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Economies traditionnelles

"Traité de civilisations comparées" (extraits comparatistes 8).

mardi 5 mars 2013, par Bernard NADOULEK

Depuis l’antiquité, Mésopotamiens, Chinois, Indiens, Grecs et Romains codifient leurs économies, leurs prix, leurs taux d’intérêt, leurs systèmes de poids et de mesure, leurs règles concernant la propriété privée ou publique, l’héritage, etc. Les économies traditionnelles s’encastrent dans l’histoire et les cultures des peuples. Les sociétés européennes commencent à théoriser l’économie politique comme une science indépendante parallèlement à l’affirmation de leurs Etats, du XVe au XVIIIe siècle. Mercantilistes, physiocrates, libéraux, marxistes, keynésianistes, néolibéraux, développent des théories concernant tous les aspects de la macro-économie des Etats ou de la micro-économie des entreprises et des agents économiques, sur un marché progressivement devenu mondial. L’individu est devenu un homo economicus dont tous les comportements sont déterminés par une rationalité économique et financière. Il faudra attendre le XXe siècle et Max Weber pour découvrir que les valeurs religieuses et culturelles sont des soubassements de l’économie avec, entre autres, L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme. Nous retrouvons ici les spécificités culturelles qui déterminent la forme des économies traditionnelles dans chaque grande civilisation.


Africains. L’économie africaine est la plus vieille de l’histoire. Elle se distingue par la coexistence de cinq sociétés, réparties sur un immense espace constitué de niches géo-climatiques qui déterminent leur spécificité. De ce fait, ces économies coopèrent sans s’uniformiser. Ces cinq sociétés traditionnelles sont : la Société de l’Arc (chasse et cueillette), la Société des Clairières (agriculture semi-nomade), la Société des Greniers (agriculture sédentaire), la Société de la Lance (élevage) et la Société des Cités (commerce et artisanat). La colonisation a déstabilisé ce système autosuffisant et sapé le développement en faisant de l’Afrique un réservoir d’esclaves, de matières premières et de produits agricoles à faible coût et à haute rentabilité. Elle n’a créé d’infrastructures que dans les secteurs les plus rentables (mines et plantations). Capitaux et techniques restent aux mains des Européens ou de prête-noms africains corrompus. Le sous-développement économique s’est aggravé avec les indépendances nationales et une dépendance accrue au marché mondial. La misère pousse les paysans vers les villes où l’économie souterraine est souvent la seule issue. Les solidarités traditionnelles se reconstituent dans les ghettos urbains et dans cette économie souterraine, longtemps seul secteur dynamique de survie et de redistribution.

Indiens. L’économie traditionnelle est structurée par le système des castes qui a une fonction de division des tâches. Chaque caste est un monopole de métier dont les obligations sont religieuses et professionnelles. L’économie fonctionne comme un système d’interdépendance hiérarchisé où les castes coopèrent sans se mélanger. Dans les villages, le système Jajmani (Dumont, 1992) est un des exemples d’économie non monétaire fermée. Les échanges de services entre familles ont trois caractéristiques : hérédité des tâches, globalisation annuelle des échanges et permutation des rôles de fournisseur et de client dans une forme d’échange solidaire. On n’échange pas de produit contre un prix, mais des services selon un cycle saisonnier : par exemple, agriculteurs, potiers, etc. fournissent les brahmanes qui assurent les rites familiaux (naissance, mariage, enterrement) en contrepartie. L’interdépendance est assurée par un tribunal des castes qui prend des sentences d’exclusion en cas de défaut d’un prestataire. Dès l’Empire Maurya (-VIe siècle), l’économie est inféodée à une bureaucratie (1/4 des récoltes prélevées pour l’impôt) qui se perpétue jusqu’à nos jours. La colonisation anglaise met l’économie sous tutelle, étrangle l’industrie et l’artisanat au nom du libre-échange et détruit une part des solidarités traditionnelles.

Asiatiques. La Chine, puis l’Asie, ont toujours su concilier le collectivisme villageois et monastique, le capitalisme des marchands et le dirigisme de la bureaucratie grâce à leurs doctrines traditionnelles. Le confucianisme a créé les fondements du dirigisme d’Etat, depuis le 7e siècle avant J.-C. Le capitalisme des marchands s’inspire de L’art de la guerre de Sun Tzu. Le bouddhisme a essaimé un collectivisme communautaire. La philosophie taoïste du changement permet d’expérimenter les apports extérieurs. Ces doctrines fondent aujourd’hui un modèle de développement dirigiste commun à tous les pays d’Asie. Celui-ci pilote aujourd’hui des politiques de spécialisations compétitives en mobilisant ses grands groupes nationaux pour préparer des offensives mondiales. Un véritable nationalisme économique tisse des liens entre l’administration et les grandes entreprises liées entre elles par des participations croisées, par des membres communs à leurs conseils d’administration et des stratégies de développement partagées. Les entreprises sont des conglomérats diversifiés dans de nombreuses activités appuyées les unes sur les autres (idéal traditionnel d’autarcie des communautés villageoises). Ainsi, l’Asie a fondé son propre modèle qui s’oppose en tous points à l’économie libérale.

