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Civilisations et Mondialisation

Interview de Bernard NADOULEK par Christian HARBULOT, Directeur de l’Ecole Guerre Economique

jeudi 13 septembre 2012, par Bernard NADOULEK

Christian HARBULOT . Vous terminez la rédaction d’un "Traité de civilisations comparées", dont un premier jet numérique circule sur Internet. Ma première question porte sur la relation entre civilisations et intelligence. Depuis votre ouvrage de 1988, "L’Intelligence Stratégique" (Aditech-CPE), vous superposez intelligence et civilisations. Pouvez-vous expliquer le rapprochement de ces deux termes ?

Bernard NADOULEK. Dans L’Intelligence Stratégique, j’écrivais que c’est dans les couches les plus profondes de notre mémoire collective que se constitue une vision du monde qui donne un sens au conflit, avant que les hommes lui donnent une forme dans la guerre ou la stratégie. Ainsi, je montrais que la naissance de la stratégie directe et de la guerre totale aura lieu parallèlement à la montée du monothéisme et de l’Ancien Testament. Aux antipodes, la naissance de la stratégie indirecte et du renseignement se fera sous l’influence du taoïsme chez Sun Tzu. L’intelligence, en son sens premier (faculté de comprendre, d’établir des liens entre les faits et de s’adapter) ne peut trouver un sens qu’à partir d’un langage, d’une culture et des valeurs qu’elle véhicule. C’est alors que l’intelligence, au sens anglo-saxon du terme (le renseignement), permet d’interpréter l’information pour agir. Dans ce nouveau traité, je compare les sept grandes civilisations contemporaines (Africains, Indiens, Asiatiques, Latins, Anglo-Saxons, Musulmans, Slaves) pour mieux comprendre leurs interactions dans la mondialisation ; cet ouvrage se situe donc dans une perspective de compréhension globale du monde, c’est-à-dire d’intelligence stratégique.

CH . Comment définissez-vous les civilisations et quelles distinctions établissez-vous entre LA civilisation et LES civilisations ?

BN. La civilisation, dans son sens universel, désigne le degré d’avancement matériel et intellectuel du genre humain, soit tous les moyens que nous utilisons pour communiquer, pour coopérer et pour obtenir des résultats dans tous les domaines du savoir, des techniques, des arts et des sciences. Les civilisations, dans leur sens identitaire, commencent à apparaître au néolithique avec l’opposition entre nomades et sédentaires, puis se développent dans l’Antiquité avec l’affirmation des croyances et des religions, les premières doctrines qui donnent un sens global à l’existence. Au contraire de la civilisation qui est un "savoir-faire", les civilisations représentent des "faire-savoir" qui permettent de distinguer les peuples et les visions du monde respectives. Au sein de chaque civilisation une "matrice culturelle" influe sur les comportements collectifs de ses membres, sur leurs représentations, leur manière de communiquer et de coopérer.


CH . Quelles sont les différences entre civilisation et cultures ?

BN. Entre civilisations et cultures les différences portent essentiellement sur une question d’échelle : le concept de civilisation est englobant, celui de culture est différenciant. Une civilisation peut réunir des peuples qui ont évolué historiquement et géographiquement en conservant des racines communes : les Latins, par exemple, ont évolué historiquement, depuis l’antiquité jusqu’à nos jours, et géographiquement, du sud de l’Europe au sud des Etats-Unis et de l’Amérique Latine, mais ils ont conservé des racines communes comme le catholicisme, une conception régalienne de l’État et une vision sociale de l’économie. Il en va de même pour chaque civilisation. En revanche, les cultures se divisent au sein de chaque civilisation, sous des formes nationales, régionales, sociales, professionnelles, jusqu’au niveau de l’individu, plus ou moins "cultivé".

CH . En quoi les civilisations ont-elles une importance dans notre période de mondialisation ?

