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Economies contemporaines

"Traité de civilisations comparées" (extraits comparatistes 9).

mardi 12 mars 2013, par Bernard NADOULEK

A la différence des économies traditionnelles encastrées dans leurs cultures, les économies modernes se caractérisent par leur degré d’ouverture à la mondialisation et leur avantage comparatif en terme de compétitivité. L’économie mondiale des années 2000 est affectée par trois bouleversements majeurs. Le premier est la crise financière, qui touche surtout les économies les plus développées. Malgré des crises à répétition (dotcom, subprimes, dettes régaliennes), malgré la spéculation et les exactions des banques, sauvées aux frais des contribuables, la finance est devenue une industrie de pointe qui imprime son rythme à l’économie mondiale. Deuxième bouleversement, la perte de vitesse des économies développées et la croissance accrue des économies émergentes et en voie de développement. Enfin, le troisième, la guerre économique pour le contrôle des ressources naturelles dont les principaux protagonistes sont la Chine et les Etats-Unis. Dans un contexte de raréfaction des ressources naturelles et énergétiques, le monde est dans un goulot d’étranglement qui ne se desserrera qu’au fur et à mesure de la maîtrise de ressources alternatives. Bien qu’on ne puisse superposer les frontières économiques et culturelles, des tendances dominantes s’esquissent dans chaque civilisation.


Africains. Depuis les indépendances, l’Afrique s’est appauvrie. Elle s’est urbanisée sans s’industrialiser. Hier auto-suffisante, son agriculture est minée par la désertification, l’épuisement des terres cultivables et l’exploitation des campagnes au profit des villes. Les ressources nationales sont dilapidées par des dirigeants corrompus. Malgré ce recul, la situation est contrastée. Certaines régions produisent des surplus agricoles mais sont entravées par les problèmes de transport et par la concurrence avec les exportations occidentales subventionnées. L’industrialisation reste limitée, mais des pôles régionaux de croissance et des initiatives se dessinent, notamment en Afrique Australe. Le dynamisme de l’économie souterraine, seul facteur commun aux sociétés africaines, permet la création de nombreuses micro-entreprises ainsi que la formation d’une classe d’entrepreneurs qui s’adaptent en souplesse aux conditions locales. A terme, un marché de 1,5 milliard de consommateurs en 2025, devrait susciter des vocations chez les entreprises et les investisseurs. L’Afrique vit surtout de ses ressources naturelles, dont la plus grande partie est captés par l’Occident et l’Asie. Mais grâce au développement de leur classe moyenne, de leurs entreprises, les Africains tentent de développer leurs propres modèles économiques et sociaux.

Indiens. Malgré les 300 millions de personnes qui vivent au-dessous du seuil de pauvreté, l’économie indienne, de manière lente mais sûre, accentue sa croissance et sa libéralisation. Sa démocratie, sa structure juridique fiable, sa déréglementation étatique, ses conglomérats puissants et la taille de son marché (600 millions d’individus consomment des produits allant au-delà de leurs besoins immédiats) en font le 2e pôle mondial de croissance en ce début du XXIe siècle. Le secteur public a créé les bases d’une expansion industrielle, aux frais de l’Etat, qui a privilégié les grands groupes privés comme Tata ou Birla (diversifiés comme les conglomérats asiatiques), car la planification des décennies précédentes exigeait des interlocuteurs ayant une taille suffisante pour accompagner les politiques économiques. De plus, l’Inde dispose de la plus grosse classe moyenne mondiale (400 millions d’Indiens ont un niveau de vie proche de celui des classes moyennes occidentales), d’une forte diaspora qui exporte des professions libérales et intellectuelles, et d’une technologie de pointe. L’Inde est déjà une superpuissance, notamment dans le domaine des hautes technologies : nucléaire, spatial, informatique. Ses capacités d’éducation, de formation de ses ingénieurs et de sous-traitance, en font le "bureau du monde".

Asiatiques. Malgré la puissance croissante des pays d’Asie, une grande partie de leurs populations reste pauvre. Or, pour généraliser un bon niveau de développement, l’Asie et surtout la Chine, se heurtent à de nombreux obstacles. D’abord leur propre capitalisme sauvage, qui accroît les inégalités. Ensuite, une frénésie de consommation qui s’exprime au moment où le capitalisme occidental la voit régresser. Enfin, la raréfaction des ressources naturelles, qui limite le développement mondial. Pour peser presque 45% de la production manufacturière mondiale, "l’usine du monde" transforme environ 45% des ressources mondiales, ce qui lui a permis d’enrichir 20% de sa population. Dans les prochaines décennies, pour élever le niveau de vie d’une majorité de sa population, la Chine aurait besoin de la totalité des ressources mondiales ! Grâce à ses réserves budgétaires, la Chine, fer de lance de l’Asie, a mis en place une politique d’acquisition de ressources en Afrique, en Amérique Latine et dans le monde musulman. Mais cette sécurisation de ses approvisionnements se fait dans le contexte d’une guerre économique et cette accaparation lui donne l’image d’un impérialisme prédateur, difficilement acceptable pour le reste du monde. Surtout que la Chine passera bientôt de la 2e à la 1ère place de l’économie mondiale.

