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Histoire politique de l’Inde

mardi 18 mars 2014, par Bernard NADOULEK

L’Inde s’est construite dans une double dynamique de centralisation et de morcellement. La centralisation commence avec les Aryens, qui créent le Royaume de Magadha au VIe siècle avant notre ère, puis les Empires Maurya (321-185, avant notre ère), Gupta (300-550) et Pallava (570-900). Mais les tentatives de centralisation finissent par sombrer dans le morcellement d’un pays de 3 millions de km2, dont la diversité politique, ethnique et culturelle a toujours fini par l’emporter sur l’unité. Paradoxalement, c’est ce fractionnement qui a assuré l’unité de la civilisation indienne en garantissant la prééminence globale du système des castes sur les divisions politiques. Pendant que les invasions brisaient les empires et que les divisions politiques partageaient l’espace en royaumes concurrents, le système compartimenté des castes maintenait l’unité de la société. Le même phénomène se produit dans la démocratie indienne où, face aux tendances unificatrices du Parti Nationaliste Hindou (BJP) et à sa politique anti-musulmane, une dynamique de coalition entre le Parti du Congrès, les partis de gauche et les partis représentant des intérêts des castes ou des régions, maintient la diversité et la pérennité des institutions au sein de la plus grande démocratie du monde.


La logique du morcellement. Après avoir été repoussées du bassin de l’Indus par les invasions des Dravidiens, les tribus de chasseurs mundas se réfugient dans les régions forestières du centre et de l’est, où elles maintiennent jusqu’à nos jours leur mode de vie communautaire. Dans la démocratie indienne, l’action politique a permis aux tribus de conquérir une autonomie politique. Après avoir été chassés à leur tour par les invasions des Aryens, les peuples dravidiens vont se réfugier en Inde du Sud sur le plateau du Deccan et créent des royaumes qui resteront très indépendants pendant toute l’histoire de l’Inde. Aujourd’hui encore, ces régions tamoules ont conservé leur identité ethnique, linguistique et culturelle ainsi qu’une autonomie régionale importante dans la démocratie indienne. Dans un premier temps, de 1500 à 500 avant notre ère, les envahisseurs aryens créent le système des castes qui assure leur suprématie sociale en tant que prêtres. Dans un deuxième temps, avec la dynastie maurya, ils commencent à créer des empires et tentent d’unifier l’Inde sous une apparence de monarchie constitutionnelle qui dissimule en fait un despotisme centralisé. Mais ces tentatives sont contrecarrées par la religion et le système de castes, qui ont ancré et consacré les divisions géographiques, ethniques et sociales du pays.

Le centralisme des Aryens. Dès la fin du IVe siècle avant notre ère, Chandragupta, le fondateur de la dynastie maurya, met en place une monarchie constitutionnelle qui, sous couvert des consultations d’un Conseil des Puissants et d’un Conseil du Peuple, concentre tout le pouvoir entre les mains du Roi et de ses ministres. L’empire est divisé en provinces, gouvernées par des princes de la famille royale et administrées par de nombreux fonctionnaires, mais tous rendent compte à des envoyés du pouvoir central. C’est sous le règne de l’Empereur Asoka (268-232 av. J.-C.), que l’Inde connaît sa première unification. Unification très violente qui se solde par des centaines de milliers de morts, de blessés et de prisonniers. L’hagiographie bouddhiste raconte que l’horreur d’une telle violence poussa l’empereur à se convertir au bouddhisme, qu’il imposa comme religion d’Etat pour terminer son règne avec piété. En réalité, le bouddhisme permit à Asoka de lutter contre le pouvoir envahissant des brahmanes, d’instaurer une véritable méthode de contrôle social grâce aux monastères et, pour parachever la centralisation, d’imposer une dictature fondée sur le puritanisme. Mais à la mort d’Asoka, ce fragile édifice s’écroule, l’Inde se divise encore et le bouddhisme discrédité est chassé par une contre-réforme hindouiste.

Les Musulmans et les Anglais. Les cycles d’unification et de morcellement continuent, avec les empires Gupta et Pallava. Ils vont encore s’amplifier avec les invasions musulmanes et la colonisation anglaise. Les invasions musulmanes vont instaurer de nouvelles divisions territoriales avec le sultanat de Delhi, du XIIe au XIVe siècle, puis l’Empire Moghol, du XVe au XVIIe siècle. Aux divisions géographiques, s’ajoute la partition ethnique des populations musulmanes qui s’intègrent sans s’assimiler. La colonisation anglaise va porter la segmentation géographique et culturelle à son comble en divisant les ethnies et les royaumes pour régner. Cette politique de division des Anglais tend principalement à attiser les rivalités entre Hindous et Musulmans. Avec l’indépendance, ce conflit aboutira à la partition indo-pakistanaise. Mais ce que les Anglais ne pouvaient pas prévoir, c’est que les divisions qu’ils provoquent vont se retourner contre eux. Pour les besoins de leur administration, les colonisateurs vont éduquer une nouvelle élite en anglais. Pour les Indiens, cette nouvelle élite constitue une véritable "caste", les Brown Sahibs. C’est de cette caste, formée sciemment pour diviser l’Inde, que sortiront les hommes qui vont lutter pour l’indépendance et l’emporter sur les Anglais.