BN. Nous sommes en pleine crise de transition, une crise tant matérielle (économique, technologique et financière) qu’intellectuelle (idéologique, morale et spirituelle). Cantonnons-nous ici à l’aspect intellectuel. Au contraire de la fin du XXe siècle où le monde fonctionnait sur des divisions idéologiques (capitalisme, communisme, fascisme), le début du XXIe siècle est le produit d’une double dynamique : rapprochement mondial des modes de vie, dans une culture consumériste de surface, et affirmations locales d’identités culturelles et civilisatrices. Face à la mondialisation qui nous dépersonnalise, les sociétés humaines se replient sur leurs identités profondes. Ce repli se maintiendra tant que les repères affaiblis du passé ne seront pas sublimés par de nouvelles formes de sociabilité. Aux extrêmes de ce repli identitaire, l’intégrisme religieux fait fureur chez des minorités agissantes, tant chez les salafistes musulmans que chez les fondamentalistes protestants. C’est dans ces phases de repli que les aspects les plus profonds des civilisations ressurgissent (vision du monde, valeurs, croyances) pour remplir le vide suscité par une modernité superficielle et cosmopolite.

CH . Faites-vous allusion au choc des civilisations prophétisé par Huntington ? Vous critiquez pourtant très durement ses thèses !

BN. En 1994, l’ouvrage de Huntington est bâti sur l’hypothèse centrale d’une "connexion islamo-confucéenne", c’est-à-dire une alliance de pays musulmans et asiatiques qui s’armeraient pour défier les pays occidentaux dans un contexte de choc des civilisations. Depuis ces prédictions, il y a bien eu les attentats du 11 septembre, la guerre contre le terrorisme islamique et l’intervention en Afghanistan pour appuyer cette thèse (sans complicité asiatique) mais, globalement, nous n’avons assisté à aucun choc de civilisations. C’est même plutôt l’inverse, ce que nous avons vu pendant cette période : c’est que les ex-Yougoslaves se déchiraient entre Serbes, Croates et Bosniaques ; que les Rwandais se massacraient entre Hutus et Tutsis, que les Irakiens s’affrontaient entre Chiites, Sunnites et Kurdes ; que le monde arabe s’embrasait dans de véritables guerres civiles, ethniques et religieuses en Libye, au Yémen, en Syrie, sans oublier le Printemps arabe auquel ont succédé des automnes intégristes. En bref, il ne s’agit pas de choc des civilisations, mais de conflits internes, ethniques ou religieux, au sein de chaque civilisation.

CH . Vous allez plus loin dans vos analyses en écrivant que c’est entre semblables que les affrontements sont les plus durs.

BN. Bien sûr, le principal facteur de conflit est la proximité, elle est indispensable au maintien des protagonistes en présence, à l’accumulation des contentieux et à l’aggravation des antagonismes. Ce n’est pas le lointain, l’étranger (qui ne suscite qu’une hostilité de principe) mais son proche, son semblable, que l’on assassine. Les guerres entre pays européens, asiatiques ou autres pays proches ont toujours fait beaucoup plus de victimes que celles qui opposent des pays lointains. Ce n’est pas parce qu’ils étaient différents que les Juifs furent massacrés, mais bien parce qu’ils étaient intégrés, parce qu’ils ressemblaient à des Allemands, parce qu’ils jouaient un rôle économique et culturel important. De même dans la terrifiante purification ethnique yougoslave ou rwandaise, c’est le voisin immémorial qui est éliminé, le semblable, celui dont l’apparence se confond avec celle de son agresseur. De même en Syrie ou en Libye actuellement. C’est lorsque le semblable joue le rôle de bouc émissaire que la violence est la plus grande car, une fois le conflit commencé, il est difficile de revenir en arrière, difficile de penser qu’après les horreurs de l’affrontement, on pourra de nouveau vivre ensemble, d’où la propension à mener le massacre jusqu’à son terme. Les conflits identitaires sont des guerres totales entre semblables.

CH . Vous décrivez également le discours sur les civilisations comme un rideau de fumée masquant des intérêts économiques et politiques.

BN. Pour les hommes des Lumières le terme de civilisation désignait un idéal de progrès mais, dès le XIXe siècle, parallèlement à la colonisation, on s’avisa que certaines civilisations étaient "supérieures" et d’autres "inférieures", d’où la mission pour les premières d’apporter le progrès aux secondes, c’est-à-dire, en réalité, de s’approprier leurs territoires et leurs ressources. Rien n’a vraiment changé depuis. Au-delà des revendications identitaires, la purification ethnique yougoslave ou rwandaise, ou les situations libyenne et syrienne, visent des objectifs de conquêtes territoriales et d’accaparation de ressources. La lecture d’Huntington prend un sens beaucoup plus concret quand on l’interprète en termes de tentative de contrôle des ressources naturelles et de l’énergie. Entre les Etats-Unis qui tentent de maintenir ce qui reste de leur suprématie, l’Asie (atelier du monde) qui transforme et redistribue 45% des ressources mondiales, et le monde musulman qui détient d’importantes réserves énergétiques, la guerre des ressources est un motif beaucoup plus sérieux que l’affrontement identitaire. En résumé, le discours sur les civilisations en masque souvent un autre, de domination et d’appropriation.

