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Economie africaine contemporaine

Etat des lieux et diversité des situations.

mardi 3 décembre 2013, par Bernard NADOULEK

L’état des lieux, catastrophique pour certains experts, doit être relativisé selon la diversité des pays africains, de leur taille, de leur situation géo-climatique, de leurs populations, de leur niveau de développement et de leurs richesses minières. Les zones géo-climatiques vont des déserts du Sahara ou du Kalahari, jusqu’aux zones humides de la forêt équatoriale et des climats de mousson des pays méridionaux, jusqu’au climat méditerranéen du Sud Austral. La taille des pays est d’une grande disparité, entre le plus grand, le Soudan : 2 505 810 km2, et le plus petit, la Guinée-Bissau : 36 120 km2. Même diversité dans les populations dont les écarts vont de 1 à 100, du Gabon au Nigéria. Les différences de puissance sont spectaculaires, entre le PNB de l’Afrique du Sud et celui de la Guinée Equatoriale. Ecarts encore plus spectaculaires sur le plan de la richesse, entre l’Afrique du Sud et dix pays africains qui sont les plus pauvres du monde. Cette diversité explique les différences d’appréciation des experts, dont certains tirent des conclusions catastrophistes et d’autres des constats plus nuancés. Cet état du développement tient aussi à un facteur clef : la corruption des élites africaines, aggravée par les entreprises et les Etats développés, occidentaux et asiatiques.


Développement et corruption. L’Afrique moderne s’est urbanisée sans s’industrialiser. Le produit intérieur brut de tous les pays africains réunis n’égale pas celui de la Belgique. La dette du continent africain dépasse son PNB et les intérêts de cette dette sont plus élevés que le total des aides internationales et bilatérales. Le revenu moyen par habitant des années 2000 est inférieur à celui des années 60. Une des causes majeures de la pauvreté est le pillage systématique des pays par leurs dirigeants : ainsi, Mobutu a accumulé une des plus grosses fortunes mondiales dans l’ex-Zaïre, où la population vit avec un PNB par habitant de 120 $ par an. Dans toute l’Afrique, des projets de prestige inutiles (création de toutes pièces d’une nouvelle capitale au Nigéria et ailleurs, construction de palais ou de cathédrales) et des centaines de réalisations industrielles, sans rapport avec les besoins ou les infrastructures, sont lancées dans le seul but de détourner la majeure partie des fonds ou des aides, pour finir ensuite en cimetières d’éléphants. La corruption s’exerce du haut en bas de l’échelle sociale, avec le phénomène du marché parallèle qui suscite des appréciations très différentes. Si l’économisme occidental ne permet pas de susciter le développement en Afrique, il y a plusieurs manières de regarder son économie.

Une agriculture en déshérence. Sur le plan agricole, on peut avoir une vision très alarmiste : fragilité des sols, désertification, surpeuplement, épuisement des terres cultivables, baisse des rendements, quasi absence d’investissements, de techniques et de recherches appropriées. Sur un continent où 70% de la population vit encore dans les campagnes, on doit importer aujourd’hui plus de 10 millions de tonnes de céréales par an pour survivre (plus de 30% des besoins africains, sans compter l’aide alimentaire et humanitaire). Les paysans africains sont les plus pauvres du monde, ils gagnent deux à trois fois moins que les paysans indiens ou chinois, qui gagnent eux-mêmes quinze fois moins que les paysans européens. La cause principale de cet appauvrissement est l’exploitation méthodique menée par les administrations publiques qui se sont systématiquement octroyé le monopole des achats de produits agricoles. Ces administrations avaient été créées lors des indépendances, pour stabiliser le cours des produits, accumuler des réserves en période faste et les redistribuer pendant les périodes difficiles. Ces mêmes administrations ont peu à peu contraint les paysans à céder leur production aux prix les plus bas pour nourrir les villes et éviter les explosions politiques. C’est la vision sombre de l’agriculture.

Une autre analyse. A partir des mêmes faits, d’autres experts expliquent, au contraire, que l’autosuffisance alimentaire de l’Afrique est à portée de la main. Beaucoup de régions produisent des surplus agricoles, mais ces surplus ne circulent pas : à cause de l’enclavement de certaines régions et des problèmes de routes et de transport ; à cause des guérillas qui aggravent encore les difficultés de communication ; à cause de la concurrence faussée par les exportations subventionnées et par l’aide humanitaire, qui font baisser artificiellement les prix de marché. Comme l’a montré l’exemple chinois, avec une population essentiellement rurale, ce sont les activités agricoles qui permettent de dégager des surplus et de l’épargne pour financer l’industrialisation et sortir du sous-développement. Le problème ne serait donc pas économique mais politique, y compris en ce qui concerne l’action des monopoles d’Etat. Pour la recherche et le développement de nouvelles variétés de riz ou de semences, les agronomes africains sont aujourd’hui désenclavés : ils travaillent en ligne et en temps réel, par le biais d’Internet, avec les meilleures universités du monde. Tout comme les communautés rurales qui vendent aujourd’hui leur production en ligne sur les marchés internationaux de céréales.

