indiennes d’être en phase avec la mondialisation. Une importante diaspora indienne s’étend mondialement, tant dans le commerce que dans les hautes technologies.

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