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Emergence du politique.

"Traité de civilisations comparées" (extraits comparatistes 10).

mardi 19 mars 2013, par Bernard NADOULEK

Au paléolithique, qui est la plus longue période de l’histoire, de 2,5 millions d’années à 8000 ans avant notre ère, les petits groupes de chasseurs-cueilleurs ne connaissent pas d’autorité politique instituée. Des experts dirigent la chasse, la cueillette, ou décident du choix du campement, mais ils n’exercent pas d’autorité permanente et ne disposent d’aucun moyen coercitif. Au néolithique, deux évolutions vont faire naître le politique : d’une part, l’évolution de la famille et, d’autre part, l’apparition des cités. L’évolution de la famille commence avec le clan, qui réunit plusieurs groupes de chasseurs-cueilleurs grâce à des échanges exogamiques, puis à partir de l’ancêtre commun fondateur d’un village, puis avec l’apparition de tribus et de chefferies réunissant plusieurs villages. Avec la naissance des cités, entre le 8e et le 7e millénaire, l’organisation politique se complexifie : développement de l’agriculture, de l’élevage et gestion des stocks alimentaires. Dans ces sociétés, les nécessités de l’organisation et de ses hiérarchies prennent le pas sur l’individu. Le pouvoir des chefs se dépersonnalise, la fonction prime sur la personne, elle est légitimée par l’organisation d’une société complexe. La politique moderne est née. Elle prendra des formes très différentes selon les civilisations.


Africains. Pendant le paléolithique, les chasseurs-cueilleurs n’ont pas de chef. Bien que les experts aient un pouvoir de décision lié à l’expérience de la chasse, de la cueillette ou au choix du site du camp, le groupe fonctionne sans pouvoir institué. Idée étonnante pour les Occidentaux, qui associent ordre et autorité : la société la plus vieille de l’histoire fonctionne sans autorité coercitive ! La petite taille des groupes humains facilite les choses pour se passer de chef mais, même lorsque les sociétés africaines vont s’élargir et évoluer vers des structures plus hiérarchiques, le rôle du chef sera contrebalancé par une conception de l’autorité reposant sur des décisions prises selon des règles d’égalité et d’unanimité. Dans la Société des Clairières, avec son assemblée des patriarches, ou dans la Société des Greniers, avec son conseil de chefferie, la palabre doit permettre de rapprocher les points de vue, de concilier les antagonismes et de favoriser l’unanimité. Dans les sociétés de la Lance et des Cités, qui vont évoluer vers la monarchie et des structures sociales plus inégalitaires de castes, la coopération reste la règle et la stabilité est assurée par un devoir d’assistance des castes supérieures envers les castes inférieures. Cette voie traditionnelle de la coopération sera brisée par la colonisation.

Indiens. La spécificité de l’Inde vient de son système de castes, qui assure la hiérarchisation d’un système politique compartimenté. Les tribus de chasseurs-cueilleurs mundas pratiquent une démocratie communautaire. Puis les peuples dravidiens créent des Etats centralisés. Enfin, les envahisseurs aryens y ajoutent le système des castes qui va permettre de hiérarchiser les peuples de l’Inde. Les Aryens s’arrogent la caste supérieure, celle des prêtres. Les Dravidiens nobles, la caste des princes guerriers. Et les autres peuples ou populations dominées se partagent les castes inférieures de producteurs, de serviteurs et d’intouchables. Sous une apparence de monarchie constitutionnelle, l’Empire Maurya institue un despotisme centralisé, administré par les nobles et les fonctionnaires. Dès le IIIe siècle avant notre ère, l’Inde connaît un cycle d’invasions destructrices et d’empires qui se reforment. Malgré le centralisme autoritaire, le système des castes montre sa capacité à intégrer les envahisseurs dans son organisation sociale compartimentée. Les castes fonctionnent comme un contre-pouvoir grâce à leurs tribunaux qui assurent la justice et la coopération au niveau local. Ainsi, une dialectique de centralisation de l’Etat et de segmentation par les castes, préside à l’unité politique du sous-continent indien.

Asiatiques. En Asie, le dirigisme politique s’appuie sur le confucianisme depuis plus de 25 siècles. L’ordre politique n’est pas fondé par des lois ou par des droits, mais par l’exercice des devoirs, des vertus et des rites. L’ordre s’ancre dans la famille avec l’obéissance filiale et dans l’exercice de l’étiquette, qui définit tous les comportements sociaux. La pouvoir politique relève d’une théorie de la succession des dynasties. L’empereur fait la liaison entre l’ordre céleste et l’ordre terrestre. Son mandat céleste lui a été donné pour sa vertu mais, si cette vertu s’épuise et qu’il devient tyrannique, des catastrophes s’abattent sur la Chine. C’est le signe que le Ciel a repris son mandat, que le pouvoir corrompu doit être abattu et qu’une nouvelle dynastie doit remplacer l’ancienne pour rétablir la vertu. Les mandarins ont créé cette doctrine pour contrôler le pouvoir impérial. Les mandarins contrôlent également le peuple (administration civile, justice) mais ils sont aussi contrôlés par leur propre hiérarchie. Ils sont garants du système d’auto-surveillance de tous par tous. La bureaucratie céleste a toujours été le plus ferme soutien de la civilisation chinoise. Le parti communiste chinois en avait repris l’esprit bureaucratique et, aujourd’hui, cette morale fait un retour en force dans la plupart des Etats d’Asie.

