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Hérodote 2

Le père du mensonge ?

jeudi 3 mai 2012, par Bernard NADOULEK

La coutume, reine de tous les hommes

Extraits des Historiè
- Ve siècle avant notre ère

Sur les Perses

"Ils n’érigent ni statues, ni temples, ni autels ; ils traitent d’insensés ceux qui en élèvent, parce que, selon moi, ils ne croient point, comme les Grecs, que les Dieux participent de la même nature que les hommes". (I. 131) "Celui qui veut offrir un sacrifice (…) il ne lui est point permis de demander des faveurs pour lui seul ; il prie pour la prospérité des Perses et du roi : car il fait lui-même partie de l’universalité des Perses". (I. 132). "Ils sont adonnés au vin, et il ne leur est permis ni de vomir ni d’uriner en présence d’autrui. (…) De plus, ils délibèrent ivres sur les affaires les plus dignes d’attention. Le lendemain, à jeun, le maître de la maison où ils étaient réunis leur soumet de nouveau ce qu’ils ont résolu. (…) ; s’ils le désapprouvent, ils y renoncent. Et ce qu’ils ont décidé à jeun, ils le révisent ivres". (I. 133). "Toutes les choses qu’il ne leur est pas permis de faire, il leur est défendu d’en parler. Le mensonge est chez eux réputé la faute la plus honteuse ; ensuite viennent les dettes, et cela pour plusieurs raisons, mais surtout à cause de la nécessité, selon eux, où est le débiteur de dire des mensonges". (I. 138) "Ce qui suit, au sujet des morts, on ne le divulgue pas mais on le raconte en secret. On n’inhume pas le cadavre d’un Perse avant qu’il n’ait été déchiré par des chiens ou des oiseaux de proie". (I.140)]


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Sur les Égyptiens :

" Les Égyptiens, (…) se croyaient les plus anciens de tous les hommes". (II. 2) "…de tous les hommes, les Égyptiens, les premiers, ont réglé l’année, répartissant son cours en douze parties ; ils ont, disent-ils, fait cette découverte en observant les astres ;" " … ont les premiers donné habituellement aux douze dieux les noms que leur ont empruntés les Grecs ; ils ont les premiers attribué aux dieux des autels, des statues, des temples, et gravé sur la pierre des figures diverses ; à l’appui de la plupart de ces assertions les prêtres produisent des preuves matérielles". (II. 4) "… ils ont adopté aussi presque en toutes choses des mœurs et des coutumes à l’inverse de tous les autres hommes" (II, 35). "Les femmes vont au marché et font du commerce pendant que les hommes restent au logis à tisser ; ils tissent en poussant la trame vers le bas alors que tous les autres peuples la poussent vers le haut ; les hommes portent les fardeaux sur la tête, les femmes sur les épaules ; les femmes urinent debout et les hommes accroupis ; tous font leurs besoins chez eux mais mangent dans les rues alléguant qu’il faut faire en se cachant ce qui est nécessaire, mais honteux, et ouvertement ce dont on n’a point à rougir" (II. 35) "Les autres hommes laissent leurs parties naturelles comme ils les ont, hormis ceux qui ont adopté l’usage des Égyptiens : ces derniers pratiquent la circoncision" ; Les Grecs écrivent leurs lettres (…) en commençant par la gauche et portant leur main à droite ; les Egyptiens écrivent de droite à gauche, et en faisant ainsi ils prétendent que ce sont eux qui écrivent à l’endroit et que les Grecs écrivent à l’envers". (II. 36) Un prêtre peut montrer trois cent quarante-cinq statues de ses ancêtres qui se sont succédés de pères en fils (II. 142)

Sur quelques autres coutumes :

"Les Babyloniens ont un système matrimonial excellent : on y vend les plus belles filles nubiles aux enchères puis on paie les hommes pauvres, par des enchères inverses, pour qu’ils épousent les plus laides" (I. 196). En revanche, Hérodote trouve honteuse leur coutume d’imposer la prostitution aux femmes mariées une fois dans leur vie (I. 199).

"Les Ethiopiens sont naturellement beaux, grands, justes et parfumés. Ils ne travaillent la terre, ni ne cuisinent la viande. Ils vivent longtemps et sont presque des Dieux" (III. 17).

"Les Indiens sont les derniers hommes en allant vers l’Est, vivent au pays de l’or, ignorent eux aussi le sacrifice des animaux, la cuisson, la culture et s’accouplent comme des bêtes" (III. 98).

Le Miroir d’Hérodote

Essai sur la représentation de l’autre, de François Hartog.

L’accusation de mensonge est une tradition déjà établie du temps d’Hérodote qui en use lui-même avec insistance à propos de son prédécesseur Hécatée de Milet. Mais c’est à son encontre que le procès de falsification va prendre l’ampleur la plus considérable. La question est : "Comment distinguer ce qui est vérité, donc histoire, de ce qui est mensonge, donc fable" (p. 15).

