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De plein fouet ?

mercredi 7 juin 2006, par Bernard NADOULEK

Trois scénarios sur la crise du pétrole.
Paris, juin 2006.

La crise mondiale du pétrole, d’une ampleur radicale, va mettre à mal notre modèle de développement. Modes de vie, industries, agricultures, services, produits, transports, tout va être bouleversé, à l’échelle planétaire. Cette crise est largement annoncée (13 500 articles recensés aujourd’hui sur Google sous la rubrique « fin du pétrole ») mais personne ne réagit ! Pourquoi cette apathie générale alors qu’il est si urgent de nous préparer à un changement radical ? Pour essayer d’imaginer l’avenir le lecteur trouvera ci-dessous trois scénarios allant du pire au … meilleur ?


 !De plein fouet : 2010 – 2015.

Dans ce premier scénario, la crise commence en 2010, sa vitesse de propagation surprend tout le monde et, pris de plein fouet, le système économique international s’effondre. Bien qu’elle ait été annoncée, personne ne s’est vraiment préparé : ni les responsables politiques, parce qu’aucun d’eux n’aurait pu se faire élire sur de telles perspectives ; ni les chefs d’entreprise, car aucun d’eux ne pouvait entamer une restructuration sans remettre en cause son activité, ses profits, le cours de ses actions, etc.

Au niveau international, la guerre économique pour le contrôle des ressources naturelles s’est accentuée entre 2007 et 2010, notamment en raison de la rivalité entre les États-Unis et la Chine, des manœuvres de la Russie et de l’Iran. Cette concurrence a accentué la vitesse d’épuisement des stocks et exacerbé les tensions à l’échelle mondiale. Des conflits ont éclaté un peu partout dans le monde : une chance, les affrontements sont limités par le manque de carburant et de mobilité des troupes. Le trafic aérien est stoppé, la mondialisation régresse et les difficultés d’acheminement des derniers barils de pétrole sont démultipliées par la piraterie et le développement des maffias qui instaurent un marché noir planétaire de l’énergie. Dans les pays les plus pauvres, ravagés par les conflits, les déplacements de population sont massifs et des cohortes de miséreux progressent à pied vers les pays développés dans l’espoir chimérique d’y trouver refuge.

Au niveau national, tous les États sont désorganisés par la pénurie. La situation est incontrôlable dans la plupart des pays pauvres livrés aux émeutes et à la guerre civile. Les pays développés ne s’en tirent pas mieux : les émeutes et le pillage des derniers stocks de nourriture n’ont pas pu être évités par la police et l’armée. La périphérie des villes, mal desservie par les transports en commun, est quasiment désertée. Des millions de chômeurs ou de pauvres désespérés se regroupent en bandes armées qui sèment la terreur. La loi martiale est déclarée. Les villes sont devenues des cimetières de voitures désossées par des gangs de récupérateurs. Pour obtenir le moindre produit, le moindre service, le marché noir est devenu de règle.

Le système économique mondial est à genoux. Faute de restructuration et d’études d’impact, des centaines de milliers d’entreprises n’ont pas résisté à la remise en cause de leurs métiers, de leurs process, de leurs produits, de leurs marchés. Des centaines de millions de chômeurs paient cette imprévoyance. L’aéronautique, l’automobile, leurs fournisseurs et leurs sous-traitants sont les premières victimes mais, du fait du blocage des transports, des milliers d’autres entreprises ont mis la clef sous la porte. Les rares entreprises qui continuent de produire ont du mal à distribuer leurs stocks à cause de l’enclavement généralisé. Le système mondial est d’autant plus désorganisé que les délocalisations ont éloigné entreprises et marchés, fournisseurs et sous-traitants. Dans le même temps, l’agriculture intensive et mécanisée est immobilisée par le manque de carburant et d’engrais chimiques. Le spectre de la famine pointe.

 !La crise amortie : 2015 - 2020.

