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Solidarité et entreprises africaines

Réseaux familiaux et gouvernance économique

mardi 10 décembre 2013, par Bernard NADOULEK

La solidarité communautaire se situe à l’intersection des relations familiales et économiques. Nous avons vu qu’en Afrique la famille représente un réseau horizontal et vertical, très étendu, allant jusqu’au clan, à la tribu, voire à l’ethnie. Comme dans toutes les sociétés traditionnelles, ce réseau fonctionne selon des principes d’entraide qui s’appliquent à tous les domaines de la vie quotidienne : nourriture, logement, aides financières diverses, cérémonies de naissance, de mariage ou d’enterrement, etc. Pour chaque individu, ce principe d’entraide commence dès la naissance, avec l’aide reçue de ses proches pour les besoins quotidiens, l’éducation, la recherche d’emploi. Une fois qu’une personne a trouvé un emploi, ou a fait un beau mariage, elle devra utiliser ses nouvelles ressources pour aider à son tour les membres de son réseau. Plus cette personne aura réussi, plus elle devra aider : entretenir les membres de sa famille, les loger, répondre à des sollicitations incessantes de tous ordres et, surtout, participer au financement des cérémonies très dispendieuses, de naissance, de mariage ou d’enterrement. Il est, bien sûr, inconcevable de ne pas répondre aux sollicitations sans que des pressions ou des sanctions s’exercent, jusqu’à la mise au ban de la communauté.


Les effets économiques de l’entraide. L’entraide à des effets positifs et négatifs : côté positif, elle maintient les traditions de solidarité ; côté négatif, elle paralyse parfois la société et, surtout, les entreprises. Face à l’absence de sécurité sociale, d’assurance chômage ou de retraite pour le plus grand nombre, l’entraide communautaire reste aujourd’hui indispensable aux sociétés africaines. L’inconvénient, notamment dans le domaine économique, est qu’elle empêche les individus d’épargner et d’accumuler un capital qui permettrait d’investir à moyen et long terme. Lorsqu’il s’agit des petits entrepreneurs de l’économie informelle, cet inconvénient s’applique aux individus, mais ne perturbe pas globalement l’économie. Il n’en va pas de même lorsqu’il s’agit des entreprises privées et de leur développement. En effet, les Africains qui deviennent employés ou cadres sont assaillis de demandes, de passe-droits concernant les activités ou les produits de l’entreprise. Comment assurer la rentabilité des entreprises dans ces conditions ? Surtout que ces "prélèvements" ne sont pas seulement le fait des familles pauvres des employés, mais aussi celui des Africains riches et puissants qui trouvent normal de bénéficier de privilèges. Comment assurer la pérennité des entreprises et le développement dans ce contexte ?

Une gestion africaine des entreprises. Dans son ouvrage Culture africaine et gestion de l’entreprise, (1998), Marcel Zadi Kessy illustre le problème et les solutions, occidentales et africaines, qu’il a mises en œuvre. Cet auteur dirige deux filiales du groupe Bouygues, fournisseuses d’eau et d’électricité à Abidjan, en Côte d’Ivoire. Entreprises qui comptaient 4600 employés en 1998. Pour éviter que ses employés soient soumis à des pressions pour l’installation de compteurs illégaux ou de tarifications minorées, des procédures de type occidental fragmentent chaque action commerciale entre plusieurs employés, tous chapeautés par un contrôleur de gestion éloigné du terrain. Ainsi, dans ce processus de gestion collective, les employés peuvent refuser les demandes de leurs proches sans que ceux-ci puissent leur attribuer la responsabilité du refus. D’autre part, lorsque des hommes politiques ou des clients puissants exigent des privilèges (ne pas payer leurs factures), plutôt que d’opposer des refus et de générer des conflits, des responsables (le plus souvent des femmes !) négocient en faisant appel à la fierté de leur interlocuteur dans une palabre où l’employée, faisant assaut de politesse, contourne le conflit en faisant appel à l’honneur et à la générosité du client qui, par fierté, finit par régler ses factures.

Evolution des mentalités. Bien qu’ils restent une composante fondamentale des sociétés africaines, les réseaux de solidarité communautaire et leurs pratiques évoluent et se modernisent. Dans les villes, les jeunes Africains qui travaillent dans les entreprises n’accèdent plus qu’avec parcimonie aux demandes d’aide financière de leurs proches ; ils s’efforcent d’épargner pour l’avenir de leurs enfants. Plus globalement de nouvelles règles tendent à restreindre ces aides dans chaque communauté. Pour les naissances, les mariages et les décès, on assiste à une double évolution. Dans certaines entreprises, des aides et des avantages sociaux sont prévus pour soutenir les employés. Dans la société, les évolutions sont plus marquantes : dans certains villages, des chefs traditionnels, qui ont eu des responsabilités dans les entreprises publiques ou privées, instituent de nouveaux tarifs moins élevés pour les cérémonies familiales et infligent des mesures de rétorsion ou des amendes aux contrevenants. Même s’il est hors de doute que l’Afrique conserve l’essentiel de ses valeurs, elle s’est engagée dans une évolution irréversible. Là où les sociétés occidentales ont mis plusieurs siècles à faire évoluer les mentalités, dans un nouveau contexte mondialisé, les Africains sont en train de faire la même chose en quelques décennies.

