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Comparaison Japon Chine

La dialectique nippone de l’adaptation

jeudi 17 avril 2014, par Bernard NADOULEK

Isolé des itinéraires continentaux de communication et d’échange, le Japon est condamné à aller chercher les apports culturels qui conditionnent son évolution dans le monde extérieur. L’isolement insulaire oblige les Japonais à procéder très tôt à l’importation de la culture chinoise (par le biais des Coréens), à partir du IVe siècle, puis de la culture occidentale, à partir du XIXe siècle. C’est à partir de l’extérieur que se définit l’intérieur. Le Japon définit son identité nationale en réaction aux cultures étrangères. Il copie et adapte les apports extérieurs : une faculté qui est toujours au cœur de sa culture. La première étape de l’histoire nippone commence avec les clans de guerriers sibériens qui envahissent le Japon au IIIe siècle, repoussent les autochtones Aïnous au nord de l’archipel et fondent un semblant d’unité autour de la lignée impériale Yamato. S’ensuit une deuxième période médiévale où les liens culturels se renforcent à travers des guerres féodales, jusqu’à l’unification réelle de la période Tokugawa, de 1600 à 1868. C’est pendant cette troisième étape que le Japon forge définitivement son identité culturelle. La période moderne de l’ère Meiji voit le Japon s’adapter à la culture occidentale et étendre son influence, militaire jusqu’à la seconde guerre mondiale, puis économique jusqu’à nos jours.


La dialectique nippone de l’adaptation

Le Japon adopte la culture chinoise au Ve siècle, par le biais des échanges avec la Corée. Il importe le taoïsme, ses écoles du Yin et du Yang et sa démonologie, qui jouera un grand rôle dans la création des kamis, divinités inquiétantes du shintoïsme nippon. Le bouddhisme, qui sera adopté comme religion et comme philosophie politique, permet la rédaction de la première charte constitutionnelle du Japon par le prince Sotoku en 604. Cette charte insiste sur les idées bouddhistes de coopération et d’harmonie qui fondent l’équilibre des devoirs entre gouvernants et gouvernés. Le confucianisme et sa bureaucratie est aussi adopté comme méthode de gouvernement. La différence étant que le confucianisme nippon est d’emblée féodal, on doit obéir à l’Empereur avant d’obéir à son père, au contraire du confucianisme chinois qui prescrit d’obéir à son père avant d’obéir à l’Empereur. Les idées chinoises de Fils du Ciel et d’Empire du Milieu, servent d’inspiration aux conceptions nippones de Fils du Soleil et de Terre des Dieux, à la connotation plus impérialiste. Enfin, les idéogrammes chinois servent de modèles aux kanjis japonais. Ainsi, le Japon a copié la culture chinoise et il en a fait une adaptation originale qui lui a permis d’être le fer de lance des stratégies de développement en Asie.

Le shintoïsme et la voie des kamis

Le shintô prend forme dans le Japon du VIe siècle en réaction à l’importation de la culture chinoise. C’est à partir d’une commande impériale à des lettrés que sera rédigé le livre sacré, le Kojiki, Chronique des choses anciennes, expression d’un nationalisme naissant dont l’Empereur est le dieu vivant. Le shintô est la religion des kamis, divinités ou esprits correspondant à tous les êtres et à toutes les choses dignes de vénération, ainsi qu’aux phénomènes mystérieux. Les "huit cents myriades" de kamis sont des êtres redoutables qui vivent dans un "esprit de violence". Ils sont très susceptibles et lancent des malédictions sur quiconque empiète sur leur domaine, même involontairement. On peut se les concilier, en leur assignant un autel pour leur rendre un culte, en leur faisant des offrandes, ou en utilisant les services d’un prêtre pour les conjurer. On apaise aussi les kamis en se purifiant, car ils détestent les mauvaises odeurs. Les ablutions permettent de garder purs le corps et l’âme du peuple. Le shintoïsme célèbre la nature et toutes ses manifestations créatrices, œuvres des kamis. Les Japonais sont très sensibles à la beauté des mutations saisonnières et consacrent beaucoup de loisirs au jardinage et à la composition florale. Le shintoïsme est devenu une religion nationale.

Le mythe japonais de la Terre des Dieux

Au commencement, l’univers était contenu dans une goutte d’eau, suspendue dans l’espace. Cette goutte d’eau contenait aussi tous les kamis, divinités tutélaires nipponnes. Deux kamis primordiaux, Izanagi, l’homme, et Izanami, la femme, solidifièrent la terre et s’installèrent au Japon, la Terre des Dieux, d’où, par leur union, ils créèrent le monde. Un de ces kamis, Amaterasu, déesse du soleil, enfanta Jimmu, le premier empereur de la dynastie Yamato, le fils du Soleil Levant. La création de ce mythe de la religion shintoïste et de son livre sacré, le Kojiki, est ordonnée par l’Empereur Temmu en 682. La dynastie Yamato (pérenne depuis le Ve siècle) fonde une religion nationale, en réaction à l’importation de la culture chinoise, et assied sa légitimité de droit divin. Selon l’interprétation de ce mythe par les partis nippons les plus nationalistes, les dieux, en choisissant le Japon, lui ont donné un statut de Peuple Elu et une vocation à gouverner le monde. La religion shintô devient le fondement du nationalisme et de l’impérialisme nippon qui poursuit une mission dans l’histoire et cherche un accomplissement final. Pendant la IIe Guerre Mondiale, la propagande des partis militaristes nippons annonçait que le temps du gouvernement du monde était venu.