Latins. Deux tendances majeures : le recul des Méditerranéens dans la crise de la dette souveraine et la montée en puissance de l’Amérique Latine. L’Europe a privé les Etats du recours à leurs banques centrales ; ils ont donc emprunté sur les marchés pour financer leur déficit et payer les intérêts de leur dette. Sous l’impulsion de banques privées américaines, les Etats du sud de l’Europe ont emprunté sans discernement. Il en résulte une crise des dettes souveraines qui secoue la Grèce et toute l’Europe. Cette dérive du rôle de l’Etat met en difficulté les économies latines. Dans les années 1990, la montée en puissance de l’Amérique Latine s’effectue à partir d’un mélange de socialisme et de capitalisme dont le symbole est le Brésil, sixième puissance mondiale. Le président Lula maintient la politique libérale de ses prédécesseurs tout en menant des réformes pour les classes défavorisées. Le Mexique, l’Argentine et la plupart des autres pays latino-américains conjuguent dynamisme libéral et politiques sociales d’équité dans une croissance qui devient vigoureuse dans les années 2000. C’est peut-être là que réside l’avenir du modèle latin : une population métissée, d’importantes ressources naturelles, une sensibilité sociale et des perspectives géoéconomiques sur l’axe nord/sud.

Anglo-Saxons. Dans un contexte de crise, de dette, de chômage, l’économie américaine conserve trois avantages dominants : la financiarisation de son économie, le niveau de ses technologies et la mondialisation de ses médias. Dans ces trois domaines, cette suprématie est fondée sur une dynamique immatérielle de rendements croissants : c’est-à-dire de produits dont les coûts résident dans la conception, le marketing et la publicité d’un prototype qui peut ensuite être indéfiniment dupliqué, qu’il s’agisse d’un produit financier, d’un logiciel ou d’une œuvre culturelle. Ainsi, par exemple, l’activité financière a pris le pas sur l’industrie et les autres services au point que sa part dans le PNB américain dépasse celle de la production industrielle. L’autre aspect de cette économie immatérielle est son caractère monopolistique. L’entreprise qui crée un produit original et bénéficie de rendements croissants, construit rapidement une position dominante : Google ou Microsoft sont hors de portée de leurs concurrents. Conséquence : les firmes dominantes tendent à acquérir une force autonome et à imposer un rythme à tous les acteurs de l’économie. Tout comme les Etats-Unis, qui exercent encore une situation hégémonique mondiale, très peu libérale, malgré la crise dans laquelle ils sont plongés.

Musulmans. Dans l’Islam contemporain, religion et corruption continuent de brider l’initiative privée et la conception sociale de l’économie sert de prétexte à un contrôle contraignant de l’Etat. Dans les pays producteurs, les revenus du pétrole aggravent souvent le caractère assisté du développement. Malgré les difficultés, une classe d’entrepreneurs émerge. Côté positif, l’héritage de la culture financière est très présent dans les Etats du Golfe, qui ont accumulé et bien géré un patrimoine financier considérable. Les Etats producteurs bénéficient de la hausse des prix de l’énergie. Au début des années 2000, des pôles de croissance se dessinent : Indonésie, Turquie, Egypte, Maroc, Tunisie. Le Printemps arabe a soulevé d’immenses espoirs de libéralisation. Puis, l’Automne islamiste a ranimé les pires craintes de retour à l’ornière conservatrice. L’ensemble de la population ne pouvait faire le même bond des mentalités que celui de sa génération Internet. Avec du recul, l’exemple de la Turquie montre qu’Islam et développement peuvent être compatibles. L’étonnement viendrait plutôt du fait que la Turquie ait évolué vers le libéralisme plutôt que vers un dirigisme à la chinoise. Une population très jeune et un marché de 1,57 milliard de consommateurs en 2012, laissent intacts les espoirs de développement.

Slaves. En 2000, Vladimir Poutine, est élu Président. Il rétablit l’autorité de l’Etat et le fonctionnement de l’économie grâce à la montée des prix de l’énergie, dont la Russie est grande productrice. Poutine fait arrêter quelques grands oligarques et freine la corruption. La Russie retrouve le chemin de la croissance (7%), retrouve son influence internationale et renoue avec les anciennes républiques d’URSS. Pendant les mandats de Poutine et de Medvedev, la Russie redevient une grande puissance économique. Ses exportations de gaz, de pétrole et de charbon sont déterminantes mais aussi son industrie lourde : métallurgie, aéronautique, armement. L’agriculture reste globalement déficitaire mais elle évolue avec des productions croissantes (blé, orge, betteraves, pomme de terre, etc.). Enfin, les services montent en puissance, notamment dans les domaines informatiques et scientifiques. Grâce à un budget et une balance des paiements excédentaires, l’Etat lance des projets d’infrastructure et soutient l’investissement. Le niveau de vie a augmenté mais il est encore très inégalement réparti. Après une désastreuse tentative libérale, c’est avec un autoritarisme brutal que le Tsar Poutine a jugulé le désordre, comme dans toutes les périodes de transition de l’histoire de la Russie.

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