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Guerre et stratégie

"Traité de civilisations comparées" (extraits comparatistes 6).

mardi 19 février 2013, par Bernard NADOULEK

La guerre est la forme d’affrontement généralisé que prend un conflit étendu à une vaste échelle, entre peuples, royaumes, empires ou nations. Elle apparaît au néolithique, 8000 ans avant notre ère. Nous pouvons imaginer que les conflits existaient au paléolithique, mais que la dispersion des groupes humains, leur manque d’organisation et leur faible densité démographique, limitaient les affrontements. C’est avec la rivalité globale entre nomades et sédentaires, qui durera presque 10 000 ans, que les conflits s’intensifient avec des objectifs intemporels : la conquête des territoires et l’appropriation des ressources de l’adversaire. La stratégie est l’art de conduire la guerre, elle dépend de l’objectif du conflit qui est déterminé par le pouvoir politique. La conduite de la guerre concerne la conception du plan, le choix des alliances ou des coalitions, et la mise en œuvre des moyens selon le théâtre d’opérations, la coordination des opérations jusqu’à la victoire ou la défaite finale. La tactique est l’art de remporter les batailles en fonction : des forces en présence, de l’adaptation aux difficultés du terrain, du commandement des hommes et de la maîtrise des systèmes d’armes. Au-delà des définitions militaires, la guerre et la stratégie recouvrent des traditions très différentes selon les civilisations.


Africains. La tradition africaine la plus spécifique de la stratégie est l’emploi de la magie (commune à toutes les sociétés primitives et encore présente dans les sociétés contemporaines). Les conflits ou les guerres sont précédés par la consultation des augures, puis par des rites et des incantations qui permettent de s’adjoindre les forces de l’invisible. Esprits maléfiques, corps astraux des guerriers, totems animaux, sont conviés à prendre part à la bataille. Malédictions et sortilèges s’ajoutent aux armes du conflit. La magie permet de prévoir les événements et de les anticiper, d’abolir le temps et l’espace, d’utiliser des lois (contagion par le contact, similarité par imitation, contrariété utilisant les antagonismes). Dans un contexte de croyances partagées, la magie a des effets bien réels, le premier d’entre eux étant la terreur qu’elle inspire. La magie est également utilisée pour maintenir la cohésion des sociétés : elle supplée aux carences du pouvoir en faisant respecter des normes sociales, par peur de sanctions surnaturelles. Magiciens, sorciers, devins, sont des experts qui acquièrent leurs pouvoirs dans des rites d’initiation. Au cours de voyages initiatiques, ils sont symboliquement dépecés par les dieux et réincarnés en esprit de tutelle. La magie réside aussi dans le pouvoir du verbe qui permet aux Griots de dénouer les conflits.

Indiens. La particularité de la culture stratégique hindoue est d’avoir poussé très loin l’idée selon laquelle la maîtrise de l’homme sur le monde passe par la maîtrise de soi. Cette maîtrise est illustrée par le yoga, la méditation et les techniques de contrôle du corps, de l’esprit et de l’énergie. Grâce aux postures, qui mobilisent les muscles et les organes, et à la respiration qui permet de les stimuler, le yogi apprend à optimiser l’utilisation de son énergie vitale. L’aspect psychique est développé par la méditation : en se concentrant sur sa respiration, sur une image ou sur la répétition d’un mantra, le yogi apprend à maîtriser le flux de la pensée, combinant ainsi maîtrise psychique et physique. Mais cette maîtrise individuelle débouche aussi sur la traîtrise politique, avec l’Arthashâstra, de Kautilîya, pour qui, à l’instar de Sun Tzu, l’espionnage, la ruse, la trahison et le double jeu sont, au-delà de toute morale, les armes de prédilection de la raison d’Etat. Autre aspect paradoxal de la culture stratégique hindoue, le bouddhisme, religion éminemment pacifiste, va permettre de créer une culture de guerriers. Elle s’exportera dans toute l’Asie, grâce à sa notion de présence au monde, déterminante dans le combat où la moindre faille de concentration peut entraîner la mort. De plus, le bouddhisme apporte aux guerriers la consolation de la réincarnation.

Asiatiques. Sous les Royaumes Combattants (-500 à -221), un modèle stratégique émerge sur un échiquier multipolaire où une douzaine de royaumes s’affrontent en utilisant un large éventail de moyens militaires, diplomatiques, économiques, psychologiques, pour pratiquer la dissuasion. Dans ces stratégies indirectes, le but est de vaincre sans combattre en utilisant la ruse, le renseignement et la désinformation. On ne s’attaque pas aux forces de l’adversaire, mais à ses plans. La stratégie ne vise pas à remporter la bataille mais à parer une menace avant qu’elle ne se concrétise. Ce modèle voit sa limite avec la stratégie directe du royaume de T’sin, qui balaie tous ses adversaires et fonde l’Empire chinois en -221. Mais, même si la Chine a perdu beaucoup de batailles contre les Hiong-Nou, les Mongols, les Mandchous, les Japonais et les colonisateurs européens, l’essence de sa stratégie indirecte est dans le fait qu’elle a gagné ses guerres en assimilant culturellement ses envahisseurs. Mao Tsé Toung s’inspire de Sun Tzu pour la guérilla révolutionnaire où on recule devant la force adverse pour attaquer ses faiblesses. La stratégie combine guérilla, guerre conventionnelle, guerre idéologique (dénonciation de la corruption de l’adversaire et exaltation du nationalisme) et géostratégique (utilisation des tensions entre les USA et l’URSS).

