nadoulek.net : mondialisation, civilisations, stratégie

Accueil > CIVILISATIONS > Bibliothèque d’articles > Etudes de civilisations comparées > Civilisation africaine > Economie africaine traditionnelle

Economie africaine traditionnelle

Du paléolithique aux indépendances

mardi 26 novembre 2013, par Bernard NADOULEK

La Société de l’Arc pratique la chasse et la cueillette, celle des Clairières va initier l’agriculture et l’élevage. Ces deux sociétés fonctionnent sur la polyvalence de leurs membres. La division des tâches commence dans la Société des Greniers qui, grâce à ses stocks agricoles, libère une partie des paysans qui deviennent artisans et commerçants. Elle se poursuit avec la Société de la Lance, qui introduit la spécialisation des tâches entre éleveurs et agriculteurs. Le commerce et l’artisanat n’atteignent un développement significatif qu’avec la Société des Cités et ses échanges trans-sahariens avec les pays musulmans, qui permettent à la civilisation africaine d’atteindre un niveau de développement équivalent à celui de la fin du Moyen Age européen. Malgré les difficultés de communication, dues à l’isolement relatif de l’Afrique (barrières saharienne au nord et océanique à l’est et à l’ouest), les sociétés traditionnelles ont progressivement constitué un tissu économique globalement autosuffisant, un artisanat et un art original et brillant. Les causes principales qui vont freiner le développement économique et conduire l’Afrique au sous-développement sont la traite des esclaves, la colonisation et la corruption des élites en rapport avec le pillage des ressources par les Occidentaux.


La Société de l’Arc. Dès le paléolithique, la survie repose sur des connaissances botaniques et zoologiques considérables. La cueillette et le ramassage sont méthodiques, organisés selon une périodicité correspondant aux cycles de renouvellement des ressources disponibles. Dans un environnement pauvre, tout ce qui est comestible est ramassé et utilisé : fruits, tubercules, racines, œufs d’oiseaux, insectes, reptiles, tortues, lézards. La chasse, d’une incroyable difficulté, dépend plus de l’intelligence et de la ténacité du chasseur que de l’efficacité très relative des épieux, des lances, puis des arcs, des pièges. Il faut parfois suivre le gibier pendant plusieurs jours, se dissimuler, attendre sous le vent, approcher d’assez près (en se déguisant en animal, en imitant son comportement) pour blesser sa proie. Il faut ensuite suivre l’animal et parcourir parfois plus de 50 km s’il est vigoureux, puis le rabattre vers le camp pour ne pas avoir à le porter trop longtemps au retour, car les dangers sont nombreux face aux grands prédateurs. La traque collective est moins fréquente en raison de l’organisation qu’elle implique : rassembler plusieurs groupes de chasseurs, sans garantie que le gibier soit suffisant pour le partage, et avec le risque d’épuiser trop vite les ressources du territoire. Le partage s’effectue le plus souvent selon les besoins.

L’agriculture dans les sociétés des Clairières et des Greniers. Au Ve millénaire avant JC, l’agriculture naît en Afrique avec la culture du millet, du sorgho, du riz africain. Au IIe millénaire, la culture des céréales se diffuse en Afrique orientale et centrale à partir du Haut-Nil. Dans la Société des Clairières, la productivité est faible à cause de la pauvreté des sols et les premiers agriculteurs, semi-nomades, doivent se déplacer régulièrement pour défricher de nouvelles clairières. L’équipement est rudimentaire et la dispersion des communautés sur un immense territoire, ajoutée à l’isolement des villages forestiers, rend la diffusion des progrès techniques difficile. Dans la savane, la Société des Greniers parvient à constituer des stocks grâce à la facilité du défrichement. Ce n’est que très tardivement, grâce entre autres au contact avec les Arabes, que l’agriculture progresse notablement en Afrique de l’Ouest méridionale (riz, légumes, bananes, etc.), où les paysans mettent les terres en valeur grâce à la maîtrise de la désalinisation et du drainage ; des greniers agricoles se constituent alors (Casamance, Gambie, zone forestière du pays Bambara, etc.). Fait notable : dans les sociétés traditionnelles, la terre est sacralisée, c’est un bien collectif et la propriété foncière individuelle est inconnue.

La traite des esclaves. Le développement de l’économie africaine est freiné par la traite négrière. L’Islam a été le premier à pratiquer la traite à grande échelle, dès le VIIIe siècle. A la fin du XVIIIe siècle, les caravanes comptaient jusqu’à 20 000 esclaves et V.L. Cameron estime que le trafic portait sur un effectif annuel moyen de 500 000 esclaves : des masses humaines plus importantes que celles de la traite européenne, initialement restreinte par la dimension des bateaux. Avec le commerce triangulaire des Européens du XVe (1000 à 2000 esclaves par an) au XIXe siècle (50 000 par an), les estimations totales varient entre 14 et 20 millions d’esclaves arrivés vivants en Amérique. Le Père Rinchon estime que le nombre total des victimes avoisine les 100 millions, pour la traite européenne. Des tribus africaines participeront à ce trafic lucratif, en assurant la capture dans des ethnies rivales. Certains royaumes, comme celui de Lunda, se militarisent pour fournir plus efficacement des esclaves aux réseaux de traite. La traite devient un facteur de destruction des équilibres traditionnels. L’esclavage provoque un ralentissement important du développement en raison de l’hémorragie humaine qu’il provoque et de son impact qui déstabilise les sociétés et les économies traditionnelles.

