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Hérodote 3

Grecs et Barbares : qu’est-ce que l’ethnocentrisme ?

jeudi 10 mai 2012, par Bernard NADOULEK

En reprenant l’ethnocentrisme d’Hérodote pour analyser la crise européenne que nous voyons s’aggraver, nous pourrions nous poser une question : qui sont les Grecs et qui sont les Barbares aujourd’hui ? Nous tenterons de donner quelques éléments de réponse à la fin de cet article.

L’ethnocentrisme consiste soit à interpréter une culture étrangère à partir de ses propres valeurs et à la méconnaître, soit à la considérer comme inférieure, soit encore, de manière plus radicale, à la nier en tant que culture. Dans le cas d’Hérodote, cet ethnocentrisme est globalement illustré par sa tendance constante à opposer Grecs et Barbares. Le nom de Barbares permettant d’amalgamer indistinctement tous les peuples non grecs et de nier indirectement leur culture respective en ne les considérant que par rapport à la culture hellénique. Nous avons déjà vu cette tendance à l’œuvre avec les exemples évoqués précédemment sur la rhétorique de l’altérité qui interprète la culture égyptienne ou perse par rapport à la culture grecque (Hérodote 2 : le père du mensonge).

Le premier procédé de cette rhétorique, dont Hérodote use pour persuader ses lecteurs, est l’ethnocentrisme, c’est-à-dire le fait d’interpréter les coutumes étrangères par rapport aux critères grecs.


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Hérodote 1 : le père de l’histoire

Hérodote 2 : le père du mensonge

Dans le procédé du tiers exclu, par exemple, nous avons vu comment Hérodote manifeste cet ethnocentrisme en projetant les mœurs militaires des Grecs successivement sur les Perses, lorsqu’ils combattent les Scythes, puis sur les Scythes quand ils affrontent les Amazones. L’ethnocentrisme d’Hérodote est, de fait, une négation de la culture des Perses ou des Scythes, qui passent successivement du statut de Barbares quand ils affrontent les Grecs, au statut de Grecs quand ils affrontent d’autres barbares. L’ethnocentrisme interdit à Hérodote de comprendre objectivement et de donner un sens à ce qu’il observe car ce sens ne pourrait apparaître clairement qu’en fonction des valeurs propres à ces cultures.

Même si par ailleurs l’attitude d’Hérodote est globalement tolérante, son l’ethnocentrisme pose un problème car l’incompréhension d’une culture étrangère peut conduire à la considérer comme inférieure, ou plus radicalement à la nier. Sous ses formes les plus extrêmes, l’ethnocentrisme prépare la voie à la xénophobie, au racisme, à l’ethnocide ou au génocide, à l’élimination d’une culture ou d’un peuple, ou encore aux "purifications ethniques" meurtrières auxquelles nous avons assisté récemment dans les Balkans ou en Afrique. A l’heure de la mondialisation, pour contribuer à éviter que la confrontation globale des civilisations se transforme en affrontement généralisé, il faut être attentif aux phénomènes d’ethnocentrisme et à ses mécanismes. Examinons trois exemples d’ethnocentrisme chez Hérodote : d’abord, l’opposition entre Grecs et Barbares ; ensuite, une tendance à ramener tous les dieux étrangers au panthéon des dieux Grecs ; enfin, une propension à projeter les catégories politiques des Grecs sur les Barbares.

Avec l’opposition sans cesse reprise entre Grecs et Barbares, Hérodote reprend un ethnocentrisme largement présent dans l’ensemble du monde grec où le terme de barbare désigne indistinctement tous les peuples non grecs. Le barbare est l’étranger ne parlant pas le grec. Lévi-Strauss (1973) remarque que : "…la civilisation occidentale a ensuite utilisé le terme de sauvage dans le même sens. Or, derrière ces épithètes se dissimule un même jugement : il est probable que le mot barbare se réfère étymologiquement à la confusion et à l’inarticulation du champ des oiseaux, opposées à la valeur signifiante du langage humain ; et sauvage, qui veut dire "de la forêt" évoque aussi un genre de vie animal, par opposition à la vie humaine. Dans les deux cas, on refuse d’admettre le fait même de la diversité culturelle ; on préfère rejeter hors de la culture, dans la nature, tout ce qui ne se conforme pas à la norme sous laquelle on vit." . Chez les Grecs, le terme de barbare sert à qualifier de manière péjorative tout ce qu’ils considèrent comme inférieur à leur propre culture.

