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Entre crise financière et boom économique : géopolitique d’un monde en suspens

lundi 27 octobre 2008, par Bernard NADOULEK

Entre la crise financière qui vient de frapper le monde et le formidable boom économique international de l’urbanisation des pays non occidentaux, une carte transitoire du monde se dessine. Des pays occidentaux diminués et fragilisés. Des pays émergents prêts à les aider moyennant les contreparties qu’ils pourront exiger grâce à leurs réserves financières. Des pays producteurs d’énergie dont les fonds souverains en embuscade guettent les proies industrielles et technologiques dont ils pourront se saisir. Des pays du Sud dont l’anti-occidentalisme explose. C’est entre ces protagonistes, dont les rapports de puissance bougent, que se dessine une alternative décisive : soit une guerre économique mondiale sans précédent autour des ressources naturelles, de l’eau potable et de l’énergie ; soit une coopération internationale retrouvée et une gouvernance mondiale plus solidaire.


Le boom économique mondial du XXIe siècle

Nous assistons à un formidable exode rural : en 2008, la moitié de la population mondiale réside dans les villes. Plus de 500 millions de Chinois et autant d’Indiens sont déjà citadins. La croissance urbaine est pléthorique dans toutes les mégalopoles non occidentales, à l’image de Pékin qui est passée de 12 à 16 millions d’habitants pendant les 10 dernières années. L’Asie, hors Japon, construit aujourd’hui 5 fois plus de logements que les Etats-Unis. Et l’Inde, l’Afrique, l’Amérique Latine, le monde musulman, etc., suivent.

Selon l’OCDE, le seul marché des infrastructures (routes, ponts, ports, eau, énergie) pèse 41 000 milliards de $ pour les 20 prochaines années. Mais ce marché, déjà colossal en soi, n’est que l’amorce d’un boom économique plus global car l’extension des infrastructures provoque la croissance urbaine qui, à son tour, provoque une consommation accrue de matières premières. L’Asie, hors Japon, utilise 14 fois plus de ciment que les Etats-Unis, produit 6 fois plus de métal, consomme 32% de plus d’électricité, sans compter tous les matériaux de base nécessaires aux infrastructures. A son tour, l’urbanisation entraîne l’industrialisation et celle-ci provoque une montée en puissance de la consommation : en 2008, en Asie, les ventes de voitures ont dépassé celles des Etats-Unis, tout comme le nombre des abonnements à Internet. Il y a aujourd’hui, démographie oblige, 4 fois plus de possesseurs de téléphones portables en Chine qu’aux Etats-Unis. C’est la prime au dernier entrant qui favorise les mutations technologiques, et la même révolution suit en Inde, en Afrique, etc. Globalement, la consommation et les ventes au détail sont sur la pente ascendante dans les pays émergents et en voie de développement, contrairement à celles des occidentaux.

Nous devons nous attendre à une année 2009 difficile. Les grandes places boursières internationales ont perdu la moitié de leur capitalisation depuis le début de l’année, soit 25 000 milliards de $ partis en fumée. Mais le boom économique mondial qui suivra sera sans précédent. Il est déjà amorcé depuis plusieurs décennies et s’amplifiera. Le problème est de savoir quelle est la carte géopolitique des grands acteurs susceptibles de participer à ce boom ? Qui donnera le ton après une crise financière qui a, en partie, discrédité le monde occidental. D’autres bulles financières peuvent-elles entraver la croissance car, après tout, même si le système est en passe d’être sauvé, il n’a pas été réformé. Et l’inflation ? Et l’endettement des Etats ? Et tous les autres problèmes afférents à la crise que nous avons laissés de côté pour nous consacrer au sauvetage des banques comme, par exemple, les 516 000 milliards de $ de produits financiers de la bulle spéculative, ou les 1 600 milliards de $ de subprimes qui arrivent à échéance en 2009. Indépendamment des aspects financiers, ce formidable potentiel de croissance ne va-t-il pas provoquer une guerre économique accrue pour le contrôle des ressources naturelles ? Pour tenter d’entrevoir une partie des réponses à ces questions, il nous faut maintenant esquisser la carte géopolitique d’un monde en suspens.

Géopolitique d’un monde en suspens

L’Amérique sort très marquée du séisme financier où elle a entraîné le monde. Son économie est chancelante et le dollar affaibli, symbole passé de sa puissance, est largement remis en cause comme monnaie internationale. L’image des Etats-Unis est également dégradée aux yeux monde mais, si Barack Obama est élu, l’image de l’Amérique changera et c’est un bien : un naufrage des Etats-Unis entraînerait le monde dans le chaos. Mais, quel que soit le résultat des élections, l’Amérique sort affaiblie de cette crise et, surtout, ne peut guère plus prétendre au statut d’hyper puissance, ni au leadership mondial.

