nadoulek.net : mondialisation, civilisations, stratégie

Accueil > MONDIALISATION > Bibliothèque d’articles > Chroniques de la mondialisation > Derrière un chaos mondial apparent...

Derrière un chaos mondial apparent...

... la coopération internationale n’a jamais aussi bien fonctionné

mercredi 31 août 2005, par Bernard NADOULEK

Derrière le spectacle du chaos mondial véhiculé au quotidien par les médias, la coopération internationale n’a jamais autant et aussi bien fonctionné : une coopération décentralisée, multiforme, multiculturelle, et parfois aussi sélective et injuste. Dans le contexte mondial d’épuisement des ressources naturelles, de désordres climatiques majeurs et de terrorisme, l’harmonisation de cette coopération internationale est d’une nécessité vitale. Pourquoi ?


La guerre économique pour le contrôle des ressources naturelles est un des phénomènes clefs de ce début de XXIe siècle. Elle s’est amorcée autour de l’acier, elle perdure aujourd’hui avec le pétrole, et elle se poursuivra dans bien d’autres domaines à courte échéance, tout particulièrement dans celui de l’eau. Dans chacun de ces domaines, des alternatives scientifiques et technologiques sont en vue, mais la situation de transition pourrait être longue et difficile. Pendant ce temps, la guerre économique qui s’amplifie change de nature. Primo, la concurrence se joue maintenant dans un contexte fini : c’est l’ensemble des ressources naturelles de notre planète dont on perçoit aujourd’hui les limites. Deuzio, il en résulte une guerre économique à somme nulle : ce qui est acquis par un des protagonistes est définitivement perdu pour tous les autres. Tertio, d’où le risque d’une accélération de la concurrence et une aggravation de la crise avant que les solutions de substitution soient en place.

C’est à ce point du raisonnement que j’en appelle à une coopération internationale accrue, ce qui suscitera peut-être les réserves de certains lecteurs sur l’« idéalisme » du propos. Leur réaction est prévisible : le spectacle permanent de l’actualité charrie un flux ininterrompu de crises, de conflits, de catastrophes, d’antagonismes politiques ou économiques. L’égoïsme règnerait dans un monde voué à la concurrence sauvage et dans lequel la coopération serait, au mieux, un moyen peu efficace pour tenter de remédier aux crises les plus graves et, au pire, le rideau de fumée derrière lequel les puissants organisent leur mainmise sur le monde. Cette vision pessimiste du monde est le plus souvent fondée sur l’idée selon laquelle la coopération devrait favoriser un univers de paix, à l’opposé du monde de violence dans lequel nous vivons. C’est pourquoi il faut insister sur la dialectique de coopération et de conflit qui est une des caractéristiques les plus communes de la vie en société.

Dans cette dialectique, la coopération et le conflit s’opposent et se complètent tout à la fois : ils n’existent même que l’un par rapport à l’autre. C’est pour faire face aux conflits que la coopération prend tout son sens et, de même, c’est l’insatisfaction provoquée par des formes de coopération dépassées ou inadéquates, qui cause le plus souvent les conflits. La coopération — familiale, locale, régionale, nationale, internationale — est le ciment quotidien des sociétés, et le conflit est leur moteur d’évolution. Le genre humain a pris le pas sur le monde animal grâce à ses facultés de coopération et les types de réponses aux conflits au sein du genre humain nous ont permis de créer ces différentes formes de coopération que nous nommons cultures, ou civilisations. La coopération se matérialise dans des rites, des traditions, des institutions, qui ont tous le même but : faire échec aux conflits qui menacent la vie du groupe et rendre l’avenir prévisible.