L’économie souterraine. Pour certains experts, l’économie souterraine est le principal obstacle au développement en Afrique : elle ne produit pas de recettes fiscales, sa précarité ne favorise ni l’épargne, ni l’investissement et le marché parallèle se cantonne dans de petites activités d’échanges ou de services qui ne permettent pas d’accéder au développement industriel. D’autres économistes font remarquer que si le marché souterrain produisait des recettes fiscales, elles seraient de toute façon dilapidées dans le désordre général. Même si l’économie souterraine n’est pas comptabilisée dans les indices officiels, elle est la seule possibilité de survie pour des millions d’Africains ; elle est le secteur le plus dynamique de l’économie. Seul ce marché parallèle permet d’expliquer comment des populations entières peuvent vivre avec un revenu officiel de 100 $ par an et par famille. Ce marché fonctionne à travers les réseaux de solidarité traditionnelle et fait évoluer les Africains, à leur rythme, vers les exigences d’une société plus moderne. Compte tenu de la somme d’efforts et d’inventivité individuelle qui s’y déploie, ce marché parallèle est le seul espace réel de capitalisme où se forme la classe des entrepreneurs africains de demain. Economie officielle et/ou souterraine ? Le débat reste ouvert.

Les organisations régionales. L’Afrique est le continent qui a le plus d’organisations régionales. Une douzaine d’organisations regroupent les pays du Nord, de l’Est, de l’Ouest, du Centre et du Sud (UMA, COMESA, CDEAO, SADC, CAE, etc.). Vouées à accélérer le développement et l’intégration économique, monétaire, douanière, toutes ces organisations ont un bilan très mitigé. Des progrès réglementaires ont été réalisés, mais n’ont pas permis d’améliorer la croissance, ni la libéralisation des échanges. Le commerce intra-africain reste très limité et inégal. Des initiatives ambitieuses ont sombré sous les tracasseries administratives, douanières, de la corruption et de la mauvaise volonté de certains Etats à appliquer les directives régionales. D’autres Etats appartiennent simultanément à plusieurs organisations et ont du mal clarifier et à hiérarchiser leurs objectifs. Malgré tout, la coopération progresse, des leçons sont tirées des erreurs passées et la gouvernance s’améliore. Cette coopération régionale est plus impérative que jamais pour produire des mouvements de concentration dynamique et pallier un des obstacles du développement : la disparité des marchés nationaux. Le développement par le bas (ressources, démographie, classes moyennes, urbanisation) pourrait accélérer cette intégration.

L’ultime réservoir de croissance. Dans la ronde effrénée des investissements autour de la planète, le tour de l’Afrique arrivera bientôt pour plusieurs raisons. D’abord parce qu’on voit très bien à quelle vitesse se déplacent les capitaux depuis la mondialisation financière des années 1970. En 1997, avec la crise financière des Dragons d’Asie, on a vu les flux de capitaux se reporter sur la Chine, puis sur l’Inde et l’Amérique Latine. Que reste-t-il comme nouvelle possibilité pour susciter la croissance mondiale ? Quand on voit à quelle vitesse la Chine s’est développée et comment les investissements l’ont irriguée, l’Afrique, qui paraît mal en point aujourd’hui, pourrait évoluer rapidement dans les prochaines décennies. D’autant que la concurrence se sera accentuée, avec tous les nouveaux arrivants sur le marché mondial, et particulièrement les géants que sont la Chine, l’Inde ou le Brésil. D’autant plus que ce mouvement d’investissements a déjà commencé de l’intérieur avec l’Afrique Australe qui entend bien se tailler une sphère naturelle d’expansion. Un marché de 1,5 milliard de consommateurs, prévu pour 2025, va nécessairement susciter, à terme, toutes les vocations. Sans oublier que l’Afrique reste le plus riche réservoir de ressources minières, indispensables aux pays développés.

Vers quel développement ? L’Afrique évoluera-t-elle vers le libéralisme anglo-saxon, à l’instar de l’Afrique du Sud ? Evoluera-t-elle, au contraire, vers un dirigisme asiatique, à l’image de l’Ile Maurice qui a si bien appliqué les recettes des Dragons ? Difficile de le savoir aujourd’hui. Après des décennies d’ajustements structurels, le libéralisme a augmenté les inégalités sans mettre en marche le développement. Le caractère autoritaire du dirigisme asiatique et l’omniprésence des Chinois en Afrique peuvent inspirer bien des émules chez les dictateurs. Mais le dirigisme doit se fonder sur un Etat fort et des populations disciplinées, ce qui ne correspond guère au modèle africain. Existe-t-il une forme de développement qui permette de réconcilier l’héritage traditionnel avec les exigences d’un développement mondialisé ? Le dynamisme de l’économie souterraine, seul facteur commun aux sociétés africaines, est-il porteur d’une alternative réelle ? Il permet pour le moins de donner une alternative à la pauvreté et de développer un esprit entrepreneurial et des petits métiers d’indépendants en phase avec le passage à une économie de service. Mais comment imaginer le passage à l’industrialisation et au niveau d’éducation indispensable pour la transition vers une société post-industrielle ?

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