Latins. L’héritage de la civilisation latine est contradictoire. Dans la Cité grecque, la loi permet de réguler des régimes monarchiques, oligarchiques ou démocratiques. Dans l’Empire romain, l’Etat et le droit permettent d’intégrer toutes les classes sociales à la dynamique politique. Avec la Renaissance, Machiavel théorise l’Etat sous l’aspect de la République (Discours…) et de la tyrannie (Le Prince). La caractéristique politique la plus marquée est la théorie des Trois Régimes, rapportée par Hérodote. Trois régimes coexistent dans l’histoire : la royauté (pouvoir d’un seul), l’oligarchie (pouvoir des puissants) et la démocratie (pouvoir de tous). Chacun d’eux porte en lui les contradictions qui finissent par l’abattre et qui assurent une évolution permanente. Les excès de la démocratie engendrent l’anarchie. La société se transforme alors en oligarchie, avec la prise du pouvoir des puissants. Puis les luttes entre les factions engendrent la royauté : l’un des puissants triomphe avec l’appui du peuple. Enfin, l’abus de pouvoir qui transforme la royauté en tyrannie, engendre la révolte et le retour à la démocratie. Chez les Latins, le politique n’est donc pas un modèle idéal, mais un rapport critique au pouvoir, pour analyser ce qui est et anticiper ce qui doit advenir.

Anglo-Saxons. La tradition des libertés civiles commence avec les Germains et leur Assemblée des Hommes Libres, qui prend des décisions jurisprudentielles. Elle continue avec les luttes des Anglo-Saxons, qui obtiennent la Magna Carta en 1215 : autonomie juridique des villes et de l’Eglise, droit pour chaque homme d’être jugé par ses pairs, proportionnalité entre les délits et les peines. Entre 1567 à 1688, la lutte contre la dynastie absolutiste des Stuarts, permet d’obtenir l’Habeas Corpus qui limite l’emprisonnement arbitraire. Après avoir chassé les Stuarts en 1689, les Saxons obtiennent de Guillaume d’Orange les Bills of Rights, et la première monarchie constitutionnelle. A partir de ce fonds commun de lutte pour les libertés civiles, les évolutions divergent. Dans les royaumes scandinaves, les libertés civiles vont renforcer l’unité alors que, tout au contraire, elles vont retarder l’unités des pays alémaniques. En Europe, après 1500 ans de coexistence avec les Latins, Scandinaves et Alémaniques vont évoluer vers des régimes socio-démocrates qui équilibrent liberté et solidarité. L’Angleterre pérennise son régime constitutionnel et l’essaime dans son Empire colonial. L’Amérique va forger le modèle du "gouvernement des juges" (Tocqueville), celui d’une démocratie contre l’Etat.

Musulmans. Dans l’Islam, le Calife, représentant de Dieu sur terre, cumule le pouvoir religieux et politique. Il est assisté par un Vizir, premier ministre, une administration puissante et des émirs ou des sultans qui gouvernent les provinces. Dans leur Empire multinational, les Arabes ne sont qu’une aristocratie minoritaire. Nombres de non-Arabes se convertissent à l’Islam et deviennent des clients, à qui toutes les portes seront peu à peu ouvertes. Les chrétiens et les juifs, peuples du Livre, sont protégés moyennant le paiement d’un impôt. L’Islam est globalement tolérant et l’Empire Ottoman sera jusqu’à la fin du XIXe siècle le refuge des persécutés. La fusion des pouvoirs politiques et religieux soulève la question permanente de la légitimité de l’Etat : les problèmes politiques se transforment en dissidences religieuses et les problèmes religieux en scissions politiques. De plus, la cohésion de cette société multinationale ne peut se maintenir que par le renforcement de l’Etat mais, plus l’Etat se renforce, plus il s’éloigne des idéaux communautaires et éthiques du Coran. Ce problème de légitimité produit sans cesse des conflits qui se perpétuent aujourd’hui à travers les revendications intégristes, celles du Printemps arabe, celles des conflits ethniques et religieux.

Slaves. A partir du IXe siècle, dans la Russie de Kiev, l’autocratie s’est forgée en menant la guerre contre les nomades des steppes. Pour obtenir l’appui militaire de la noblesse, les Princes de Kiev n’ont eu de cesse de leur offrir des esclaves, en vouant les communautés agricoles des slaves libres au servage, qui ira en s’aggravant jusqu’au XIXe siècle. Après les invasions mongoles, l’autocratie veut se protéger de la noblesse. Dès Ivan le Terrible, l’Etat se dote d’un pouvoir hyper centralisé, d’une administration compartimentée et d’une police secrète omniprésente. A partir du XVIe siècle, les Boyards indépendants sont dépossédés et l’attribution des domaines fonciers se fait en proportion des services rendus à l’Etat. Ce système fermé et l’impossibilité d’une action politique légale, provoquent des soulèvements en permanence : populaires (Pougatchev), tentatives de putsch (décabristes) et contestation des mouvements révolutionnaires (populistes, nihilistes, socialistes révolutionnaires, anarchistes, communistes), qui théorisent tous la nécessité de la violence. Ainsi, jusqu’à la révolution bolchevik de 1917, l’autocratie russe a généré des comportements politiques qui oscillent, sans nuances, entre la soumission et la révolte. Le communisme russe perpétuera cet héritage de soumission, jusqu’à l’effondrement.

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