L’Europe est un peu moins affaiblie par la crise que les Etats-Unis et devient, de fait, la première puissance économique mondiale. Mais il lui reste deux obstacles majeurs à franchir pour pouvoir jouer un rôle de leader international. D’abord, trouver son unité politique : ce qu’elle a commencé à faire avec son plan de sauvetage, bien que cette avancée soit loin d’être acquise. Ensuite, elle doit contribuer à dégripper la coopération internationale actuellement en berne. Autant dire que, même si l’Europe a pris une nouvelle dimension, sa position internationale est loin d’être acquise.

La Chine et les pays émergents d’Asie ont moins souffert de la crise que les pays occidentaux, même si la croissance chinoise est passée sous la barre des 10% (à 9,9%). Elle a, elle aussi, ouvert les robinets du crédit pour ses banques. En revanche, toute l’Asie profite de la baisse des matières premières, de l’énergie et des denrées alimentaires pour maintenir son développement et sa consommation, car les ménages sont moins endettés qu’en Occident. D’autre part, compte tenu du pouvoir d’achat en berne en Occident, nous allons continuer à consommer les produits à bas prix dont l’Asie est la principale productrice mondiale. Sur le plan international, les pays d’Asie ne souhaitent pas une chute trop sévère des pays occidentaux, qui restent leurs principaux marchés à l’exportation. Et encore moins la chute du dollar, dont ils détiennent de grosses réserves de change et la majeure partie des Bons du Trésor américains. Pourtant ils n’hésiteront pas à se servir de leur trésor de guerre et de leurs fonds souverains pour racheter nos entreprises à bas prix et notamment nos entreprises minières présentes en Afrique, en Amérique Latine ou en Australie. Pour certains experts, il ne s’agit pas seulement pour la Chine d’assurer ses approvisionnements en matières premières, mais aussi de conforter sa position dans la perspective de la guerre économique qui ne tardera pas à reprendre. En bref, s’il est trop tôt pour la Chine d’affirmer sa puissance à l’échelle internationale, elle n’en conforte pas moins sa position et celle de l’Asie tout entière.

Les pays producteurs d’énergie ont récemment dégagé d’énormes profits (1 000 milliards de $ en 2007). Ils connaissent un affaiblissement momentané avec la chute actuelle du baril, mais les prix reviendront inéluctablement à la hausse. Leurs réserves financières leur donnent une position similaire à celle de l’Asie : il ne s’agit pas d’enfoncer les pays occidentaux, qui sont de bons clients, mais surtout d’être à l’affût des opportunités industrielles ou technologiques qui ne manquent pas de se présenter. Un exemple parmi d’autres : pourquoi les Russes se sont-ils empressés de se porter au secours de l’Islande dont la faillite n’intéressait ni les Européens, ni les Américains ? Ne serait-ce pas pour l’excellence du savoir-faire des Islandais en matière d’énergie géothermique ? Une énergie alternative très intéressante pour les Russes qui disposent de sources géothermales, notamment au Kamtchatka. En résumé, la sollicitude des pays producteurs d’énergie devra être payée au prix fort.

Parlons maintenant des pays du Sud, dont l’anti-occidentalisme explose pour au moins trois raisons. D’abord, parce qu’après s’être posés en donneurs de leçon, en infligeant des mesures libérales « d’ajustement structurel » qui n’ont donné aucun résultat tangible, la corruption exceptée, les Occidentaux se voient infliger un rude démenti idéologique à la face du monde. Dans un précédent article, j’ai résumé les réactions de ces pays du Sud à l’Assemblée Générale de l’ONU du 23 septembre dernier, c’est-à-dire la dénonciation unanime d’un système financier « cupide ». Ensuite, ce sont les pays du Sud qui, in fine, souffrent et souffriront le plus des conséquences néfastes de la crise sans bénéficier de la compassion que l’Occident a accordée à ses banques. Six mois avant une crise dans laquelle nous avons trouvé 3 000 milliards de $ pour collectiviser les pertes de nos financiers, nous n’avons pas été capables de trouver les 500 millions de $ (soit 6000 fois moins) qui auraient permis de résoudre le problème des émeutes de la faim. Enfin, parce qu’en préalable à toute reprise de la coopération internationale, les pays du Sud exigent que l’Occident reconnaisse les méfaits de la colonisation et, surtout, de l’esclavage, avec d’autant plus de pugnacité qu’ils ont le sentiment que les effets pervers de l’impérialisme occidental continuent à s’exercer aujourd’hui.

