nadoulek.net : mondialisation, civilisations, stratégie

Accueil > CIVILISATIONS > Bibliothèque d’articles > Etudes de civilisations comparées > Civilisation asiatique > Confucianisme et pouvoir politique en Chine

Confucianisme et pouvoir politique en Chine

vendredi 30 mai 2014, par Bernard NADOULEK

Le confucianisme est la doctrine des fonctionnaires lettrés qui administrent la Chine depuis l’ère Printemps et Automne (VIIe siècle avant notre ère). C’est une doctrine morale et politique qui s’officialise sous les Hans en -135. Les mandarins veulent fonder la pérennité de la société sur le respect des traditions et moraliser l’arbitraire du pouvoir des grands féodaux. Pour cela, ils vont créer une morale qui commence avec la famille et le respect dû aux parents, qui se prolonge dans l’obéissance à l’autorité politique et qui culmine dans le respect des valeurs et des rites traditionnels auxquel tout homme de bien doit se soumettre. Le confucianisme n’est pas une religion, ses références au Ciel désignent un ordre cosmique régulateur qui englobe l’ordre humain. La doctrine est pratique : l’exercice des vertus et des rites doit créer un lien entre la personne, la famille et l’Etat. Le confucianisme est rationnel : l’expérience et le jugement personnel sont nécessaires pour trouver le sens du juste, selon les circonstances. Le confucianisme est surtout la doctrine de la machine administrative, garante depuis plus de deux millénaires, de l’unité de la Chine. Il est aujourd’hui le fondement commun aux régimes dirigistes des pays émergents d’Asie de l’Est.


Le confucianisme familial

Dans la conception étendue de la famille chinoise, tous les enfants d’une génération reçoivent un numéro d’ordre, en tant que garçon ou fille. Ce numéro d’ordre (premier fils, deuxième fille) est celui de "tous les fils et les filles de la famille" d’une génération. Il ne tient pas compte des branches généalogiques du clan. Le premier fils peut être l’enfant du troisième frère de la génération précédente, c’est l’ordre de naissance qui prime. Les filles sont intégrées à la famille de leur mari, mais gardent aussi leur place au sein du clan. Chaque génération porte d’abord le nom de fils ou de fille, puis avec l’âge, celui d’oncle ou de tante, (premier oncle, deuxième tante), puis de grands-parents (premier grand-père, deuxième grand-mère). Cette nomenclature permet d’accentuer la solidarité d’une génération. Elle est renforcée par le choix d’un idéogramme commun dans les prénoms. Les garçons peuvent avoir en commun un caractère comme Ta (grand) et les filles comme Kuang (brillant) et se nommer Perle Brillante, Corail Brillant, etc. Ces caractères communs, choisis à partir de critères religieux, sont inscrits plusieurs générations à l’avance dans le registre de la famille qui rassemble les générations. La solidarité entre générations et au sein des générations est le support de l’ordre social.

La morale du souverain bien

Le confucianisme prône le respect des traditions, des rites et, en premier lieu, la piété filiale et le culte rendu aux ancêtres. Le respect de l’autorité, inculqué dans la famille, est le meilleur support de l’obéissance à l’Etat. Pour Confucius, être un bon fils, c’est être un bon sujet de l’empereur. La morale commande aussi au politique : le Ciel a donné son mandat à l’Empereur pour sa vertu et celui-ci doit aussi régner par l’exemple, car le pouvoir ne peut être respecté que s’il est respectable. L’idéal de Confucius est celui de l’homme de bien, capable d’agir et de gouverner par la morale. Le ren, le Souverain Bien, n’est pas le bien idéal, mais le bien concret qui doit guider le comportement envers les parents et, par extension, envers tous les membres de la hiérarchie sociale, jusqu’à l’Empereur. Les rapports sociaux doivent être fondés sur une éthique intégrant la raison, la responsabilité, la probité, valeurs qui garantissent la pérennité de l’Empire. Le li, désigne la noblesse spirituelle que l’homme acquiert en prenant conscience de la continuité entre la nature humaine et l’ordre général du monde. Maîtrise de soi, dévouement, fidélité et altruisme sont les fondements du devoir. Ainsi la morale confucéenne s’étend de bas en haut dans la société : depuis l’ordre familial, jusqu’à l’ordre impérial.

Le gouvernement par les rites

En pratiquant les rites, l’Empereur assure la continuité entre l’ordre cosmique et l’ordre terrestre. Les rites permettent la régulation des comportements, la canalisation des énergies et des instincts, la pacification des rapports sociaux. Les rites sont répertoriés dans l’étiquette, petite éthique de masse, qui définit le cérémonial et la liturgie pour les naissances, les enterrements, les mariages, les fêtes officielles. L’étiquette ajuste les dénominations et les règles de politesse qui définissent la place de chacun dans la hiérarchie sociale, ainsi que l’ensemble des attitudes et des gestes quotidiens. L’étiquette règle l’ordre des personnes et des préséances qui font de la société chinoise une machine complexe et efficace. Cette discipline de masse fait de chaque Chinois un homme civilisé. En réalité, les Chinois n’échappent à aucune des vicissitudes de la condition humaine et leur société est loin d’être toujours gouvernée par le souverain bien, ou par l’étiquette. Cette morale, conçue par les mandarins lettrés, permet cependant de freiner l’individualisme et la cupidité qui sont officiellement disqualifié. Elle permet aussi à la bureaucratie de réfréner les tendances tyranniques de la noblesse et de l’Empereur. Elle assoit un pouvoir bureaucratique qui, sous ce masque moral, est, depuis 2700 ans, l’épine dorsale de l’Empire.

