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Civilisation latine

11 : résumé des idées-clefs

lundi 8 septembre 2014, par Bernard NADOULEK

Avec ses héritages judéo-chrétien et gréco-latin, ajoutés à son propre développement culturel, la civilisation latine contient les théories les plus diverses et les plus contradictoires dans tous les domaines. Ne reposant sur aucune doctrine globale, la rationalité de la civilisation latine est fondée sur l’individu et limitée par lui. L’individu s’affirme progressivement comme citoyen d’un Etat de droit, d’où la rhétorique monopolistique, interventionniste et distributive de l’Etat, garant du statut de chacun. Avec la Genèse etéché Originel, la civilisation latine se fonde sur les valeurs de création et de libre arbitre, qui instituent un rapport ambigu, de révérence et de transgression, envers l’autorité, sans cesse critiquée, mais vers laquelle on se retourne toujours. La Renaissance voit l’émergence d’un modèle latin de capitalisme marchand et financier, fondé sur des valeurs humanistes, esthétiques et aristocratiques. Ce modèle de capital-risque, qui s’élance à la découverte du Nouveau Monde au XVe siècle, retrouve toute sa pertinence dans le cadre de la mondialisation du XXIe siècle, où les facultés de création et d’innovation sont plus nécessaires que jamais. La vista distributive des Latins et des Latino-américains ouvre la voie à une coopération plurielle des civilisations sur l’axe Nord/Sud.


Société

La culture gréco-latine voit l’émergence des concepts d’individu et d’Etat, indissolublement liés. La civilisation grecque crée un modèle de démocratie directe où, sur l’Agora, les égaux débattent librement des problèmes de la Cité. Contrairement aux barbares, qui obéissent à l’arbitraire du despote, les Grecs obéissent à la Loi, qui les rend égaux. Mais, avec le développement de la Cité, les principes abstraits de la Loi ne permettent pas d’intégrer les différences entre classes sociales. De même, la démocratie directe de l’Agora ne résiste pas à la montée des foules et des démagogues. L’Empire Romain dépassera les limites de la Cité et de la Loi en créant l’Etat et le Droit. L’entrée de la plèbe au Sénat permet aux Romains de s’assurer du contrôle des conflits sociaux en intégrant toutes les classes à une dynamique politique d’évolution des institutions. L’évolution du droit permet de régler l’ensemble des problèmes concrets en traitant chaque affaire au cas par cas. L’individu devient un modèle universel, il dépasse les liens communautaires de son groupe d’origine pour s’intégrer individuellement à l’Etat de Droit. De ce fait, l’Etat acquiert une position monopolistique et suscite une double attitude envers l’autorité, qu’on critique sans cesse mais vers laquelle on se retourne toujours.

Religion

Pour passer du Dieu Unique de l’Ancien Testament au dogme de la Sainte Trinité, l’Eglise va mener un siècle de luttes théologiques contre les hérésies. Après cette bataille, pendant laquelle l’Eglise crée un Etat centralisé, une hiérarchie sacerdotale et une méthode conciliaire pour valider les dogmes, on pourrait s’attendre à ce que le christianisme favorise l’unité doctrinale or, dans tous les domaines (guerre, politique, économie, etc.), l’Eglise accumule les doctrines les plus contradictoires. Tout se passe comme si l’universalité consistait à disposer de doctrines contradictoires pour pouvoir faire face en toutes circonstances. Diversité et ambiguïté sont les deux faces de cet universalisme doctrinal. Le paradoxe central du christianisme réside dans la parabole "des premiers et des derniers", qui inverse les valeurs des sociétés antiques où la réussite attestait la faveur des Dieux. De plus, le Christ privilégie sans cesse le repentir du pécheur par rapport à la foi obéissante du croyant. Pour être réellement universelle, une religion doit donc être capable d’intégrer le plus pauvre et le pire d’entre tous. C’est l’ambiguïté latine de l’amour et du pardon qui, moyennant la grâce d’un repentir opportun, admet la transgression aux dépens de la règle. Malgré ses fautes, l’homme peut revenir à Dieu.

Stratégie

En plus des traditions militaires gréco-romaines, la principale innovation stratégique de la Renaissance porte sur la maîtrise du discours. Les humanistes passent de l’art de vaincre à celui de convaincre. La redécouverte de la philosophie grecque permet de retrouver la logique de Parménide, la dialectique d’Héraclite et la rhétorique de Protagoras. La logique sert à définir les concepts et à valider les propositions (identité, non-contradiction et tiers-exclus), la dialectique sert à résoudre les contradictions (thèse, antithèse, synthèse) et la sert rhétorique à finaliser un discours, pour convaincre autant que pour prouver : la crédibilité de l’orateur étant aussi importante que la qualité des arguments. La rhétorique sert aussi à adapter le style de son discours au contexte et aux circonstances. La méthode rhétorique synthétise la logique, dans la division du discours (du particulier au général, ou l’inverse), et la dialectique (pour traiter chaque partie en évaluant le pour et le contre à chacun des arguments, ou pour conclure en synthétisant les arguments retenus). Dans le combat contre la servitude, l’art du discours vient doter l’individu d’une arme critique qui fait de lui "l’artisan de son propre destin". Le pouvoir du discours s’applique au politique et deviens ainsi un discours du pouvoir, parfois libre, parfois asservi.