Comparaisons

Les mythes chinois et japonais illustrent la dialectique de l’adaptation qui permet de conjuguer les valeurs de pérennité et de finalité. Le mythe de la Perfection Originelle garantit la pérennité de la société chinoise. Le mythe japonais de la Terre des Dieux exprime sa finalité dans une prétention à gouverner le monde. La juxtaposition de ces mythes permet de comprendre que chaque pays d’Asie a adapté son identité culturelle dans un espace civilisateur où les contraires ne s’excluent pas. Phénomène similaire dans la comparaison des dieux. Les dieux du taoïsme chinois vivent dans un monde parallèle à celui des hommes, un monde prévisible et possible à anticiper. Au contraire, les kamis japonais représentent les forces imprévisibles et dangereuses de la nature dont les tsunamis sont les symboles. Autre opposition dialectique, le taoïsme chinois est une quête de l’immortalité, métaphore de son sens de la pérennité. La culture japonaise est plus orientée vers la finalité : le monde mystérieux des kamis est ouvert et évolue en même temps que le destin du Japon, dont la destinée s’accomplit à travers ses mutations. La dialectique de l’adaptation fluctue, entre le sens chinois de la pérennité et le sens japonais de la finalité. Toute l’Asie est le miroir d’une diversité culturelle combinatoire.

L’Empire du Milieu et la Terre des Dieux

Les idées chinoises d’Empire du Milieu et de Fils du Ciel sont reprises dans les notions japonaises de Terre des Dieux et Fils du Soleil, fondements du nationalisme et de l’impérialisme japonais. Pendant toute son histoire, l’Empire du Milieu a dépensé toute son énergie à régler ses problèmes internes, il n’a jamais éprouvé le besoin de créer de doctrine impérialiste. L’Empire du Milieu a naturellement dominé le monde asiatique par sa puissance et sa culture, même aux périodes les plus noires de déclin. Le Fils du Ciel est le symbole d’un universalisme asiatique qui s’étend par contagion sur ses voisins. Au contraire, pour le Japon, isolé sur son archipel, affirmer sa puissance de manière agressive était la condition essentielle pour jouer un rôle régional, d’où la doctrine impérialiste de la Terre des Dieux. D’où également l’idée de Fils du Soleil Levant qui, à chaque nouvelle ère, marque le redéploiement d’une puissance vouée à s’étendre. La confrontation de ces deux mythes est aussi une illustration de la dialectique de l’adaptation qui joue, selon les besoins, sur les valeurs de pérennité (temps cyclique de la Chine, tournée vers sa perfection originelle) ou de changement (temps linéaire et progressif du Japon, en attente de son accomplissement final).

Conceptions chinoises du temps

Le temps cyclique du taoïsme est celui du changement perpétuel et immuable. Les cycles des saisons, du travail et du repos, de la vie et de la mort, se déroulent inlassablement. Mais magiciens et géomanciens essaient de suspendre ces cycles et de localiser l’espace-temps de chaque action. Pour un mariage, pour la construction d’un bâtiment, pour conclure une affaire, la divination, les horoscopes ou la géomancie, tentent de déterminer un espace-temps favorable et de rompre le cycle. Cette volonté d’arrêter le temps culmine dans la recherche de l’immortalité. Face aux cycles naturels, le sage adopte la non-action, qui lui permet d’être porté par les rythmes de l’univers. N’utilisant plus sa propre énergie, il fait corps avec le temps, s’immobilise et devient immortel. Le temps du confucianisme est plus linéaire. Depuis le culte antique des ancêtres, l’axe du temps s’étend du passé (avec les aïeuls présents dans l’au-delà) jusqu’à la fin des temps (avec l’axe continu des générations). Mais la continuité se brise avec l’axe discontinu des dynasties. L’empereur, maître du temps grâce à la création d’un calendrier, échoue à contenir la durée dans la succession des ères dynastiques. Finalement, le temps opère une boucle et revient vers la perfection des origines.

Conceptions japonaises du temps

Le temps du shintoïsme est à la fois linéaire et suspendu. C’est le temps politique linéaire de la dynastie Yamato, qui se maintient depuis le Ve siècle. Mais c’est aussi le temps suspendu de la féodalité, où les guerres entre les clans de samouraïs relèguent la noblesse à des fonctions rituelles. Ces mêmes samouraïs qui retrouveront le temps continu avec la dynastie des shoguns (dictateurs militaires) Tokugawa, qui se maintient de 1600 à 1868 et qui fonde l’unité culturelle du Japon. Le temps religieux discontinu des kamis, engendre malédictions et catastrophes, tout en protégeant le Japon des invasions. Le temps religieux du bouddhisme nippon est à la fois un temps cyclique, linéaire et figé dans un éternel présent. Le temps cyclique se déroule à travers la chaîne des réincarnations, éternel retour d’un temps cosmique. C’est aussi le temps de la progression humaine vers la délivrance, celui du déterminisme individuel. C’est enfin l’éternel présent de l’illumination, qui rompt le cycle des réincarnations et la progression vers la délivrance. L’instantanéité de l’illumination transcende le temps dans l’expérience immédiate de l’éternité. Comme pour la Chine, les conceptions nippones du temps sont le miroir de sa diversité culturelle.

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