Latins. Pendant le Moyen Age, l’agriculture, la démographie, les réseaux routiers, l’urbanisation et les corporations d’artisans et de marchands se développent. Les réticences de l’Eglise sur l’argent et la loi de dérogeance poussent les corporations à une identification à des valeurs plus aristocratiques qu’utilitaires : belle ouvrage et juste prix des artisans, sens de l’aventure des marchands. A la Renaissance, un capitalisme marchand et financier forge le modèle de l’entreprise-réseau qui, autour d’une maison mère pratiquant le commerce et la banque, réunit un grand nombre d’activités (construction, mines, textile, métallurgie, etc.). En pleine révolution des techniques et des mentalités, les Latins partent à la découverte du Nouveau Monde. Les banques créent des formes de capital-risque qui favorisent l’esprit de conquête. Les Etats jouent un grand rôle dans l’armement des navires, l’exploration et la protection des voies maritimes. Avec l’afflux de l’or du Nouveau Monde, la doctrine mercantiliste met l’économie au service du politique et de la course à la puissance à laquelle se livrent les Etats en s’assurant la maîtrise des secteurs clefs du développement. La Renaissance, ses réalisations architecturales et artistiques, donneront quatre siècles de retour sur investissements grâce au tourisme, à l’industrie du luxe et au commerce d’art.

Anglo-Saxons. Au XVIIIe siècle, parallèlement à la révolution industrielle, l’école libérale développe l’idée de lois naturelles qui tendent spontanément au meilleur équilibre. Selon Adam Smith, l’économie est régulée par une "main invisible" qui ajuste naturellement l’offre et la demande à travers la concurrence sur le marché. Les entrepreneurs, qui sont à la poursuite de leur intérêt particulier, contribuent sans le savoir à l’intérêt général en produisant de la richesse et un plus grand bien pour le plus grand nombre. L’Etat doit laisser faire les hommes et laisser passer les marchandises pour assurer le développement des nations sur le marché mondial, grâce au libre-échange. Cette vision optimiste est contredite par Malthus : en admettant qu’on décrète une augmentation des salaires pour améliorer le sort du plus grand nombre, on stimule la demande sans changer l’offre et on n’aboutit qu’à une augmentation des prix qui accroît l’écart entre les riches et les pauvres. Karl Marx ajoute que la logique de marché conduit à produire des biens futiles pour une demande solvable plutôt que des biens utiles pour une demande non solvable. En 1970, l’économiste ultra libéral F.A. Hayek expliquera que, dans une économie de marché, le choix de la liberté rend illusoires toute finalité commune et toute demande de justice sociale.

Musulmans. Du IXe au XIIe siècle, l’Islam, la première puissance économique mondiale, a une vision sociale de l’économie : elle admet la propriété et le profit mais réprouve l’usure. Les biens appartiennent à Dieu et l’homme peut en avoir l’usufruit s’il contribue aux idéaux de justice sociale de la communauté. L’Etat contrôle la propriété foncière et délègue temporairement à ses grands dignitaires ses droits fiscaux sur les domaines. Les grandes industries sont nationalisées. Les corporations d’artisans et de marchands pratiquent une éthique de qualité, de juste prix et de régulation de la concurrence. Elles confèrent aussi à leurs membres des responsabilités d’entraide et de formation. Les prix sont fixés par des fonctionnaires qui gardent le contrôle des marchés et des prix pour éviter la spéculation. Le commerce arabe fait circuler les marchandises de l’Afrique Noire à la Chine, en passant par la Méditerranée, l’Orient, l’Inde, l’Asie Centrale. Le système financier et monétaire est sophistiqué : traites, lettres de change, hypothèques, etc. Les ulémas créent aussi des moyens de contourner l’interdit sur le prêt à intérêt. Malgré l’essor de l’économie, les religieux et les militaires marginalisent les marchands au nom du "bien commun" et bloquent l’émergence d’une classe d’entrepreneurs.

Slaves. Les communautés antiques pratiquent la propriété collective de la terre et l’organisation communautaire du travail. Les paysans libres sont peu à peu astreints au servage par l’Etat qui les met au service de la noblesse en contrepartie des obligations militaires. Le servage se maintient en s’aggravant jusqu’en 1861. Son abolition est marquée par le retour imposé au collectivisme et, surtout, à la responsabilité fiscale et juridique collective des villages (MIR) qui permet de contrôler les paysans. Le communisme continuera cette tradition d’oppression des paysans avec la collectivisation. Une industrie militaire, puis civile, émerge en Russie à partir du XVIIe siècle, sous l’impulsion de l’Etat qui va orienter le développement et le commerce. Mais l’initiative individuelle est entravée par la bureaucratie. A la veille du XXe siècle, la Russie opère sa révolution industrielle et devient la 4e puissance économique mondiale. La crise de 1905 et la Guerre de 1914 ouvrent la voie à la révolution. Le communisme se greffe sur l’héritage collectiviste de la culture slave et de la bureaucratie tsariste. La collectivisation et la planification relaient bien les idéaux de justice sociale du christianisme orthodoxe, mais la bureaucratie et l’autoritarisme entraînent la démotivation des hommes et l’échec de l’URSS.

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