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Civilisation indienne : idées-clefs.

mardi 25 mars 2014, par Bernard NADOULEK

L’histoire de l’Inde est marquée par une suite ininterrompue d’invasions et de brassages de populations : munda, dravidienne, aryenne, musulmane, minorités formées à la culture anglaise. A travers une histoire tumultueuse, le modèle d’organisation et de segmentation sociale des castes a permis à chaque ethnie, à chaque communauté religieuse, de conserver sa culture et sa cohésion, tout en coopérant économiquement et socialement dans un système d’interdépendance et de cloisonnement généralisé. La logique des castes se fonde sur l’histoire d’une civilisation qui a intégré tous les apports extérieurs pour construire une matrice culturelle sophistiquée dont le cloisonnement permet d’articuler des cultures très différentes. Le système des castes et l’hindouisme intègrent une infinité de modèles culturels, en leur permettant de coopérer sans réduire leur diversité. De même, l’hindouisme s’est construit en intégrant tous les courants religieux qui l’ont traversé et se présente maintenant comme un universalisme religieux. Aujourd’hui, avec la montée en puissance de l’Inde, nous assistons au redéploiement politique et économique du système des castes. Phénomène intéressant dans le contexte de la mondialisation, qui consiste justement à faire coexister différentes civilisations ou cultures, sans réduire leur diversité.

Civilisation indienne et logique des castes


Les castes. Le système des castes divise la société en quatre classes (varnas) : prêtres, guerriers, producteurs et serviteurs, auxquelles il faut ajouter les intouchables. Leurs rôles sont fixés par le Dharmasastra, qui décrit l’ordre du monde. Les prêtres : étude, sacerdoce, contrôle des rites. Les guerriers : gouvernement et protection. Les producteurs : agriculteurs, artisans et marchands. Les serviteurs servent les trois premières castes. Les intouchables sont chargés des tâches impures (équarrissage, tannerie, etc.). Les trois premières classes sont vouées à l’étude et aux rites, dont sont exclus serviteurs et intouchables. Chaque classe se subdivise en de nombreuses castes (jatis), en général liées à un métier. La séparation des castes est fondée sur l’opposition entre pur et impur. La pureté résulte de l’obéissance à la loi : étudier, accomplir les rites, ne prendre de nourriture que préparée par des gens de sa caste, éviter les contacts avec les inférieurs et respecter l’endogamie. Les dérogations à l’endogamie ont créé d’innombrables sous-castes. La coopération sociale est organisée autour du Panchayat, organe judiciaire, législatif et exécutif de l’assemblée des castes, qui règle les conflits et préserve les intérêts dans une interdépendance généralisée. La structure des castes est encore très présente dans l’Inde moderne.

Le système des castes en Inde

Le rôle des castes dans l’Inde contemporaine

Religions. L’hindouisme s’est construit en intégrant toutes les religions qui ont traversé l’Inde. Le védisme originel des Aryens est devenu brahmanisme en intégrant l’animisme des Mundas, le shivaïsme et le jaïnisme des Dravidiens, puis il est devenu l’hindouisme, au début de notre ère, avec la contre-réforme qui lui a permis d’évincer le bouddhisme en intégrant aussi ses idées. Le panthéon hindou foisonne d’innombrables dieux et constitue un fonds commun de concepts religieux. Le Dharma est la loi cosmique qui règle la marche du monde et la vie des hommes. La vie humaine est liée au cycle des réincarnations du Samsara, roue de la causalité. Dans sa vie, l’homme construit son propre destin (karma) à travers ses actes qui deviennent des causes dont l’homme doit assumer les effets en se réincarnant dans de nouvelles existences, plus ou moins favorisées selon le caractère positif ou négatif de ses actes. A travers les réincarnations, la spiritualité progresse jusqu’à ce que la révélation de l’identité entre l’âme humaine et la loi cosmique mène à la délivrance. Les voies de la délivrance varient. Pour l’hindouiste, étude, pratique des rites et dévotion. Pour le jaïna, ascèse et détachement du monde. Pour le bouddhiste, méditation et détachement de l’ego, source de l’illusion et de la souffrance.

Religions de l’Inde et théologie de la réincarnation

Stratégie. La particularité de la culture stratégique hindoue est qu’elle a poussé très loin l’idée selon laquelle la maîtrise de l’homme sur le monde passe par la maîtrise de soi. Cette maîtrise est illustrée par le yoga, la méditation et les techniques de contrôle du corps, de l’esprit et de l’énergie. Grâce aux postures, qui mobilisent les muscles et les organes, et à la respiration qui permet de les stimuler, le yogi apprend à optimiser l’utilisation de son énergie vitale. L’aspect psychique est développé par la méditation : en se concentrant sur sa respiration, sur une image ou sur la répétition d’un mantra, le yogi apprend à maîtriser le flux de la pensée, combinant ainsi maîtrises psychique et physique. A l’opposé de cette maîtrise individuelle, nous trouvons la traîtrise politique de l’Arthashâstra, de Kautilîya, pour qui, à l’instar de Sun Tzu, l’espionnage, la ruse, la trahison et le double jeu sont, au-delà de toute morale, les armes de prédilection de la raison d’Etat. Autre aspect paradoxal de la culture stratégique hindoue, le bouddhisme, religion éminemment pacifiste, va créer une culture de guerrier qui s’exportera dans toute l’Asie, grâce à sa notion de présence au monde, déterminante dans le combat où la moindre faille de concentration peut entraîner la mort. Philosophie de guerrier qui conduit à la mort, mais porte la consolation de la réincarnation.