CH. Mais, si la question identitaire est aussi piégée, pourquoi faire des civilisations un objet d’étude ?

BN. Parce que nous sommes dans un monde multiculturel où, pour la première fois de l’histoire, les médias nous permettent de vivre un spectacle global. Parce que les transports modernes nous permettent de voyager partout dans le monde. Parce que les nouvelles technologies nous permettent de communiquer à l’échelle planétaire. Parce que les échanges économiques internationaux sont devenus la règle. Malgré tout cela, pourquoi les tentatives de régulation des institutions mondiales échouent-elles régulièrement ? Au-delà des limites du politique, les civilisations nous donnent de nouvelles grilles de lecture. Nous avons besoin de comprendre les civilisations car cela nous permet de mieux coopérer au quotidien, de mieux communiquer, de mieux négocier.

CH . Vous aviez déjà traité de tous ces problèmes dans vos ouvrages précédents. Pourquoi y revenir ?

BN. Depuis que j’ai commencé à travailler sur la mondialisation, les civilisations et la stratégie, au début des années 1980, l’état des connaissances et la situation du monde n’ont pas cessé d’évoluer. Je réactualise donc mon travail, tant sur le fond que sur la forme.

CH. Parlons de la forme. Votre traité est entièrement composé de tableaux thématiques ou comparatifs, constitués de quatre blocs de textes égaux par page. Au-delà de la performance technique, pouvez-vous expliquer ce choix ?

BN. Il y a au moins trois explications. D’abord, un phantasme diffus chez beaucoup d’intellectuels depuis Spinoza : mettre le monde au carré ! Plus sérieusement, dans un traité de civilisations comparées qui couvre une multitude de thèmes sur chacun desquels un expert pourrait publier des dizaines de livres, il faut une méthode pour résumer les idées et, surtout, pour les rendre comparables. J’ai choisi de résumer chaque idée en un quart de page, sachant que les choix sont toujours arbitraires. D’autre part, dans le dernier chapitre, le fait qu’il y ait huit blocs de texte par double page, me permet d’explorer un thème qui est défini dans le premier bloc et la manière dont ce thème apparaît dans chacun des sept autres blocs, chacun étant attribué à une des civilisations mondialisées traitées dans cet ouvrage. Ainsi, l’ouvrage ouvert sur une double page permet au lecteur de comparer la manière dont un thème est traité chez les Africains, les Indiens, les Asiatiques, les Latins, les Anglo-Saxons, les Musulmans et les Slaves (l’ordre des civilisations est celui de leur apparition historique). C’est tout l’intérêt d’un traité de civilisations comparées.

CH. Pouvez-vous décrire rapidement le plan de ce traité et les thèmes que vous comparez dans chaque civilisation ?

BN. Ce Traité comprend neuf parties. La première partie porte sur l’histoire des civilisations dans la mondialisation qui commence dès le paléolithique avec la dispersion des hommes sur les cinq continents. Les parties II à VIII comprennent un chapitre par civilisation. Enfin, dans la IXe partie, je compare ces sept civilisations sur chaque thème traité. Les thèmes traités sont : paradigmes civilisateurs (spécificités de chaque civilisation) ; mythes fondateurs et sociétés antiques ; religions et doctrines théologiques ; guerre et stratégie ; économies traditionnelles et contemporaines ; politique intérieure et extérieure. Cette division thématique reste souple pour s’adapter aux spécificités de chaque civilisation.

CH. A qui et à quoi est destiné cet ouvrage ?

BN. Il est destiné aux étudiants, aux professeurs, aux hommes d’entreprise et au grand public susceptible de s’intéresser aux civilisations. Dans l’éducation, les universités traînent encore les pieds, mais les grandes écoles, les entreprises et le public perçoivent très bien l’intérêt d’un tel travail. Ce traité donne des grilles de lecture sur les civilisations dans la mondialisation. Il ne s’agit pas de délivrer un savoir exhaustif, mais plutôt d’explorer des hypothèses de réflexion sur une vision globale du monde. Ce traité est un outil comparatiste.

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