Latins. En plus des traditions militaires gréco-romaines, la principale innovation stratégique de la Renaissance porte sur la maîtrise du discours. Les humanistes passent de l’art de vaincre à celui de convaincre. La redécouverte de la philosophie grecque permet de retrouver la logique de Parménide, la dialectique d’Héraclite et la rhétorique de Protagoras. La logique sert à définir les concepts et à valider les propositions (identité, non-contradiction et tiers exclu), la dialectique à résoudre les contradictions (thèse, antithèse, synthèse). La rhétorique consiste à finaliser un discours, pour convaincre autant que pour prouver, en tenant compte du fait que la crédibilité de l’orateur est aussi importante que la qualité des arguments. La rhétorique sert aussi à adapter le discours au contexte et aux circonstances. La méthode rhétorique synthétise la logique, dans la division du discours (du particulier au général, ou l’inverse), et la dialectique (pour traiter chaque partie en évaluant le pour et le contre à chacun des arguments, ou pour conclure en synthétisant les arguments retenus). Dans le combat contre la servitude, l’art du discours vient doter l’individu d’une arme critique qui fait de lui "l’artisan de son propre destin". Avec Machiavel, la stratégie s’applique aussi bien au militaire qu’au politique.

Anglo-Saxons. Germains et Scandinaves ont une conception mythique de l’univers fondée sur un combat cosmique où les dieux essaient de maintenir l’harmonie du monde, pendant que les géants, puissance du mal, essaient de le précipiter dans le chaos. A l’instar des dieux, les hommes pratiquent la guerre totale où les vaincus sont sacrifiés aux dieux de la guerre (Odin et Thor). Après leur conversion au christianisme, les Anglo-Saxons protestants retrouvent le modèle de la Guerre Sainte de l’Ancien Testament, proche de celui des Germains. Au XIXe siècle, Clausewitz théorise rationnellement cette logique de la guerre totale à travers le concept de Guerre Absolue : "On ne saurait introduire de principe modérateur dans la philosophie de la guerre sans commettre d’absurdité…", "la montée aux extrêmes de la violence" doit aboutir à la destruction des forces adverses pour mettre fin aux combats. Pendant la seconde guerre mondiale, les alliés anglo-saxons perpétuent cette conception radicale de la guerre à travers les bombardements qui détruiront l’Allemagne et le Japon. Ainsi, les doctrines contemporaines de la Guerre Totale confirment les conceptions antiques des Germains et deviennent la caractéristique dominante de la guerre en Occident, et particulièrement de la stratégie nucléaire.

Musulmans. Les traditions guerrières des tribus bédouines, fondées sur la guérilla, la mobilité, la maîtrise du terrain et la ruse, permettent des raids rapides jouant sur la surprise. Pendant les conquêtes militaires de l’Islam, les Arabes, sans traditions militaires comparables à celles de leurs adversaires, l’emportent parce que les offensives rapides de leur cavalerie créent une surprise dévastatrice. La Guerre Sainte va initier un cercle vertueux de l’islamisation. Avec les victoires, les troupes de Bédouins, dont la conversion à l’Islam est encore fragile, redoublent de ferveur ; leurs motivations religieuses renforcées amènent alors d’autres conquêtes et renforcent l’islamisation. De plus, la Guerre Sainte, qui promet le butin aux vainqueurs et le paradis aux martyrs, se renforce aussi bien dans la victoire que dans la défaite. Du XIe au XVe siècle, les Haschichins vont mettre en œuvre un terrorisme à grande échelle, en assassinant leurs ennemis, grâce à des Feddayins, prêts à se sacrifier pour atteindre leur cible et assurer la propagande de leur Ordre. On retrouve cette tradition du fanatisme aussi bien dans le terrorisme de certains Etats arabes que dans la "guerre du pauvre" des mouvements intégristes. La ruse, hila, "éclair de la sagesse de Dieu", tout comme la dimension clanique, font partie de la tradition arabe.

Slaves. La tradition slave de contre-offensive est illustrée par deux interprétations de la campagne napoléonienne. Pour Clausewitz : face à la Grande Armée, les Russes reculent en pratiquant une tactique de la terre brûlée, ils laissent l’envahisseur s’épuiser, lui portent un coup d’arrêt à Borodino, le laissent s’emparer de Moscou, puis le harcèlent pendant sa retraite et le poussent dans le piège de la Bérézina. Dans Guerre et Paix, Tolstoï commence par railler l’inanité de ceux qui rationalisent après-coup des schémas stratégiques. Pour lui, la retraite russe devant la Grande Armée ne ressort pas d’un plan, mais d’une confusion totale et des rivalités au sein du commandement. De même, la bataille de Borodino n’est pas décidée par Koutouzov mais résulte du jeu des influences contradictoires qui s’exercent sur le Tsar. L’état-major presse Koutouzov d’agir, alors que celui-ci veut ménager les forces russes et laisser faire l’usure du temps et le climat qui jouent contre les envahisseurs. Enfin, pendant la retraite, seules les erreurs de la Grande Armée précipitent sa destruction. Si Koutouzov l’emporte, c’est qu’il applique la stratégie qui permet de vaincre en utilisant les avantages naturels de la Russie : l’espace, le climat et la ténacité légendaire du soldat russe. L’Armé Rouge reproduira ce schéma de contre-offensive typiquement slave.

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