Lévi-Strauss explique ensuite que la notion d’humanité englobant tous les individus sans distinction de race ou de civilisation est très récente, d’un usage encore très limité et totalement absente dans les sociétés qualifiées de primitives. Dans beaucoup de ces sociétés primitives, les membres se désignent d’ailleurs entre eux par des termes tels que "les hommes", "les complets" ou "les excellents" par opposition aux étrangers qui ne sont pas considérés comme des hommes à part entière et même parfois comme des "fantômes" ou des "apparitions". Celui qui considère les membres d’une culture étrangère comme des barbares ou des sauvages ne fait donc qu’adopter une des attitudes les plus typiques de ces mêmes sauvages. Et Lévi-Strauss de conclure, "Le barbare, c’est d’abord l’homme qui croit à la barbarie" .

Cette tendance des Grecs à considérer tous les autres peuples comme des barbares est d’autant plus paradoxale que depuis son origine, la civilisation grecque vit en situation de proximité avec les autres peuples du bassin méditerranéen, ce qui est encore plus particulièrement vrai pour Hérodote et tous les Grecs des villes d’Asie Mineure. Or, entre les cultures, non seulement les ressemblances (niveau de développement similaire de l’agriculture, de l’artisanat, de l’urbanisme, des technologies militaires ou maritimes, etc.), sont aussi nombreuses que les différences mais, de plus, les différences se construisent souvent à travers les rapports entre cultures. Écoutons encore Lévi-Strauss : "Et, à côté des différences dues à l’isolement, il y a celles, tout aussi importantes, dues à la proximité : désir de s’opposer, de se distinguer, d’être soi. Beaucoup de coutumes sont nées, non de quelques nécessités internes ou accident favorable, mais de la seule volonté de ne pas demeurer en reste, par rapport à un groupe voisin qui soumettait à des normes précises un domaine de pensée ou d’activité où l’on n’avait pas songé soi-même à édicter des règles. Par conséquent, la diversité des cultures humaines ne doit pas nous inviter à une observation morcelante ou morcelée. Elle est moins fonction de l’isolement des groupes que des relations qui les unissent".

Le plus souvent, la transmission de traits culturels est un fait largement dissimulé dans la conscience d’un groupe. Lorsque cette transmission est dévoilée, comme dans l’exemple des noms des dieux, dont Hérodote affirme qu’ils ont été transmis aux Grecs par les Égyptiens, elle provoque souvent des dénégations agressives, comme la réaction indignée de Plutarque accusant Hérodote d’être un ami des Barbares. Cette réaction de Plutarque illustre bien la force des préjugés qui fondent l’ethnocentrisme et le refus de la diversité des cultures. Conclusion de Lévi-Strauss : "…il semble que la diversité des cultures soit rarement apparue aux hommes pour ce qu’elle est ; un phénomène naturel, résultant des rapports directs ou indirects entre les sociétés : il y ont plutôt vu une sorte de monstruosité ou de scandale ; dans ces matières, le progrès de la connaissance n’a pas tant consisté à dissiper cette illusion au profit d’une vue plus exacte, qu’à l’accepter ou à trouver le moyen de s’y résigner" .

Le refus de la diversité des cultures est d’autant plus fort quand cette même diversité a donné lieu à des phénomènes de transmission, d’emprunt, d’acculturation, en bref de métissage culturel. C’est là toute l’ambiguïté du concept de culture : celui-ci se construit toujours en partie dans la relation entre groupes humains, dans la redéfinition évolutive de leur identité mais, une fois cette identité établie, ces mêmes groupes n’ont de cesse que de se dissimuler ce phénomène de métissage fondateur.

