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Hérodote 4

La théorie des trois régimes

mercredi 23 mai 2012, par Bernard NADOULEK

Après la mort du roi des Perses, Cambyse, en 522 avant notre ère, Smerdis, un usurpateur s’empare du trône avec l’aide de son frère, un mage. Une conspiration est alors organisée et exécutée contre les usurpateurs qui sont massacrés. Après leur victoire, les conspirateurs, parmi lesquels Darius, futur roi des Perses, délibèrent sur la meilleure forme de gouvernement à adopter. En rapportant cette discussion, Hérodote n’a certainement pas la conscience très nette car il se défend par avance : "… et l’on tint des discours incroyables pour quelques Grecs, quoiqu’ils aient réellement été prononcés" (III. 80).


- Otanès, affirme que la monarchie finit toujours par dégénérer en tyrannie car un homme seul investi d’un tel pouvoir finit toujours par perdre tout bon sens. Ne rendant de compte à personne, le tyran punit sans jugement, agit avec arbitraire sans respecter les coutumes, s’entoure des crapules, etc.… Il conclut en votant pour l’abolition de la monarchie et pour confier le pouvoir à la multitude dans un régime d’isonomie ("égalité devant la loi"), "car tout réside dans le grand nombre". (III. 80).

- Mégabyse, tient la critique d’Otanès sur la tyrannie pour acquise mais pense que la foule n’est qu’ignorance désordonnée. Il craint l’anarchie qu’elle provoque dans les affaires publiques. Sa conclusion est que le meilleur des régimes est l’oligarchie, le gouvernement "où les résolutions les meilleures naîtront de la réunion des hommes les meilleurs". (III. 81).

- Darius, le troisième protagoniste, reprend à son compte la critique de Mégabyse sur la démocratie mais se montre partisan de la monarchie car, selon lui, l’oligarchie engendre le désordre par la rivalité qui s’instaure automatiquement entre les puissants. Sous la démocratie, cette même oligarchie se fonde au contraire sur l’amitié entre les puissants qui se mettent d’accord pour opprimer le peuple. Seul un roi peut surmonter les haines entre les puissants ou entre les puissants et le peuple. De plus, pour les Darius, la monarchie permet de renouer avec les traditions ancestrales : "Ne détruisons pas les coutumes de nos ancêtres auxquelles nous devons notre prospérité ; car nous ne nous en trouverions pas mieux". (III. 82).

Première remarque : pas un instant Darius dans sa défense de la monarchie, ne répond à l’analyse d’Otanès, reprise par Mégabyse, sur la dégénérescence de la monarchie en tyrannie. Et pour cause, puisqu’il veut devenir roi et qu’il le deviendra. Comme le souligne F. Hartog, pour Darius : "…la monarchie est le meilleur régime parce qu’elle est la monarchie ; un point c’est tout" .

Deuxième remarque : ce débat, l’argumentation de Darius et le fait qu’il soit devenu roi illustrent très à propos le parallèle d’Hérodote entre les Grecs et la liberté et, d’autre part, les Barbares et la servitude.

Plus globalement, les commentateurs s’accordent sur le fait qu’Hérodote projette des idées politiques grecques sur les Perses, comme le dit Paul Demont, "il s’agit plus vraisemblablement de la projection sur la Perse de débats grecs" . On retrouve d’ailleurs à la fois le fond - c’est-à-dire la théorie "des trois régimes" - et la forme de cette antilogie (méthode rhétorique des sophistes servant à défendre des thèses contradictoires et à renverser des arguments) aussi bien chez un sophiste comme Protagoras que dans la pièce d’Euripide, "Les suppliantes".

On peut donc en conclure avec Jean Touchard (1959) que : "Ce récit, dont la valeur historique est extrêmement sujette à caution, met du moins en évidence de façon très imagée les données dorénavant constantes de la politique grecque qui, pour des siècles, en fait jusqu’à l’Empire romain, se retrouveront à la base de toute analyse, de toute critique, de toute doctrine : la monarchie et la tyrannie, l’oligarchie et ses déviations, la démocratie et ses excès" . Cette théorie des trois régimes sera reprise, entre autres, par Aristote, Polybe et Machiavel. Ce dernier intégrant ces trois dimensions, monarchie, oligarchie et démocratie, dans sa conception de l’Etat : "Le prince, les grands et le peuple gouvernant ensemble l’Etat". Cette doctrine aura une postérité féconde dans l’héritage politique de la civilisation gréco-latine jusqu’à nos jours.

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