Dans ce deuxième scénario, l’utilisation du pétrole se maintient jusqu’en 2015. Bien qu’on ne soit arrivé à aucun accord international permettant d’anticiper la crise, un certain nombre de pays, de villes ou d’entreprises s’y sont préparés. Le système international est gravement perturbé mais il ne s’effondre pas complètement. Des îlots de stabilité subsistent dans le désordre mondial généralisé. Péniblement, la réaction s’organise.
Au niveau international, bien qu’on ne soit parvenu à aucun accord, la crise a été en partie anticipée par les États des pays développés qui, réservant à l’armée, à la police et aux services publics le pétrole restant, réussissent tant bien que mal à préserver un semblant d’ordre national et international. Il n’en va pas de même pour les pays pauvres, où les émeutes et les conflits locaux font rage. Le trafic international est stoppé mais une communication internationale est maintenue grâce aux médias. La télévision et Internet permettent de se tenir au courant de l’état du monde et de diffuser les expériences réussies. Dès le début de la crise, les rivalités entre les puissances sont passées au second plan et des mesures d’urgence permettent une répartition plus ou moins équitable des dernières réserves.

Au niveau national, les États des pays développés occidentaux et asiatiques ont réussi à maintenir l’ordre malgré les inévitables mouvements d’émeute et de pillage. En attendant des jours meilleurs, des distributions d’aide alimentaire sont organisées par les États qui tentent de planifier la centralisation et la distribution de denrées comestibles. Partout dans le monde, la récupération des métaux sur les centaines de milliers de voitures abandonnées est devenue une industrie nationale. A un niveau urbain, des études d’impact réalisées avant la crise ont permis d’anticiper un certains nombre de problèmes : les immeubles gigantesques qui nécessitent de véritables centrales énergétiques ont été fermés, les banlieues lointaines et mal desservies par les transports en commun ont été en partie vidées. Ces urbains surnuméraires ont été dirigés vers les campagnes : nombre de chômeurs ont repris de petites exploitations agricoles où ils tentent de développer une agriculture vivrière. Le cheval, l’âne, la mule et le bœuf reprennent du service.

Le système économique mondial a résisté : même si des centaines de milliers d’entreprises ont fait faillite laissant des centaines de millions de chômeurs sur le carreau, la majorité des entreprises a survécu grâce à un mouvement général de restructuration survenu pendant les cinq années précédentes. La remise en cause des métiers, des process et des technologies, a permis de se préparer à l’après-pétrole. Des constructeurs automobiles se sont reconvertis, d’autres se sont spécialisés dans la récupération des métaux sur les centaines de milliers de véhicules immobilisé. Des îlots de relative stabilité économique se maintiennent dans les pays développés d’Occident et d’Asie. Une des initiatives qui a permis une optimisation des ressources restantes a été la création d’une bourse mondiale des ressources naturelles, avec des droits de tirage accordés aux États ou aux entreprises, droits susceptibles d’être échangés ou revendus à l’instar des droits de tirage de CO2 mis en place par le Protocole de Kyoto. Cette mesure fait de la restructuration une affaire rentable et stimule les entrepreneurs qui en ont fait un business florissant. De même, l’écologie promet d’être un des autres business parmi les plus rentables du XXIe siècle. L’agriculture industrielle et mécanisée a connu une crise grave mais, grâce à des centaines de milliers de petites exploitations, grâce à un retour massif de citadins à la terre, les approvisionnements n’auront été perturbés que pendant un ou deux ans.

 !Utopie : 2020-2025.

Dans ce troisième scénario, fondé sur un contexte international de guerre économique, la seule mesure collective qu’ont pu prendre les États a été de réunir des investissements massifs de recherches et de développement pour trouver un nouveau carburant de synthèse dont la production doit être illimitée, peu chère et non polluante. C’est chose faite en 2020 (éthanol, hydrogène, fusion nucléaire ?) et, en 2025, l’ensemble du système mondial est adapté à ce nouveau carburant. La crise n’aura donc pas eu vraiment lieu et la mondialisation repart de plus belle. Il n’est pourtant pas question de baisser la garde : une nouvelle phase de reconversion doit être envisagée pour le gaz . L’eau potable pose de plus en plus de problèmes. Quant au choc climatique, il paraît irréversible. L’avenir n’est pas radieux, mais le système a prouvé sa capacité de rebond.

 !Conclusion
A votre avis, lequel de ces scénarios est le plus vraisemblable ? Les variables déterminantes sont le temps dont nous disposons avant la crise et la vitesse d’une prise de conscience mondiale qui doit au plus vite déboucher sur des études d’impact et des restructurations. Faudra-t-il attendre les premières secousses internationales pour réagir en état de complète impréparation ? En encaissant la crise de plein fouet ? En cette année pré-électorale, pensez-vous que les partis politiques et les candidats vont effleurer la question ?

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