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Guerre et stratégie en Inde

mardi 4 mars 2014, par Bernard NADOULEK

Entre guerre et non-violence.

Il y a de multiples traditions guerrières dans l’histoire de l’Inde, à commencer par l’épopée du Mahâbhârata ainsi que les traditions des princes rajpoutes ou celles des guerriers sikhs. Mais ces diverses traditions militaires, issues de vagues d’invasion qui ont ponctué l’histoire de l’Inde, ne reflètent pas sa spécificité.

Ce qui la définit le mieux est le contraste entre pacifisme et stratégie politique. Toute la tradition religieuse de l’Inde, des premiers jaïnas de l’ère dravidienne jusqu’à Gandhi, est marquée par la non-violence. C’est l’héritage d’une religion qui considère la violence comme négative et opposée à un idéal de maîtrise de soi, illustré par le yoga.

La tradition de stratégie politique est illustrée par l’Arthashâstra (traité politique de l’Inde ancienne), rédigé en sanskrit au IVe siècle av. J.-C. par Kautilîya, ministre du roi Chandragupta, de la dynastie des Mauryas. Ce traité exprime, hors de toutes considérations morales, les règles de la guerre, de la ruse, du double ou triple jeu, de la trahison, qui permettront à la dynastie des Mauryas de construire un empire. Ce traité, assez proche de L’Art de la Guerre de Sun Tzu, renvoie à une situation de conflit multipolaire où un ensemble de royaumes d’inégale importance luttent dans des jeux mobiles de coalitions successives.


Non-violence et maîtrise de soi. Pour le jaïnisme, le bouddhisme ou l’hindouisme, la non-violence est la condition essentielle d’un karma positif et de la délivrance ; au contraire, la destruction de la vie est la principale cause négative qui nous enchaîne à la réincarnation et à la souffrance. Mais cette non-violence n’est en aucun cas un confiant abandon à une bonté ou à une justice transcendante. C’est un courage personnel et politique que revendique Ghandi : "Là où il n’y a le choix qu’entre lâcheté et violence, je conseillerais la violence… Je cultive le courage tranquille de mourir sans tuer. Mais qui n’a pas ce courage, je désire qu’il cultive l’art de tuer et d’être tué, plutôt que de fuir honteusement le danger… Je risquerais mille fois la violence, plutôt que l’émasculation de toute une race… Mais je sais que la non-violence est infiniment supérieure à la violence, que le pardon est plus viril que le châtiment. Non-violence n’est pas soumission bénévole au malfaisant. Non-violence oppose toute la force de l’âme à la volonté du tyran". La non-violence est maîtrise de soi et de sa propre destinée : à la fois arme et stratégie. Une des particularités de la civilisation indienne est d’avoir poussé très loin l’idée que la maîtrise de l’homme sur le monde est essentiellement maîtrise de soi. Cette maîtrise s’illustre dans l’ascèse du renonçant, ou du yogi.

Ascèse. Le renoncement est une lutte cruciale : si l’ascète, ou le yogi, ne parvient pas à la délivrance (toujours incertaine et difficile), il se réincarnera dans une des plus basses castes car, en se coupant de la vie sociale, il a brisé son dharma et annulé tous les mérites qu’il avait accumulés dans ses vies antérieures. Non-violence et yoga sont donc des défis. Le yoga, discipline centrale de l’ascèse, illustre l’idée que la maîtrise de soi est à la fois la condition de la maîtrise sur le monde et sur son propre dharma (c’est-à-dire sur l’observance des lois dictées par l’appartenance à une caste). Le terme yoga apparaît dans les Védas, au IIe millénaire av. J.-C., et désigne l’action d’atteler et de maîtriser des chevaux fougueux. L’action de l’âme sur le corps est comparée à celle du cocher qui doit maîtriser son char pour tracer sa route. Le principe éternel de l’âme est prisonnier des corps dans lesquels il se réincarne, morcelé dans la dispersion existentielle. Le yoga est le moyen de se libérer du Samsara par des techniques physiques et mentales qui permettent de réunifier le corps au Brahman, principe cosmique universel. Le principe du yoga est de stimuler une énergie vitale située à la base de la colonne vertébrale, la Kundalini, et de la faire remonter le long des chakras, dans une ascension spirituelle aboutissant à la délivrance.

Théorie du Yoga. Notre corps, grossier et visible, se double d’un corps subtil et invisible, constitué d’un réseau formé par les nadis (72 000 rivières) qui permettent à l’énergie des "cinq souffles" (inspiré, diffusé, élevé, rassemblé, expiré) de circuler. Il y a trois principales nadis : l’une suit la colonne vertébrale et les deux autres, Ida et Pingala, s’enlacent comme des serpents autour d’elle en se croisant. Chacun de ces croisements forme un centre vital, un chakra. Six chakras s’étagent de la base au sommet du corps (anus, sexe, nombril, cœur, gorge et front) et un septième, au sommet du crâne, permet de libérer l’âme. La technique du yoga consiste en une série de postures, qui mobilisent successivement tous les muscles et les organes, et permettent à la respiration de les stimuler pour maîtriser l’énergie vitale. Les postures doivent permettre de tenir le corps, de faire cesser son agitation et de le libérer de ses tensions, en le tonifiant puis en le relâchant. La "respiration complète" permet d’utiliser les cinq souffles pour stimuler et détendre le corps à travers les postures. L’inspiration (par le ventre, la poitrine, puis la tête) permet de diffuser l’énergie ; l’expiration (dans le sens inverse) permet de la rassembler. La rétention du souffle, entre inspiration et expiration, permet d’élever l’énergie jusqu’au cerveau et à l’âme.