Selon François Hartog, les "Histoires" sont dénoncées dès Thucydide, le premier successeur d’Hérodote. Au début du IVe siècle avant notre ère, Cstésias de Cnide, médecin à la cour de Perse du roi Artaxerxès, écrit des Persika dans lesquelles il prend le contre-pied d’Hérodote sur de nombreux points. Puis Hécatée d’Abdère, dénonce les mensonges d’Hérodote à propos des Égyptiens et son ignorance des sources écrites. Strabon note que la propension des anciens à raconter des histoires s’exerce avec prédilection dans les zones et les époques les plus lointaines. Au Ier siècle, l’historien Flavius Josèphe fait le point sur les critiques faites à Hérodote et dénombre au moins quatre ouvrages connus à son époque. A la même époque, Plutarque écrit son "Traité sur la malignité d’Hérodote", la critique la plus connue et la seule que nous ayons conservée. Il dénonce la partialité d’Hérodote qui privilégie le rôle des Athéniens, ses médisances sur les autres Grecs (notamment sur les Béotiens, ancêtres de Plutarque), ses mensonges à propos de l’influence de la religion égyptienne sur celle des Grecs et, en général, sa position "d’ami des Barbares".

Après une phase de léthargie médiévale, au XVe siècle, le débat reprend avec les érudits de la Renaissance qui traduisent (première traduction de Lorenzo Valla en 1474), relisent et commentent à la fois Hérodote et ses critiques. La méfiance culmine avec J.L. Vivès à qui l’on doit la phrase sur Hérodote : "plutôt père du mensonge que père de l’histoire".

Avec le XVIe siècle, la tendance s’inverse et ce sont les défenseurs d’Hérodote qui prennent le dessus. "L’Apologie d’Hérodote", d’Henri Estiennes (1566) répond aux deux critiques sur la malignité et les mensonges, en montrant par des comparaisons que : "…en ce qui concerne la sottise et la méchanceté, on a fait aussi bien et même mieux depuis…" et qu’en ce qui concerne l’étrangeté des coutumes, on retrouve le même sentiment en décrivant celles des peuples voisins, sans parler des "sauvages", qu’on s’emploie à coloniser à cette époque.

La controverse continue avec les Lumières. Voltaire dans son chapitre intitulé "De l’histoire d’Hérodote", propose une solution : "Presque tout ce qu’il a raconté sur la foi des étrangers est fabuleux, mais tout ce qu’il a vu est vrai" ; il choisit l’œil contre l’oreille…" (p.15). Mais Hérodote n’a pas directement vu les guerres médiques et donc toute son œuvre serait donc sujette à caution (p.15). Autre interprétation, Voltaire et d’autres auteurs comme Jacoby, font la distinction entre l’historien des guerres médiques, faits avérés, et Hérodote l’ethnographe, affabulateur qui brode sur des ouï-dire (p. 16 et 318-319). Cette distinction est rejetée par F. Hartog qui voit une seule démarche à l’œuvre chez Hérodote : la construction d’une représentation du monde des Grecs et de leur passé proche.

De même que 400 ans avant Hérodote, Hésiode et Homère ont fixé la théogonie des Grecs et mis en ordre leur panthéon : "…ils ont attribué aux dieux leurs qualificatifs, partagé entre eux les honneurs et les compétences, dessiné leurs figures…" (II. 53), Hérodote en fait autant pour le monde des hommes dont il dessine les frontières dans l’espace du discours : "Maître du voir, maître du savoir, maître du croire (…) il nomme, il inventorie, il classe, il compte, il mesure, il arpente, il met en ordre, il trace les limites, il distribue louange et blâme, il en dit moins qu’il n’en sait, il se souvient : il sait. Il fait voir, il fait savoir, il fait croire" (Hartog p.372).

Une rhétorique de l’altérité

L’interprétation de F. Hartog consiste à dire que les "mensonges" d’Hérodote forment la trame d’une "rhétorique de l’altérité" destinée à persuader ses lecteurs de la véracité des "Histoires". La rhétorique est l’art de la persuasion développé par les sophistes et le problème est qu’Hérodote l’emploie souvent, consciemment ou non, en systématisant ses procédés d’une manière telle que le contenu de ses descriptions en devient suspect. Le problème qu’Hérodote doit résoudre est de savoir comment faire comprendre le monde A, que l’on décrit pour le monde B, où on décrit le monde A.

François Hartog décrit trois procédés qui concourent à ce but : d’abord, l’inversion ; ensuite, la combinaison de comparaison et de l’analogie ; enfin, le tiers exclu.

L’inversion consiste à décrire une différence entre A et B, cette différence est ensuite analysée comme une inversion, puis on universalise cette inversion en décrivant toutes les autres coutumes du monde B comme inverses à celle du monde A. François Hartog cite plusieurs exemples.

