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Géopolitique multipolaire latine

Civilisation latine 10

mercredi 3 septembre 2014, par Bernard NADOULEK

La civilisation latine s’est développée autour de trois pôles géographiques : le sud de l’Europe, le sud des Etats-Unis et l’Amérique Latine. Dans son berceau historique, au sud de l’Europe, elle réunit principalement la France, le Portugal, l’Espagne, l’Italie, fortement liés par le catholicisme. Au sud des Etats-Unis, son importance s’est accrue dans les dernières décennies avec l’immigration, les Latins sont majoritaires dans les Etats de la Sun Belt : Californie, Texas, Nouveau Mexique, Arizona et Floride. Enfin, en Amérique du Sud, la colonisation a créé un espace de civilisation latine qui va du Mexique à la Terre de Feu. La civilisation latine se caractérise donc par une dimension Nord/Sud, qui est au centre de la problématique du développement mondial. La montée en puissance de l’Amérique Latine donne une nouvelle dimension à la latinité avec le choix d’un modèle de développement. L’Amérique du Sud, avec ses 600 millions de catholiques, va-t-elle pencher vers le modèle du sud de l’Europe et sa conception distributive de l’économie ainsi que sa sensibilité aux questions sociales qui favorise le rôle de l’Etat ? Ou bien va-t-elle, au contraire, s’orienter vers le modèle du sud des Etats-Unis, où la créativité latine coexiste avec une économie libérale de marché ?


Une civilisation de la diversité

L’identité culturelle de l’Amérique Latine est une combinaison d’unité et de diversité. Unité culturelle du continent, qui s’est forgée à travers deux langues latines, l’espagnol et le portugais, ainsi que la religion catholique. Diversité géographique, avec ses pôles : Amérique centrale et Antilles, Amérique andine, un cône sud (Argentine, Chili, Uruguay), et le Brésil qui constitue à lui seul un monde (42% du territoire et 35% de la population). Enfin, une diversité ethnique de peuples amérindiens, européens, africains. Les pays d’Amérique centrale et andine se caractérisent par une population en majorité européenne et d’importantes communautés indiennes qui, longtemps dominées et tenues à l’écart du pouvoir, commencent à s’organiser et à faire valoir leurs droits et leur culture. Le Brésil et les Antilles ont des minorités européennes et d’importantes populations africaines et métisses. Les pays du cône sud ont des populations majoritairement européennes avec de faibles minorités indiennes. On voit très bien le résultat de ce métissage ethnique et culturel de l’Amérique Latine dans le syncrétisme qui rassemble les cultures amérindiennes, européennes et africaines. L’Amérique Latine illustre donc la tendance mondiale au métissage culturel.

Une civilisation du métissage

Dès l’origine, la civilisation latine est un melting-pot des cultures méditerranéennes, brassées par le syncrétisme de l’Empire Romain. Avec la colonisation, le métissage s’accentue. Dès les débuts de la colonisation, les Latins s’ancrent sur la terre, constituent des domaines fonciers et, parallèlement au prosélytisme chrétien, pratiquent un métissage légitimé par la vocation universelle du catholicisme. Le fait que les Conquistadors soient venus sans femmes favorise encore la mixité et donne une population métisse importante. Par opposition, les Anglo-Saxons pratiquent une colonisation principalement fondée sur le libre-échange et reproduisent leur mode de vie dans leurs colonies, ce qui les isole des populations locales. Par une curieuse revanche de l’histoire, cette conception anglo-saxonne de l’apartheid n’a finalement pu échapper au métissage ethnique et culturel, aussi bien en Europe qu’aux Etats-Unis, en raison de l’immigration. La poussée démographique, avec les taux de croissance supérieurs du Sud sur le Nord va accentuer ce métissage. Avec la mondialisation et le développement des transports, avec la mobilité professionnelle et les migrations économiques, le métissage est une tendance internationale lourde qu’aucune frontière ne peut freiner.

L’accaparation de la terre

Le principal trait de l’héritage colonial latin est la question de la terre, concentrée en d’immenses domaines appartenant majoritairement à des propriétaires fonciers d’origine européenne ou à de grandes sociétés étrangères. De la période de la colonisation jusqu’à celle des indépendances, et du post-colonialisme des Etats-Unis jusqu’à nos jours, d’innombrables projets de réforme foncière ont tenté de pallier à cette situation mais aucune réforme n’a jamais vraiment abouti. La propriété terrienne demeure la première source d’inégalité. Cette inégalité est d’abord créée par la colonisation latine des grands propriétaires, elle est maintenue par la bourgeoisie lors des Indépendances et prolongée par la doctrine Monroe au XXe siècle. Avec cette doctrine, les Etats-Unis font de l’Amérique Latine un réservoir de ressources et instaurent un néo-colonialisme en aidant des régimes dictatoriaux et en corrompant les élites locales pour maintenir des "républiques bananières", inféodées aux intérêts de leurs entreprises. Au total, les Latins et les Anglo-Saxons ont exploité l’Amérique Latine comme un réservoir de ressources minières et une économie de plantation. Malgré le sous-développement, malgré les inégalités et la misère qui perdurent, la situation est en train de se retourner.