Economie traditionnelle

Pendant le Moyen Age, la démographie, l’agriculture, les réseaux routiers, l’urbanisation et les corporations d’artisans et de marchands se développent. Les réticences de l’Eglise sur l’argent et la loi de dérogeance poussent les corporations à une identification à des valeurs plus aristocratiques qu’utilitaires : "belle ouvrage", juste salaire et juste prix des artisans, sens de l’aventure des marchands. A la Renaissance, un capitalisme marchand et financier forge le modèle de l’entreprise-réseau qui, autour d’une maison mère pratiquant le commerce et la banque, réunit un grand nombre d’activités (construction, mines, textile, métallurgie, etc.). Les Latins partent à la découverte du Nouveau Monde. Les banques créent des formes de capital-risque qui favorisent l’esprit de conquête. Les Etats jouent un grand rôle dans l’armement des navires, l’exploration et la protection des voies maritimes. Avec l’afflux de l’or du Nouveau Monde, le mercantilisme met l’économie au service du politique et de la course à la puissance à laquelle se livrent les Etats en s’assurant la maîtrise des secteurs clefs du développement. La Renaissance et ses réalisations artistiques vont provoquer plusieurs siècles de retour sur investissements grâce au tourisme, à l’industrie du luxe et le commerce d’art.

Economie contemporaine

Deux tendances majeures : le recul des Etats méditerranéens avec la crise de la dette souveraine et la montée en puissance de l’Amérique latine. L’Europe ayant privé les Etats du recours aux banques centrales, ils ont emprunté sur les marchés pour financer leur déficit et payer les intérêts de leur dette. Sous l’impulsion de banques privées américaines, les pays du sud de l’Europe ont emprunté sans discernement. Il en résulte une crise des dettes souveraines qui secoue le sud de l’Europe. La dérive du rôle de l’Etat met en difficulté les économies latines. Dans les années 1990, la montée en puissance de l’Amérique Latine s’effectue à partir d’un mélange de socialisme et de capitalisme dont le symbole est le Brésil, sixième puissance mondiale. Le président Lula maintient la politique libérale de ses prédécesseurs, tout en menant des réformes pour les classes défavorisées. Le Mexique, l’Argentine et la plupart des autres pays latino-américains conjuguent dynamisme libéral et politiques sociales d’équité dans une croissance qui devient vigoureuse dans les années 2000. C’est peut-être là que réside l’avenir du modèle latin : une population métissée, d’importantes ressources naturelles, une sensibilité sociale et des perspectives géoéconomiques sur l’axe Nord-Sud.

Politique traditionnelle

L’héritage de la civilisation latine est contradictoire. Dans la Cité grecque, la loi permet de réguler des régimes monarchiques, oligarchiques, ou démocratiques. Dans l’Empire romain, l’Etat et le droit permettent d’intégrer toutes les classes sociales à la dynamique politique. Avec la Renaissance, Machiavel théorise l’Etat sous le double aspect de la République (Discours…) et de la tyrannie (Le Prince). La caractéristique la plus marquée est la théorie des Trois Régimes, rapportée par Hérodote. Trois régimes coexistent dans l’histoire : la royauté (pouvoir d’un seul), l’oligarchie (pouvoir des puissants) et la démocratie (pouvoir de tous). Chacun d’eux porte en lui les contradictions qui finissent par l’abattre et assurent une évolution permanente. Ainsi, les excès de la démocratie engendrent l’anarchie : la société se transforme alors en oligarchie, avec la prise du pouvoir des puissants. Puis les luttes entre factions engendrent la royauté, où l’un des puissants triomphe avec l’appui du peuple. Enfin, l’abus de pouvoir, qui a transformé la royauté en tyrannie, engendre la révolte et le retour à la démocratie. Le politique ne consiste donc pas en un modèle politique idéal, mais en un rapport critique au pouvoir : pour analyser ce qui est, et anticiper ce qui doit advenir.

Politique contemporaine

Le modèle latin est aujourd’hui en proie à une double dynamique : d’une part, la crise des Etats méditerranéens pris dans une spirale de leurs dettes régaliennes ; d’autre part la montée en puissance des Etats latino-américains qui ont retrouvé le chemin de la croissance. Double dynamique en accord avec la théorie des Trois Régimes précédemment évoquée : d’un côté, des démocraties pluralistes, minées par la corruption financière ; de l’autre, des régimes qui ont évolué, des caudillos jusqu’à la démocratie. La civilisation latine fait du politique un nœud de contradiction. Contradiction entre le déterminisme d’un monde en proie au choc des puissances, et le volontarisme, qui permet à l’homme d’agir grâce à la maîtrise des mécanismes du pouvoir. Contradiction entre l’exigence permanente de sujétion qui émane de l’Etat et la velléité permanente de rébellion qu’il suscite. Tout se passe comme si l’Etat représentait la synthèse de l’ensemble des contradictions politiques, l’ultime recours dans l’équilibre entre arbitrage et oppression, entre centralisation et équilibre distributif. Le temps écoulé et le fonctionnement des démocraties modernes, n’ont rien changé aux ressorts latins du politique qui demeurent, en pleine continuité, ambigus et contradictoires.

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