A propos des Egyptiens : d’abord, ils vivent sous un climat et un fleuve différents, c’est la différence qui va jouer comme inversion ; ensuite, "ils ont adopté aussi presque en toutes choses des mœurs et des coutumes à l’inverse de tous les autres hommes" (II, 35), c’est la généralisation de l’inversion ; enfin, "Les femmes vont au marché et font du commerce pendant que les hommes restent au logis à tisser. etc…" c’est la description inversée des coutumes.

Pour les Amazones, Hérodote se sert de l’inversion portant sur le rôle des femmes, vouées à la guerre, et des hommes, voués au mariage. En bref, le procédé de l’inversion permet de faciliter la compréhension des différences en donnant un sens général à la comparaison : "…l’inversion est une fiction qui fait "voir" et qui fait comprendre ; elle est une des figures concourant à l’élaboration d’une représentation du monde" .

Le deuxième procédé utilise la comparaison et l’analogie comme instruments de connaissance fondés sur le jeu des ressemblances et des différences entre le système qu’on décrit et le système de ceux à qui on le décrit. Quand il n’y a pas de terme comparable à un autre, on complète la comparaison par une analogie (A est à B ce que C est à D).

Hartog utilise plusieurs exemples et, en premier, celui du système de poste des Perses dont les Grecs n’ont pas d’équivalent mais qu’Hérodote compare à la course des flambeaux qui a lieu en l’honneur d’Héphaïstos : "le premier courrier remet au second les messages dont il est chargé, le second au troisième, et ainsi de suite ils arrivent au but en passant de l’un à l’autre, comme chez les Grecs… " (VIII, 98). Les deux phénomènes ne sont pas du même ordre mais la seconde, la course au flambeau des Grecs, permet de comprendre la première, le fonctionnement des relais de la poste perse.

Le troisième procédé de cette rhétorique de l’altérité est le tiers exclu . Comme le souligne F. Hartog, tout se passe comme si Hérodote, dans sa difficulté à concevoir la diversité des cultures, ne pouvait décrire une différence qu’en la ramenant à une comparaison à deux termes entre Grecs et Barbares.

Quand il décrit les mœurs militaires des Perses face aux Grecs à la bataille de Platée, Hérodote reconnaît leur courage et leur force mais il souligne le manque d’un véritable armement, d’une instruction militaire efficace et, surtout, de sens tactique . C’est ce qui, selon lui, explique la défaite des Perses face à la phalange spartiate rompue à tous les aspects de l’organisation militaire et des tactiques de combat. En Grèce, les Perses apparaissent donc comme des barbares. Mais, quand elle envahit la Scythie, l’armée perse de Darius est décrite comme une armée grecque. Les Perses qui apparaissaient comme des cavaliers face aux fantassins Grecs, se transforment pratiquement en fantassins hoplites face aux cavaliers scythes. Face aux barbares scythes, l’armée perse devient quasiment grecque et est décrite comme une infanterie de hoplites perses qui fait tourner bride aux cavaliers barbares scythes.

Dans une comparaison à trois termes où les Grecs se battent contre les Perses et les Perses contre les Scythes, la logique du tiers exclu consiste à considérer les Perses comme des barbares lorsqu’ils affrontent les Grecs et comme des Grecs lorsqu’il combattent les Scythes. Dès lors, dans ce glissement des Perses entre le statut de barbare face au Grec et celui de Grec face au Scythe, il n’y a plus qu’une seule comparaison, celle des Grecs, qui peuvent être grecs ou perses, selon que les Grecs affrontent les Perses ou que les Perses combattent les Scythes.

François Hartog cite un autre exemple où Hérodote décrit les Scythes comme des Grecs quand ils sont confrontés aux Amazones qui tiennent cette fois le rôle des barbares. La difficulté à concevoir la diversité des cultures se manifeste donc chez Hérodote par une tentative permanente de réduction de cette diversité et par le retour constant à la comparaison à deux termes, entre Grecs et Barbares, d’où tout autre tiers est exclu.

Tout en admettant cette "rhétorique de l’altérité" comme un procédé de rationalisation destiné à faire comprendre ou à traduire une culture étrangère en des termes acceptables pour les Grecs, il nous faut la compléter. En effet, Hérodote écrit pour des Grecs cultivés qui ont atteint un niveau d’éducation leur permettant de comprendre et de comparer des systèmes philosophiques partants de prémices différents. D’autre part, ces mêmes Grecs ont l’habitude de côtoyer des cultures étrangères. Ils sont donc très capables : de concevoir que les cultures puissent être différentes et que chaque culture constitue un système particulier dont les prémices, les règles et les traditions ont leur logique propre. La difficulté n’est donc pas liée aux facultés de compréhension des Grecs mais à leurs réactions identitaires lorsqu’ils sont confrontés à la diversité des cultures. Comme nous allons le voir, ce n’est pas seulement un problème de forme mais aussi de fond qui exprime deux attitudes génériques, à la fois contradictoires et complémentaires, surgissant dans toutes les confrontations entre cultures : l’ethnocentrisme et l’universalisme.

Prochains articles :

. Ethnocentrisme, Grecs et Barbares

. La théorie des trois régimes

. Un universalisme manifeste

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