Méditation. Parallèlement à cet aspect physique, l’éveil psychique est développé par la méditation. Par ordre de difficulté, il y a trois techniques pour "tenir" le mental parallèlement au corps. La première est de fixer l’esprit sur une image mentale ou la répétition d’un mantra ("Om", par exemple, syllabe sacrée qui focalise l’énergie cosmique positive). La deuxième est de laisser flotter l’esprit pour accompagner le souffle et le jeu des énergies. La troisième, la plus difficile, consiste à vider l’esprit de toute pensée. Cet anéantissement de l’esprit n’est pas le résultat d’une lutte mais, au contraire, d’un abandon. La combinaison de la maîtrise physique et psychique permet de développer la spiritualité, voire des facultés parapsychiques, jusqu’à la délivrance. Le flux et le reflux des cinq souffles stimulent la Kundalini qui, telle un serpent d’énergie vitale, remonte le long de la colonne vertébrale, "perce" les chakras les uns après les autres, jusqu’à provoquer l’éveil. Dans cette perspective de maîtrise, par un curieux paradoxe, la non-violence, les techniques du yoga, notamment la respiration et la méditation, sont devenues les principaux supports des philosophies martiales asiatiques : l’implication totale, développée par la maîtrise, est une des conditions primordiales de l’efficacité en combat.

De la maîtrise à la traîtrise. Sur le plan politique, La maîtrise de soi aboutit, le plus paradoxalement du monde, à la traîtrise envers l’autre. Le Traité politique de l’Inde ancienne n’a rien à envier à Sun Tzu ou à Machiavel, du point de vue d’un cynisme réaliste qui considère que la seule justification de la guerre est la victoire et que cette fin justifie tous les moyens. Il faut utiliser tout l’éventail des stratégies : du fort au faible (attaquer) ; entre égaux (temporiser) ; du faible au fort (se soumettre avant la défaite). Pour décider de ses alliances, il faut aussi savoir si le prince adverse est aimé ou non de ses sujets : un Prince fort mais haï, peut voir sa situation se retourner rapidement en cas d’insuccès, alors qu’un Prince aimé peut voir ses faiblesses compensées par le soutien de ses sujets. Il faut connaître tous les cas où il est avantageux d’attaquer par traîtrise, de nouer ou dénouer les coalitions par la ruse en jouant sur les ressorts de l’envie, de la peur ou de l’appât du gain. Il faut savoir proposer toutes sortes de traités d’alliance ou de reddition, connaître la valeur des gages ou des otages. Il faut savoir évaluer, mentir, simuler sans remords. Et il faut surtout disposer d’une cohorte d’agents secrets, d’espions et d’assassins, pour prévenir les menaces, intoxiquer l’adversaire, l’affaiblir de l’intérieur avant de l’éliminer sans états d’âme.

Le double jeu. Dans un contexte d’invasions permanentes et de conflits larvés constants entre de multiples royaumes de puissance inégale, la première des choses est de savoir raisonner selon les rapports de force dans des jeux de coalitions qui se font et se défont sans cesse. Une des prédilections de l’Arthashâstra est son goût pour le double jeu. Le nec plus ultra est de gagner la guerre pendant la paix, qui sert de masque aux méthodes secrètes et aux espions. Entre le double jeu et une alliance, il faut préférer le double jeu, qui permet de donner la prééminence à ses intérêts, tandis qu’une alliance servira toujours les intérêts d’autrui. On comprend aisément que si le devoir du Prince envers ses sujets est dicté par ses devoirs religieux (Darhma), son devoir par rapport aux nécessités de la défense est subordonné à ses intérêts politiques. Cette prédilection pour le double jeu est aussi très liée au système des castes, qui encourage naturellement le double langage. On comprend aussi que ce rapport à la traîtrise a très fortement favorisé les divisions et le morcellement dans l’histoire de l’Inde. Il subsiste un héritage très marqué de ce cynisme politique et de ce goût du double jeu dans le comportement des élites de la société indienne. Rançon "naturelle" d’une société sophistiquée, diverse et antagonique dans son unité.

L’Inde prise à son propre jeu. Le double jeu et la traîtrise se sont d’abord exercés contre les Indiens eux-mêmes, dans une guerre civile permanente entre leurs royaumes. La traîtrise s’est également exercée à l’encontre de l’Inde pendant les invasions qu’elle a subies. Les nouveaux envahisseurs trouvant toujours des complicités dans les jeux d’intrigues auxquels se livrent les Indiens. Les Musulmans vont jouer sur les divisions internes pour établir le Sultanat de Delhi, puis le royaume du Grand Moghol. Pendant la colonisation, les Anglais furent ceux qui divisèrent le mieux pour régner. Les Hindous avaient trouvé leurs maîtres. Avant l’Indépendance, pour conserver leur pouvoir en Inde, les Anglais attisèrent à l’envie les rivalités entre Hindous et Musulmans, ce qui provoqua la partition de l’Inde, la naissance du Pakistan, du Bengladesh et les massacres qui en résultèrent. Trahison et manipulation sont des phénomènes universels, mais les dirigeants indiens avaient négligé une partie de leurs traditions. Celles du bouddhisme, qui enseigne que "les moyens ont les fins qu’ils méritent" et, surtout, celle de la non-violence. Même si l’assassinat de Gandhi a montré les limites de la non-violence, il reste le seul héros qui incarne la spécificité de la tradition indienne.

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