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Hérodote 1

Le père de l’histoire

jeudi 26 avril 2012, par Bernard NADOULEK

Dans l’aire méditerranéenne des civilisations antiques, c’est Hérodote qui, dans ses "Histoires", traite pour la première fois la question des différences entre les cultures. Hérodote, qui vécut approximativement entre 490 et 430 avant notre ère, est considéré à la fois comme le premier historien du monde occidental et comme un précurseur de l’ethnologie. Dans ses Historiè, mot qui signifie "enquête", Hérodote relate le déroulement des guerres médiques, qui opposent les Grecs et les Perses entre le VIe et le Ve siècle avant notre ère. Parallèlement à ce récit, il décrit les "coutumes" des différents peuples qui entourent la civilisation grecque. L’œuvre d’Hérodote va nous permettre de montrer les réactions provoquées par la première prise en compte de la diversité des cultures.


Le père de l’histoire

Les recherches sur la vie d’Hérodote comportent nombre d’incertitudes mais elles s’accordent à peu près sur les points qui suivent . Hérodote est né dans la ville d’Halicarnasse en Asie Mineure. Sa famille est en butte aux persécutions de Lygdamis, le tyran de la ville, vassal des Perses, et Hérodote doit s’exiler dans l’île voisine de Samos pendant sa jeunesse. Il revient dans sa ville pour participer au renversement de la tyrannie puis il entreprend de longs périples à travers le Moyen Orient, en Syrie, à Babylone, en Egypte, autour de la mer Noire, en Macédoine, en Grèce continentale, où il fera un long séjour à Athènes et enfin en Italie du sud. Le voyage est à cette époque une tradition chez les sages en quête de savoir. A la fin de sa vie, Hérodote participe à la fondation de la ville de Thourioi, au sud de l’Italie, une colonie créée sous l’impulsion de Périclès et dont le sophiste Protagoras aurait rédigé la constitution. Les enquêtes auxquelles il se livre pendant ses voyages permettent à Hérodote de témoigner de la confrontation des cultures. Le séjour le plus long et le plus marquant d’Hérodote est celui qu’il fait dans l’Athènes de Périclès, de la naissance de la démocratie, du développement de la philosophie et des grands débats politiques. Il côtoie Périclès et Sophocle, participe aux controverses provoquées par l’enseignement des philosophes, des sophistes et assiste aux débats politiques de l’assemblée du peuple. Depuis près d’un siècle la civilisation grecque est prise d’une activité intellectuelle intense. Le monde grec passe du mythe à l’histoire, de la poésie à la prose et de la religion à la philosophie. L’œuvre d’Hérodote est partie prenante de cette transition où l’épopée homérique et les croyances antiques voisinent avec la montée en puissance de la raison.

Dans le prologue de ses Historiè, Hérodote annonce le but de son ouvrage : "Ceci est l’exposé de l’enquête effectuée par Hérodote de Thourioi, afin que les évènements humains ne disparaissent pas avec le temps, et que les grands et merveilleux exploits accomplis par les Grecs et par les barbares ne perdent pas leur renommée, concernant en particulier la cause pour laquelle ils se firent mutuellement la guerre" (I) . La littérature grecque s’est déjà exercée à l’épopée, aux récits mythiques et aux généalogies, mais Hérodote est le premier à relater rationnellement les causes des guerres médiques, l’enchaînement des évènements sur une période de 240 ans d’histoire, ainsi que l’émergence d’un sentiment d’unité dans la civilisation grecque face aux tentatives d’invasion des Perses. Ce récit vaut à Hérodote d’être considéré par Cicéron comme "le père de l’histoire".

Les guerres médiques

C’est son récit des guerres médiques qui vaut à Hérodote le titre de père de l’histoire. Hérodote relate d’abord les premières causes de la rivalité entre les Grecs et les Barbares qu’il attribue à des enlèvements de femmes, remontant ainsi aux sources de l’épopée homérique et à l’enlèvement d’Hélène qui déclencha la Guerre de Troie. Le récit continue avec l’histoire de Crésus, roi de Lydie, qui asservit les villes grecques d’Ionie, au milieu du VIe siècle. Crésus est défait par Cyrus, le roi des Perses, qui s’empare de son empire en -546. Puis, entre -522 et -486, c’est la révolte de ces mêmes villes grecques d’Asie mineure, soumises à la domination des Perses, puis leur défaite devant le roi perse Darius. L’aide fournie aux révoltés par les îles grecques et par Athènes, déclenche alors les guerres médiques. Darius décide d’une expédition pour soumettre les îles et châtier les Grecs. Cette première tentative d’invasion se termine avec la défaite des Perses à la bataille de Marathon en -490. Cette défaite est de peu d’importance pour les Perses qui ont tout de même obtenu la soumission des îles grecques mais elle est d’une grande importance pour Athènes qui, grâce à cette victoire sur les Barbares, prend conscience de sa puissance. Une deuxième tentative d’invasion est entreprise en -480 par le roi perse Xerxès. Cette expédition, d’une grande envergure, réunit les forces terrestres et navales les plus considérables de l’époque. L’affrontement commence avec la défaite héroïque des Spartiates, très inférieurs en nombre, qui contiennent les Perses au défilé des Thermopyles et donnent ainsi à la confédération des cités grecques le temps de s’organiser. Les Perses seront finalement battus à la bataille navale de Salamine, puis à la bataille terrestre de Platée. Les villes d’Ionie en profitent alors pour se révolter à nouveau. Les guerres médiques se terminent par la victoire des Grecs qui prennent conscience de leur unité, dans "le fait d’être grec, de partager le même sang et la même langue, d’avoir des sanctuaires et des sacrifices communs ainsi que des mœurs semblables", (VIII. 144).