Gouvernance. Bien d’autres facteurs, ethniques, religieux ou magiques, impactent la gouvernance politique, économique et sociale des sociétés africaines et restent le plus souvent invisibles en présence des étrangers. Les Africains éduqués sont les premiers à dissimuler ces dimensions culturelles pour augmenter leur crédibilité vis-à-vis des étrangers et parce que cela leur donnerait une image passéiste dont ils veulent s’éloigner. Les Africains considèrent, pour la plupart, que ces problèmes doivent être traités entre eux, en dehors des étrangers. Dans la plupart des cas, la solution est de faire appel à des chefs traditionnels, qui agissent comme les consultants des pays occidentaux, comme des médiateurs capables de faire le lien entre les traditions et les exigences du monde moderne. Pour instituer de nouvelles formes africaines de gouvernance, chefs traditionnels, féticheurs, marabouts, magiciens, devins, sont incontournables pour faire le lien entre le passé et le présent. De même que les traditions de palabres, de coopération et de magie, sont indispensable pour mieux comprendre les problèmes et traiter les crises, sans pour autant entraver l’évolution vers la modernité. L’Afrique remet à jour ses traditions sans abandonner les fondements de son identité civilisatrice, ni la sacrifier à la modernité.

Une population jeune et nombreuse. Bien d’autres facteurs accélèrent sa modernisation et, en premier lieu, sa croissance démographique. Cette croissance est accélérée grâce à une réduction de la mortalité infantile et un meilleur accès aux soins médicaux. Les campagnes de prévention et la multiplication des trithérapies sont en train de faire reculer le Sida. L’espérance de vie est en hausse et la natalité reste forte (5,2 enfants par femme en Afrique subsaharienne. La population du Nigéria devrait passer de 162 millions (7e rang des pays les plus peuplés) à 433 d’ici 2050. La population du continent devrait passer de 1,05 à 1,4 milliard vers 2025. Mais une population jeune et nombreuse est-elle une chance ou un obstacle pour le développement de l’Afrique ? Selon la thèse malthusienne, plus la population est nombreuse, plus les parts du gâteau sont petites, une population nombreuse serait donc un handicap. Mais nous savons aujourd’hui que la théorie malthusienne est fausse. Malthus raisonnait à partir d’un "gâteau constant", or une population croissante représente une force de travail et une création de richesses grandissante ; ce qui a permis d’éviter la crise de paupérisation que Malthus prédisait. En fait, tout dépend du fait qu’on parie sur l’Afrique ou pas, et d’autres facteurs permettent de croire à ce pari.

Montée en puissance des classes moyennes. Selon la Banque Africaine du Développement, un tiers des Africains appartient à la classe moyenne, contre un quart dans les années 1980. Le développement a été lent mais réel et il s’accélère. Environ 90 millions de foyers gagnent environ 5 000 dollars par an. Ce qui, compte tenu des prix africains, leur permet d’aller au-delà de leurs besoins essentiels (nourriture, logement, etc.) et d’acheter des moyens de transports (voitures, scooters), de la téléphonie, de l’informatique, des vêtements de marque, etc. Selon une étude MacKinsey, les dépenses de consommation devraient passer de 860 milliards de dollars en 2012 à 1 400 en 2020. Les investisseurs internationaux ne s’y trompent pas, le paysage urbain voit se multiplier les centres commerciaux et les grandes surfaces en tout genre. En l’absence d’un réseau bancaire suffisant, les paiements par téléphone mobile se multiplient (sur ce plan l’Afrique dépasse les pays occidentaux). Les grandes enseignes sud-africaines, européennes et américaines (y compris Walmart) accentuent leur présence. La croissance économique et les ressources favorisent un bouleversement complet des habitudes de consommation. C’est à partir de ces nouvelles opportunités qu’un bouleversement encore plus important se prépare.

La concurrence mondiale. Ce qui va le plus accélérer le développement de l’Afrique, c’est tout simplement la concurrence mondiale. En plus des anciennes puissances coloniales européennes, les Etats-Unis, les pays asiatiques (la Chine au premier rang), et les pays émergents (surtout le Brésil et l’Inde) sont tous intéressés par les ressources minières et énergétiques de l’Afrique, ce qui a déjà été souligné. Précisons que cette concurrence se déroule dans un contexte de raréfaction des ressources planétaires et de guerre économique entre les puissances qui veulent sécuriser leurs approvisionnements. Cette concurrence entraîne une accélération du développement et, ce qui vient s’ajouter à cela, c’est que l’Afrique devient un marché solvable et suscite de nouvelles vocations. Pendant la décennie 2000, c’est la Chine qui s’est avérée être la puissance la plus intéressée par les ressources africaines, son marché et ses terres cultivables. Cette pénétration massive suscite une surenchère des Etats-Unis, de l’Europe et des pays émergents. Le problème est que ces nouvelles ressources résultant de la concurrence mondiale sont souvent accaparées par des Etats corrompus. Aussi, pour pouvoir bénéficier pleinement de la croissance, les Africains se trouvent face à un problème de gouvernance qui est loin d’être réglé.

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