Deuxième exemple, dans sa description de la religion des Perses, Hérodote écrit : "Ils ont coutume de faire des sacrifices à Zeus sur les cimes des monts, et ils appellent Zeus le cercle entier du ciel. Ils sacrifient encore au soleil, à la lune, à la terre, au feu, à l’eau, à l’origine, ils n’avaient point d’autres sacrifices ; mais, depuis, ils ont appris des Assyriens et des Arabes à sacrifier à Aphrodite Céleste, que les Assyriens nomment Mylitta, les Arabes Alila, et les Perses Mithra". (I, 131).

Un deuxième exemple à propos des Scythes : "Les Scythes appellent Zeus Papaios et Hestia, Tabiti. (…) Les seules divinités qu’ils se rendent propices sont les suivantes : en premier lieu Hestia, puis Zeus et la Terre (ils pensent que la Terre est l’épouse de Zeus), ensuite Apollon, Aphrodite Ourania, Héraclès et Arès ; ces divinités-là, tous les Scythes les reconnaissent ; ceux qu’on appelle les Scythes Royaux sacrifient aussi à Poséidon" (IV, 59).

Dans ces exemples, on voit qu’Hérodote donne des noms grecs (Zeus, Aphrodite, Apollon, etc.) aux dieux étrangers. En assimilant les divinités perses, assyriennes, arabes ou scythes, au panthéon des Dieux grecs, Hérodote s’interdit non seulement de comprendre ces religions étrangères mais même de se poser le problème de leur différence avec la religion grecque.

Même processus dans la description des coutumes politiques, quand Hérodote rapporte un long dialogue où les Perses discutent les avantages et les inconvénients des différentes formes de régimes politiques : la royauté, gouvernement d’un seul, et sa tendance à la tyrannie ; l’oligarchie, gouvernement des puissants, et sa tendance aux luttes intestines ; la démocratie, gouvernement de tous, et sa tendance à l’anarchie. Le fait d’attribuer ce débat aux Perses relève d’un ethnocentrisme beaucoup plus manifeste que dans l’exemple précédent. A cette époque, seuls les Grecs avaient expérimenté ces trois formes de régime politique. Plus précisément encore, seuls les Grecs, qui pratiquaient la démocratie, qui obéissaient à des lois écrites et qui bénéficiaient de l’égalité du droit à la parole à l’assemblée du peuple, pouvaient se permettre ce genre de débat politique. Là encore, l’ethnocentrisme pousse Hérodote à projeter sa propre vision du monde sur des cultures étrangères et même à manquer à toute vraisemblance dans sa manière de projeter les catégories politiques grecques sur les Perses.

Ces projections, religieuse et politique, montrent qu’Hérodote place, consciemment ou non, les critères grecs en position d’étalons universels des cultures. Dans cette première confrontation des cultures, dont les Histoires nous donnent le témoignage écrit, l’ethnocentrisme grec ouvre la voie à un refus de la diversité des cultures, refus qui s’accentuera dans la civilisation occidentale.

Ainsi, en reprenant la question que nous posions en début de cet article, il y a plusieurs façons de voir les choses. La plus simple est de dire que les Grecs sont aujourd’hui les Barbares de l’Europe, en raison des mœurs fiscales douteuses qui les ont mis dans la situation où nous les voyons. À l’inverse, nous pourrions considérer que ce sont les Européens qui sont des Barbares, en tentant d’administrer aux Grecs l’amère potion de l’austérité sans croissance. Mais nous pourrions encore considérer que tous les Européens sont grecs et qu’ils seront voués à bloquer le défilé des Thermopyles tant que la barbarie financière régnera sur le monde.

Alors, faut-il laisser tomber la Grèce ?

Prochain article : la théorie des trois régimes.

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