Enfin, il y a quelques cas individuels d’Etats pouvant jouer un rôle déstabilisateur (Russie, Iran, Pakistan, etc.), ou stabilisateur (Japon, Inde, Brésil, etc.), selon les circonstances.

Entre la guerre économique et le retour à la coopération

Que va-t-il se passer sur ce nouvel échiquier. Quid des rapports entre les blocs susceptibles de profiter du boom économique mondial ? Deux hypothèses : la guerre économique ou la coopération.

Avant la crise financière, j’aurais sans hésiter parié sur la guerre économique, compte tenu du blocage des négociations internationales à l’OMC, sur l’après-Kyoto, ou au conseil de Sécurité de l’ONU. Dans cette hypothèse, assisterons-nous à un chaos total de tous contre tous, dans le cas où aucun des camps en présence ne puisse maintenir une cohésion interne ? Dans un autre cas de figure, quelles pourraient être les alliances ou les coalitions en présence ? Le Nord occidental contre le Sud en voie de développement, avec l’Asie jouant un rôle de tampon pour préserver ses marchés dans les deux hémisphères ? Ou une fracture encore plus marquée avec le découplage de l’Asie, si elle décide de jouer contre le Nord et de s’allier au Sud, qui lui fournira un immense potentiel de développement, tout en se tournant vers son propre marché intérieur pour compenser la perte de ses marchés occidentaux ? Les Etats-Unis et l’Europe demeureront-ils alliés ou deviendront-ils concurrents ? L’un ou l’autre parviendra-t-il à nouer des alliances au Sud ou à l’Est ? Mais quel que soit le cas de figure, l’hypothèse de la guerre économique comporte des risques mondiaux accrus.

D’abord, le risque d’un épuisement accéléré des matières premières et de l’énergie, car nous serons dans un contexte de guerre à somme nulle où tout ce qui sera acquis par un des protagonistes ne pourra plus profiter aux autres acteurs en présence. Aujourd’hui, par exemple, une partie des matières premières consommées par la Chine se redistribuent dans le monde par le biais des exportations chinoises. Dans une situation de guerre économique, les exportations chinoises deviendront sélectives et correspondront à ses stratégies d’alliance ou de coalition. Plus grave encore, en cas de guerre économique, chaque protagoniste aura intérêt à consommer le plus vite possible les ressources acquises pour optimiser son développement concurrentiel avant d’aborder d’ultimes épreuves de force. Nous épuiserons ainsi toutes les ressources mondiales, l’énergie et l’eau potable en premier lieu, avant que les solutions de substitution aient pu être mises en place. Dans cette hypothèse de guerre économique, nous accélérerons donc la destruction de l’écosystème commun.

Ensuite, l’évolution vers un état de conflit économique généralisé nous conduit vers une explosion des conflits géopolitiques. Prenons le problème de l’eau potable. En plus des crises humanitaires et écologiques qu’il va accentuer, en plus des déplacements de populations qu’il va provoquer, il nous conduit tout droit à des conflits locaux exacerbés. En effet, contrairement aux puits de pétrole qu’on peut localiser en fonction des frontières, les fleuves traversent les frontières et sont porteurs d’antagonismes structurels entre les peuples de l’amont et ceux de l’aval. Le problème est mondial, les cas de figure sont légion et la dégradation des conditions de vie des peuples de l’aval a commencé depuis un bon moment. Plus globalement, la rareté de certaines ressources a toujours été, et continuera à être un facteur clef de conflit.

Enfin, toutes ces menaces seront amplifiées si nous ne pouvons plus compter sur une gouvernance mondiale capable d’arbitrer les conflits. C’est l’entrée de plain pied dans un monde instable et volatile où plus aucune institution internationale ne sera capable de s’interposer dans les conflits de tous ordres, de gérer les problèmes internationaux : crises économiques et financières, affrontements militaires et terrorisme, crise écologique et catastrophes naturelles.

Paradoxalement, c’est l’ampleur de la crise financière qui donne quelque chance à un retour à la coopération. Si les menaces décrites ci-dessus n’étaient apparues que progressivement, si la prise de conscience du danger global avait été plus tardive, nous aurions couru le risque de créer une situation irréversible. Ce risque global est d’ailleurs loin d’être écarté. Mais la violence de la crise financière qui est loin d’être finie, et ses effets récessifs sur l’économie mondiale qui commencent à peine à se manifester, constituent peut-être une chance de restaurer la coopération internationale avant que la situation de conflit généralisée devienne irréversible. Ajoutez à cela l’attrait d’un boom économique mondial et nous serons peut-être capables de sortir de la crise avec une gouvernance mondiale plus solidaire. Tout cela ne procèdera pas de nouvelles ambitions éthiques, mais des effets du gigantesque coup de pied mondial que nous venons tous de prendre au cul.

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