La confrontation des cultures

Chaque étape de son récit donne lieu à des digressions qui permettent à Hérodote de décrire les "coutumes" des différents protagonistes : Lydiens, Perses, Assyriens et Babyloniens (livre I), Egyptiens (livre II), Indiens, Arabes et Ethiopiens (livre III), Scythes (livre IV). Hérodote avait été largement préparé à cette confrontation des cultures car, dans sa ville d’Halicarnasse, comme dans beaucoup de villes grecques d’Asie Mineure, la culture des Hellènes coexistait avec les cultures orientales. Hérodote décrit pêle-mêle les coutumes politiques, sociales, guerrières, matrimoniales, funéraires, etc. Ce mélange hétéroclite de descriptions est plus que surprenant pour une période de l’histoire grecque qui voit la naissance de la philosophie et d’un regard raisonné sur le monde. Autant le récit des guerres médiques suscite une quasi unanimité chez les commentateurs d’Hérodote, autant ses descriptions de coutumes vont susciter un débat contradictoire et passionné qui dure depuis vingt cinq siècles et où Hérodote se voit affublé d’un autre titre : "père du mensonge" .

Dès l’antiquité, Hérodote est vivement critiqué pour avoir pillé ses prédécesseurs sans les citer et, surtout, pour avoir brodé des fables mensongères sur les coutumes des peuples qu’il décrit. De l’Antiquité à la Renaissance et des Lumières à nos jours, un procès de 25 siècles a tenté de démêler la vérité du mensonge et, selon François Hartog, cette cascade d’interprétations successives fait partie de l’œuvre d’Hérodote au même titre que ses Histoires . Pour ce qui nous intéresse, qu’Hérodote ait brodé sur des traditions orales, qu’il ait dissimulé des sources écrites ou pillé ses devanciers sans les citer n’est pas le plus important. Ce qui compte d’abord, c’est que la première description et comparaison des cultures suscite 25 siècles de débat sur le mensonge ; ensuite, ce sont les raisons pour lesquelles Hérodote aurait travesti la réalité et, enfin, les réactions d’Hérodote et des Grecs de son époque face à la prise de conscience de la diversité des cultures. Autrement dit, il s’agit de considérer les Histoires comme l’ethnographie analyse les traditions orales, en s’interrogeant autant sur ce qu’elles disent que sur ce qu’elles révèlent et principalement sur la difficulté de prendre en compte objectivement la diversité des cultures.

A un premier niveau de lecture, la plupart du temps, le ton d’Hérodote est objectif et tolérant, les coutumes des Grecs et des peuples étrangers sont mises sur un pied d’égalité. Hérodote prend même souvent parti pour la légitimité des mœurs des Barbares, ce qui lui vaut l’accusation indignée de Plutarque "d’ami des Barbares". Hérodote décrit la diversité des mœurs, des traditions, des lois et des formes de gouvernement et montre qu’il y a de multiples façons de concevoir la vie en société sans que ceux qui ont des valeurs différentes de celles des Grecs leur soient pour autant inférieurs. Hérodote anticipe l’ethnologie moderne qui considère toutes les cultures comme égales en dignité et en richesses pour peu qu’on se donne la peine de les observer en profondeur.

Ce fragment bien connu résume ainsi l’avis d’Hérodote sur les coutumes : " (…) car, si quelqu’un proposait à tous les peuples de choisir les meilleures de toutes les coutumes, après les avoir examinées, chaque peuple choisirait les siennes propres : tant chacun, en sa pensée, place ses usages au-dessus des usages d’autrui. Il est donc invraisemblable qu’un autre qu’un insensé fasse de pareilles matières un sujet de moqueries. Il est facile d’établir par maintes preuves que telle est l’opinion des hommes sur leurs coutumes ; je n’en apporterai qu’une. Darius, maître de la couronne, ayant mandé les Grecs qui se trouvaient près de lui, leur demanda pour quelle somme ils consentiraient à manger leurs pères morts : "A aucun prix", répondirent-ils. Darius ensuite appela les Indiens qu’on nomme Callaties et qui mangent leurs parents, puis il leur demanda, en présence des Grecs, qu’un interprète tenait au courant de l’entretien, pour quelle somme ils brûleraient leurs parents décédés. Ils poussèrent de hauts cris et le supplièrent de prononcer des paroles de bon augure. Voilà la force de la coutume, et Pindare, selon moi, a été bien inspiré quand il a dit : "La coutume est la reine de tous les hommes". (III. 38).

Hérodote conçoit bien que chaque peuple préfère ses propres coutumes, qu’aucune rationalité universelle ne permette d’établir la supériorité d’une culture sur une autre et qu’aucun jugement de valeur ne soit fondé dans ce domaine. Sa position anticipe avec 25 siècles d’avance celle de l’ethnologie contemporaine et la définition sur la culture d’Edward Burnett Tylor, le père de l’ethnologie : "…tout complexe qui comprend la connaissance, les croyances, l’art, la morale, le droit, les coutumes et les autres capacités ou habitudes acquises par l’homme en tant que membre de la société" .

Mais à partir de cette première lecture nous distinguerons au moins trois niveaux d’appréhension des cultures étrangères chez Hérodote : une rhétorique ambiguë de l’altérité qui, selon F. Hartog, est destinée à emporter la conviction des lecteurs ; un ethnocentrisme qui consiste à décrire, expliquer ou interpréter les coutumes barbares, en les assimilant à celles des Grecs ; un universalisme qui consiste à considérer la culture grecque comme l’étalon de toutes les autres cultures. Trois attitudes qui ont en commun de nier la diversité des cultures.

Prochains articles :

- La coutume, reine de tous les hommes
- Ethnocentrisme, Grecs et Barbares
- La théorie des trois régimes
- Un universalisme politique manifeste

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