Le fardeau de l’homme blanc. Avec la colonisation, les sociétés africaines voient leurs fondements culturels bousculés par un système économique et politique imposé, qui ne correspond ni à la direction qu’avait prise leur développement, ni à leurs mentalités. Pendant la colonisation, les Européens ne conçoivent même pas qu’il y ait des cultures africaines. Dans le meilleur des cas ils pensent apporter la civilisation, dans le pire ils ne s’intéressent qu’au pillage des richesses. De l’installation des Portugais au royaume de Kongo, au XVe siècle, à la Conférence de Berlin de 1885, les puissances européennes se partagent l’Afrique en zones d’influence. De la décolonisation des années 60 jusqu’à aujourd’hui, les Occidentaux ne considèrent à aucun moment les pays africains comme des entités économiques ou politiques à part entière, mais comme des réservoirs de matières premières ou de ressources minières et agricoles à bas prix. Il est vrai que la colonisation introduit des institutions et quelques équipements collectifs (routes, chemin de fer, hôpitaux et écoles) mais tout cela est réalisé uniquement en fonction des intérêts des colonisateurs. L’état actuel de l’Afrique le démontre tristement, même si l’échec du développement comporte une part importante de responsabilité des Africains eux-mêmes.

Economie de dépendance. Sur le plan de l’agriculture, les colonisateurs imposent une spécialisation de cultures intensives (coton, café, arachides) dont le produit est monopolisé à bas prix par les offices d’exportation européens. Sur le plan de l’industrie, seuls sont développés les domaines les plus rentables : comme l’exploitation minière, grâce au faible niveau des salaires. Les conseils d’administration des sociétés, les capitaux, les techniques et les décisions restent sous le contrôle des colonisateurs et les profits sont rapatriés dans les métropoles. Enfin, la fiscalité monétaire oblige les agriculteurs à brader leurs produits ou à abandonner leurs terres pour chercher un travail rémunéré dans les industries coloniales et vont grossir la misère urbaine. En brisant l’autosuffisance de l’économie traditionnelle et en n’introduisant d’infrastructures industrielles que dans les secteurs rentables (mines et plantations), la colonisation crée une économie de dépendance qui est vulnérable aussi bien à la baisse des prix mondiaux sur les produits d’exportation, qu’à la montée des prix des biens industriels ou de l’énergie, pour lesquels l’Afrique, malgré ses ressources, est encore complètement dépendante de l’Occident. Avec les indépendances nationales, cette situation de sujétion va empirer.

Les indépendances et le sous-développement. Les indépendances n’ont pas changé grand-chose à la fragilité de l’économie africaine. Les capitaux européens et américains contrôlent encore l’industrie minière et les quelques secteurs rentables de l’économie : entreprises d’eau et d’électricité, de transport, de produits chimiques, etc. Quand ce contrôle n’est pas direct, il se fait par le biais d’Africains, souvent corrompus, trop heureux de servir de prête-noms grassement rétribués. Nous sommes aux antipodes de l’exemple de la réussite asiatique. Le rôle des Etats en matière de politique industrielle est inexistant. Excepté pour l’Afrique Australe, l’emprise des entreprises étrangères sur les marchés locaux est globale. Le développement des entreprises locales, l’épargne, l’investissement, sont notoirement insuffisants et la corruption des élites freine les perspective de développement à court terme. Le résultat, que ce soit sur le plan de l’agriculture, de l’industrie ou du commerce international, est que l’Afrique s’est appauvrie depuis les indépendances et qu’elle est entrée dans un cercle vicieux de sous-développement. L’aide alimentaire et humanitaire est devenue le dernier avatar néocolonial de la dépendance. Cet échec du développement est une des principales causes de la violence qui déchire l’Afrique.

La politique du ventre urbain. Les campagnes sont exploitées par les villes parce qu’en Afrique, ce sont les villes qui font et défont les régimes politiques : les élites sont urbaines, tout comme les révoltes qui déclenchent les coups d’Etat. En maintenant le prix des produits agricoles au plus bas, les Etats tentent de se prémunir contre les émeutes de la faim qui éclatent à chaque fois que, sous l’impulsion du FMI, on essaie de libéraliser les prix des produits alimentaires (les denrées alimentaires représentent plus de la moitié de la consommation urbaine). Mais cette exploitation des campagnes produit un cercle vicieux : elle entraîne la ruine des paysans les plus faibles, leur exode rural vers les villes, d’où une augmentation de la demande en produits agricoles subventionnés et une exploitation accrue des agriculteurs... et le cycle vicieux de s’amplifier. Aujourd’hui, après des décennies "d’ajustements structurels" qui n’ont fait qu’amplifier la misère, le FMI et la Banque Mondiale commencent à reconnaître que l’économisme occidental est trop inadapté aux mentalités et à la diversité de situations des pays africains pour stimuler le développement. Aujourd’hui encore, c’est l’exploitation des ressources africaines, par les Occidentaux et les Chinois, qui assure l’essentiel du développement.

Répondre à cet article


version iPhone | Suivre la vie du site RSS 2.0 | Plan du site | SPIP | Nous contacter | S'abonner