Guerre et stratégie en Inde

Economie traditionnelle. Elle est structurée par le système des castes, qui a une fonction de division des tâches. Chaque caste est un monopole de métier dont les obligations sont à la fois religieuses et professionnelles. L’économie fonctionne comme un système d’interdépendance hiérarchisé où les castes coopèrent sans se mélanger. Dans l’agriculture, ceci peut s’illustrer par le système Jajmani (Dumont, 1992) d’économie fermée et non monétaire des villages. Les échanges de services entre les familles ont trois caractéristiques : hérédité des tâches, globalisation annuelle des échanges et permutation des rôles de fournisseur et de client dans une forme d’échange solidaire. On n’échange pas de produit contre un prix, mais des services selon un cycle saisonnier : ainsi, agriculteurs, potiers, etc., fournissent les brahmanes qui assurent les rites familiaux (naissances, mariages, enterrements). L’interdépendance est assurée par un tribunal des castes qui prend des sentences d’exclusion en cas de défaut d’un prestataire. Dès l’Empire Maurya (VIe siècle av. J.-C.), l’économie est inféodée à une bureaucratie (1/4 des récoltes prélevées pour l’impôt) qui se perpétue de nos jours. La colonisation anglaise met l’économie sous tutelle, étrangle l’industrie au nom du libre-échange et détruit une part des solidarités traditionnelles.

Economie contemporaine. Malgré les 300 millions de personnes qui vivent au-dessous du seuil de pauvreté, l’économie indienne accentue sa croissance et sa libéralisation. Sa démocratie, sa structure juridique fiable, sa déréglementation étatique, ses conglomérats puissants et la taille de son marché (500 millions d’individus consomment des produits allant au-delà de leurs besoins immédiats) en font un pôle mondial de croissance en ce début du XXIe siècle. Le secteur public a créé les bases d’une expansion industrielle, aux frais de l’Etat, qui a privilégié les grands groupes privés comme Tata ou Birla (diversifiés comme les conglomérats asiatiques), car la planification des décennies précédentes exigeait des interlocuteurs ayant une taille suffisante pour accompagner les politiques économiques. De plus, l’Inde dispose de la plus grosse classe moyenne mondiale (200 millions d’individus, au niveau de vie proche de celui des classes moyennes occidentales), d’une forte diaspora qui exporte des professions intellectuelles et d’un développement technologique de pointe. L’Inde est déjà une superpuissance, notamment dans le domaine des hautes technologies : nucléaire, spatial, informatique. Ses capacités de sous-traitance et la formation de ses ingénieurs en font le "bureau du monde".

Economie de l’Inde

Politique traditionnelle. La spécificité indienne est le système de castes, qui assure la hiérarchisation d’un système politique compartimenté. Les tribus de chasseurs-cueilleurs mundas pratiquent une démocratie communautaire. Puis les peuples dravidiens créent des Etats centralisés. Enfin, les envahisseurs aryens y ajoutent le système des castes qui va permettre de hiérarchiser les peuples de l’Inde. Les Aryens s’arrogent la caste supérieure, celle des prêtres. Les Dravidiens nobles, la caste des princes guerriers. Et les autres peuples ou populations dominées se partagent les castes inférieures de producteurs, de serviteurs et d’intouchables. Sous une apparence de monarchie constitutionnelle, l’Empire Maurya institue un despotisme centralisé, administré par les nobles et les fonctionnaires. Dès le IIIe siècle avant notre ère, l’Inde connaît un cycle d’invasions destructrices et d’empires qui se reforment. Malgré le centralisme autoritaire, le système des castes montre sa capacité à intégrer les envahisseurs dans son organisation sociale segmentée ; et à fonctionner comme contre-pouvoir grâce à ses tribunaux de castes qui assurent la justice et la coopération au niveau local. Ainsi l’unité politique se maintient grâce à une dialectique de centralisation étatique et de morcellement par les ethnies, les castes et les régions.

Politique contemporaine. Après l’Indépendance, la dynamique de centralisation par l’Etat et de décentralisation par les castes reprend. L’Inde indépendante s’écarte vite des recommandations de Gandhi (système décentralisé reposant sur le village comme unité politique de base) et le Parti du Congrès s’empresse de construire un Etat centralisé orienté vers l’industrialisation et la modernité. Le parti du Congrès est renversé en 1977 par de nouveaux partis qui représentent les basses castes, les intouchables, les Musulmans et les nationalistes hindous. Les années 80 marqueront la montée du BJP, le parti nationaliste hindou, et de sa politique anti-musulmane. Pourtant, le BJP ne parvient pas à prendre le pouvoir : la majorité des Hindous refusent sa politique de violence et de xénophobie. Cette période voit la montée en puissance des partis de caste et des partis régionaux, dans un jeu instable de coalitions. Ainsi, déjouant les prévisions alarmistes sur la montée du nationalisme et l’affrontement indo-musulman, les partis qui représentent les intérêts des régions et des castes continuent de maintenir la pérennité et l’unité de la plus grande démocratie du monde, grâce à sa fragmentation socioculturelle. Sur le plan géopolitique, l’Inde joue un rôle de médiateur entre l’Occident, l’Asie et le Monde Musulman.

Histoire politique de l’Inde

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