L’appareil de la Bureaucratie Céleste

Le rôle de la classe des lettrés est le gouvernement de l’Empire. L’organisation de la Chine est assurée par ce corps d’administrateurs professionnels qui remplissent toutes les tâches régaliennes : administration civile et fiscale, administration de la justice, entretien des infrastructures (villes, canaux d’irrigation, digues, routes), création de monnaie, contrôle des échanges commerciaux, des foires et des prix, recensement militaire, monopole de l’instruction, de la formation des élites et de l’organisation des examens. Le problème de l’instruction est fondamental car, non seulement la formation des élites donne aux lettrés un pouvoir énorme, mais c’est l’instruction qui permet à leur système bureaucratique de se reproduire, en recrutant leurs membres par examens, et de maintenir l’homogénéité de leur propre classe. Le paradoxe est que la classe des lettrés est une relative démocratie au service de l’autocratie. Le recrutement des lettrés se fait sur examen et, bien que les riches aient plus facilement accès au savoir, dans chaque préfecture, l’Etat recrute les enfants les plus doués des familles modestes. C’est "le tribut des provinces" à l’Etat. Ainsi, la bureaucratie contrôle toute la société chinoise, mais aussi le système de pouvoir impérial

La succession des dynasties

Pour contrôler le pouvoir impérial, le confucianisme contient une doctrine de la succession des dynasties, qui permet l’élimination des mauvais empereurs. Selon cette doctrine, l’Empereur reçoit le "mandat du Ciel" pour sa vertu mais cette vertu peut décliner et, quand elle s’épuise, l’Empereur se transforme en tyran capable des pires excès. Alors le Ciel reprend son mandat et toutes sortes de catastrophes se produisent (inondations, famines, étoiles qui tombent du ciel, tremblements de terre), comme signes de la déchéance du souverain. Des héros vertueux doivent alors se rebeller contre le despote illégitime, l’abattre pour fonder une nouvelle dynastie et restaurer l’ordre voulu par le Ciel. Face à la tyrannie, le confucianisme et ses idéaux de justice justifient donc la révolte. Grâce à cette doctrine, dont ils sont les auteurs et les gardiens, les mandarins peuvent contrôler la cour. Eux seuls disposent du pouvoir de faire circuler les bruits sur les catastrophes annonciatrices, sur la perte du mandat du Ciel du souverain déchu et d’assurer la légitimité d’une nouvelle dynastie. Mao Tse Toung s’est attaqué à sa propre bureaucratie avec la Révolution Culturelle et les Gardes Rouges. Mais, comme pendant toute l’histoire de la Chine, ce sont les mandarins qui ont fini par l’emporter.

Le système d’auto-surveillance généralisée

Au sommet de la pyramide sociale, les mandarins tentent de contrôler les dérives de l’Empereur, de sa cour ou de ses généraux. Mais ces derniers exercent eux aussi une pression sur l’administration et n’hésitent pas à exécuter de temps en temps des lettrés trop moralisateurs. A la base, les lettrés gouvernent le peuple avec l’administration et la justice. Entre eux, les mandarins se surveillent par le biais des examens, des rapports et des évaluations, qui remontent la chaîne hiérarchique interminable, du plus obscur scribe de sous-préfecture jusqu’aux grands ministres d’Empire. Bien que la corruption fasse aussi partie des mœurs des mandarins, cette surveillance hiérarchique n’est pas vaine : un mandarin ayant commis une erreur judiciaire (avérée après un recours et un nouveau procès) se voit appliquer la même peine que celle qu’il a injustement infligée. Le principe confucéen de la responsabilité personnelle dans l’exercice du pouvoir peut se retourner contre les mandarins eux-mêmes. Dans un pays où la démographie pléthorique donne aux conflits et aux réactions de masse une ampleur effrayante, ce système d’auto-surveillance a assuré une pérennité hors du commun, sans autres comparaisons historiques.

Pérennité

L’éducation confucianiste a forgé une classe d’administrateurs qui, même s’ils n’ont pas toujours été fidèles aux Empereurs, l’ont été à l’Empire. Dans une histoire pleine de révoltes, de coups d’Etat, de complots, dans une Chine où les envahisseurs, les eunuques et les concubines ont gouverné, les fonctionnaires, qui avaient la mainmise sur les rouages de l’Etat, ont globalement évité la tentation du pouvoir. Leur éducation morale les façonnait comme des serviteurs fidèles. Là encore, les choses ont peu changé, que ce soit avec le PC chinois, ou dans l’ensemble des pays d’Asie qui ont tous un Etat confucianiste. Même si la bureaucratie connaît, comme partout, une corruption endémique, en Asie, elle sert l’intérêt national et contribue au maintien d’une société globalement solidaire. Le pari confucianiste sur la pérennité peut parfaitement conjuguer le conservatisme et la modernité. Dans une Chine qui s’ouvre au progrès, on assiste actuellement à un retour en force du confucianisme. Le parti communiste le promeut pour modérer la frénésie de l’argent qui s’est emparée des Chinois. Les nouveaux capitalistes le revendiquent comme culture d’entreprise de substitution au communisme. Les intellectuels s’en réclament en terme de ressourcement identitaire.

Répondre à cet article


version iPhone | Suivre la vie du site RSS 2.0 | Plan du site | SPIP | Nous contacter | S'abonner