Du point de vue de la coopération internationale, cette dialectique ne se dément jamais, même pendant les crises ou les conflits les plus violents où la diplomatie reste toujours présente. Pour ne parler que de la période contemporaine, même pendant la guerre froide, la diplomatie tenait une place importante dans les relations entre Américains et Soviétiques. Et, alors que pendant plus de quarante ans, tous les états-majors et les experts sérieux pronostiquaient un affrontement nucléaire, c’est la coopération qui l’a emporté. La diplomatie a su se montrer à la hauteur de son enjeu nucléaire. De même dans le domaine économique, où la montée en puissance de la mondialisation et la poussée d’une concurrence économique et financière planétaire n’ont été possibles que grâce à la coopération des pays développés et aux négociations de l’OMC, de l’OCDE, du FMI, de la Banque Mondiale, etc. Dans toutes les institutions internationales, ce sont des décisions politiques qui ont permis de « libérer les forces du marché » à l’échelle mondiale. La concurrence sauvage peut bien se pratiquer ici où là, mais tous les agents économiques soucieux de pérennité savent bien qu’ils sont encadrés par des règles du jeu, que ces règles évoluent sans cesse, qu’elles changent selon les échiquiers nationaux ou régionaux et qu’il faut sans cesse s’adapter, négocier et coopérer.

Mais la dialectique coopération – conflit n’est porteuse d’aucune valeur a priori, parfois un conflit peut être juste et la coopération injuste. Nous avons récemment assisté à un bond colossal de la coopération internationale avec le terrorisme et la série de catastrophes naturelles de ces dernières années. C’est avec les catastrophes naturelles que ces formes de coopération ponctuelle ont le mieux montré leur caractère sélectif. Le récent tsunami en Asie a suscité un large mouvement de solidarité des pays développés, un élan fondé sur une relation client-fournisseur en quelque sorte. Les pays d’Afrique touchés au même moment - par la même catastrophe, par la famine ou les conflits ethniques – ont peu bénéficié de cet élan de générosité, ils ne sont pas sur le marché. Plus encore, quand c’est le Pakistan qui est dévasté par un tremblement de terre, l’aide n’est accordée qu’au compte-gouttes. Le Pakistan paie son statut de pays miné par l’intégrisme islamique et suscite peu de compassion. Oui, la coopération internationale est souvent sélective et injuste.

L’évolution récente des technologies de communication et Internet ont déclenché une révolution de la coopération « par le bas ». La communication et la coopération internationale, qui étaient autrefois réservées aux États, aux institutions et aux plus grosses entreprises, sont aujourd’hui accessibles aux simples citoyens ou aux PMI-PME. Les premiers groupes à anticiper sur des formes inédites de coopération internationale ont été les réseaux mafieux et terroristes ; le mouvement alter-mondialiste a suivi, puis les entreprises et le public ; et, comme le plus souvent, les États et les institutions rattrapent le mouvement en traînant des pieds.

Mais cette coopération internationale « par le bas » ne suffit pas encore, ni même la coopération spontanée, contre les catastrophes. Pour que la coopération internationale devienne décisive face aux menaces qui s’annoncent, il nous faut un objectif planétaire, un intérêt commun permettant d’organiser une dynamique structurelle de coopération « par le haut », et non de seuls effets temporaires de coalition face aux dangers ponctuels. On ne peut, bien sûr, compter sur la générosité ou l’altruisme collectif ; les idéologies radicales des siècles précédents ont montré les illusions du messianisme révolutionnaire, à gauche comme à droite.

Selon la dialectique coopération-conflit, une véritable coopération ne peut prendre corps que parallèlement à une menace décisive. La force de la mobilisation est fonction de l’ampleur de la crise qui la suscite. La question est : quels pourraient être cet objectif planétaire, cet intérêt commun ? La sauvegarde de notre planète et celle de notre espèce, bien sûr. L’hypothétique cataclysme qui se profile sous les dérèglements climatiques récents pourra-t-il susciter un élan décisif de coopération ? La survie des générations futures est peut-être suspendue à cette question.

Répondre à cet article


version iPhone | Suivre la vie du site RSS 2.0 | Plan du site | SPIP | Nous contacter | S'abonner