La fin des régimes militaires

Depuis le début des années 90, le grand bouleversement de l’Amérique Latine est dû à la chute des régimes militaires qui, avec l’arrêt de l’aide des Etats-Unis, ont perdu leur emprise sur le continent. Non seulement la progression de la démocratie semble irréversible, mais on n’observe aucune nostalgie des anciens régimes autoritaires, y compris dans les classes privilégiées qui leur apportaient traditionnellement leur support. Ironie de l’histoire, les Etats-Unis qui avaient soutenu, et parfois suscité, ces régimes militaires, se posent maintenant comme garants de la démocratie dans la région. Même s’il reste encore beaucoup de chemin à faire pour parvenir à un réel état de droit et de justice sociale, c’est un bouleversement considérable sur ce continent, dont l’histoire est faite de dictateurs, de régimes autoritaires et de vagues de répression destinées à maintenir les privilèges de la minorité des grands propriétaires terriens. Malgré ces éléments positifs, les pays d’Amérique Centrale, des Andes et des Antilles, sont toujours confrontés à la misère et au sous-développement. A l’échelle du continent, l’exode rural, le gonflement des bidonvilles et le chômage entretiennent une pauvreté, une criminalité importante et l’omniprésence des cartels maffieux.

Une économie continentale émergente

L’Amérique Latine entre aujourd’hui dans une phase d’accélération du développement et de la croissance. Depuis la décennie1990, les pays d’Amérique latine sont sortis de leur environnement fermé et ont fondé leur croissance sur le développement de leurs exportations. Le marchés financiers ont recommencé à croire au potentiel de développement régional et le flux des investissements étrangers a augmenté. Le premier élément clef de ce redéploiement est la montée en puissance du Brésil, qui fait aujourd’hui figure de superpuissance. Deuxième élément, les regroupements régionaux qui se multiplient. Le Marché Commun Centre Américain, le Groupe de Rio, la Communauté Andine et le Groupe des Trois (Mexique, Colombie, Vénézuela), sont des zones de libre-échange. En revanche, le Mercosur vise à créer un marché commun sur le modèle de l’Union Européenne. Après avoir rassemblé l’Argentine, le Brésil, le Paraguay et l’Uruguay, le Mercosur s’est associé à la Bolivie en 1996, et en 1997, la Colombie et le Venezuela ont entamé des négociations pour se joindre à l’union. Cette dynamique économique a permis de surmonter le passif des guerres civiles et des conflits frontaliers qui ont dominé les années 1960, 70 et 80.
Les cartels de la drogue. Malgré l’évolution positive du continent, les pays d’Amérique Centrale, des Andes et des Antilles, sont toujours confrontés à la misère et au sous-développement. A l’échelle du continent, l’exode rural, le gonflement des bidonvilles et le chômage, entretiennent une pauvreté et une criminalité importantes. Dans les villes, une grande partie de la population vit d’une économie informelle qui se développe plus vite que l’économie officielle et, dans les campagnes éloignées, les paysans remplacent les cultures traditionnelles par celles, beaucoup plus rentables, de la coca ou du chanvre. Cette situation a été en partie créée par l’économie de dépendance dans laquelle l’exportation des ressources agricoles s’est contractée à partir de la chute des cours mondiaux due à la mondialisation. La montée en puissance des cartels de la drogue, entraîne un déferlement permanent de violence et de corruption à tous les niveaux de l’Etat, des entreprises et des milieux financiers. Face à la puissance des narcodollars et à la corruption, les institutions, les partis politiques et les organisations syndicales, sont encore faibles et peu structurés. La police et l’armée commencent à faire face au problème, mais la seule issue pérenne réside dans le renforcement des Etats et la lutte contre la corruption.

Quel modèle latino-américain ?

Malgré le développement économique et l’affirmation de la démocratie, les problèmes sociaux et la misère restent omniprésents. Pour les résoudre, est-il possible qu’une approche libérale et une politique de laisser-faire soient capables de corriger ces maux par le biais du marché ? C’est malheureusement douteux lorsque nous observons la manière dont la mondialisation libérale a accru les inégalités, tant entre les pays, qu’entre les classes sociales à l’intérieur d’un même pays. Que ce soit du point de vue politique ou économique, l’Amérique du Sud est vouée à construire un modèle socioculturel avec des institutions assez fortes pour lutter contre ces fléaux. Le modèle latin d’un Etat régalien, centralisé et redistributif, offre-t-il de meilleures perspectives ? Peut-être, si la faiblesse des institutions et la concentration du pouvoir ne ramènent pas l’Amérique Latine à ses vieux démons autoritaires. La lutte contre la criminalité et contre la pauvreté ne peut passer que par le renforcement de l’Etat. Mais ce renforcement de l’Etat peut facilement dériver vers le populisme, l’autoritarisme, voire vers le modèle dirigiste de l’Asie. L’Amérique du Sud est donc vouée à construire son propre modèle : la sensibilité aux questions sociales est, et sera encore longtemps, au cœur de la croissance.

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