Indépendance et centralisation. L’élite, de culture anglaise, forme le Parti du Congrès qui monopolise la vie politique. Ce parti, dont les membres sont auréolés par le combat mené pour l’indépendance, installe son système à l’échelle nationale. Cette nouvelle caste de Brown Sahibs s’est détachée du peuple, mais elle règne grâce à des réseaux d’allégeances personnelles et traditionnelles où se mêlent les groupes ethniques et les intérêts de caste. Tout en se recommandant de Gandhi, l’Inde indépendante tourne le dos à ses recommandations (système décentralisé reposant sur le village comme unité politique de base, développement économique fondé sur l’agriculture et l’artisanat) et s’empresse de construire un Etat centralisé, orienté vers l’industrialisation et la modernité. Cette hégémonie centralisée du Parti du Congrès tient pendant l’ère Nehru (1946-1964) grâce à une politique d’alliance, mais les divisions vont s’exacerber. L’arrivée au pouvoir d’Indira Gandhi va provoquer une première scission du Parti en 1969. Les partis d’opposition vont se développer pendant les années 1970 et renverser le Parti du Congrès en 1977. Les nouveaux partis représentent les intérêts des basses castes, des intouchables, des musulmans et des nationalistes hindous. Ils feront cesser l’hégémonie du Parti du Congrès. Retour au morcellement.

Nationalisme. Les années 1980 marqueront la montée du BJP, le parti nationaliste hindou, et de sa politique anti-musulmane. Le Congrès récupère une partie de ce nationalisme en se donnant un vernis d’identité hindoue mais cela n’évite pas les affrontements intercommunautaires qui vont culminer avec l’affaire d’Ayodhya : les nationalistes veulent détruire la mosquée Babri Masjid, qui aurait été édifiée sur le site d’un ancien temple hindou dédié au Dieu Ram. A la fin des années 80, pendant le règne de Rajiv Gandhi, les observateurs craignent l’accession au pouvoir du BJP (devenu le deuxième parti indien) qui, outre sa politique anti-musulmane, remet en cause la politique d’ouverture de Narasimha Rao. Pourtant, après la chute du Parti du Congrès en 1996, le BJP ne parvient pas à prendre le pouvoir : la majorité des Hindous refusent sa politique de violence et de xénophobie. Cette période voit la montée en puissance des partis de caste et des partis régionaux, dans un jeu instable de coalitions. En 1996, une coalition de centre-gauche et de partis régionaux porte H. D. Deve Godwa au pouvoir. Le premier ministre est issu d’une province du sud, le Karnataka, il n’est pas brahmane et n’appartient pas à l’élite politique anglicisée. Il est représentatif de la montée des provinces en plein développement du sud de l’Inde.

Multipartisme et société contrastée. A Bangalore, Deve Godwa a créé une industrie informatique, qui attire beaucoup de capitaux étrangers. Il calme les affrontements entre Hindous et Musulmans. Puis, sa coalition, qui regroupait 13 partis, doit céder la place. Son successeur, Inder Kumar Gujral, appartient au parti Janata Dal, attaché à la promotion des basses castes. Ainsi, déjouant les prévisions alarmistes sur la montée du nationalisme et l’affrontement indo-musulman, les partis qui représentent les intérêts des régions et des castes continuent de maintenir la pérennité et l’unité de la plus grande démocratie du monde, grâce à sa traditionnelle fragmentation socioculturelle. En 1996, L’Inde a une population de 944,6 millions d’individus, dont 74% dans les campagnes. L’analphabétisme touche 50% de la population ; 220 millions de personnes vivent en dessous du seuil de pauvreté et 48 millions de chômeurs sont dénombrés en 1997. En revanche, plus de 500 millions d’individus commencent à consommer des produits au-delà de leurs besoins immédiats et 200 millions ont un niveau de vie proche des classes moyennes occidentales. C’est la plus grosse classe moyenne du monde, grande exportatrice de commerçants, de professions intellectuelles, ingénieurs et informaticiens.

L’Inde contemporaine. En 2011, avec une population de 1,21 milliard et une classe moyenne nombreuse et bien éduquée, l’Inde est une démocratie moderne. La maîtrise de l’anglais, langue nationale associée, la met directement en prise avec la mondialisation. Les centaines de millions de pauvres constituent un gros réservoir de développement et créent un contexte favorable pour maintenir une dynamique de croissance. La phase de planification a favorisé la croissance de grands groupes industriels qui ont soutenu la politique économique du Congrès, depuis l’Indépendance. En effet, les politiques publiques ont créé les bases d’une expansion industrielle aux frais de l’Etat pendant que la fermeture économique les protégeait de la concurrence étrangère. Les grands groupes privés ont été privilégiés dans cette expansion, car la politique de planification exigeait des interlocuteurs ayant une taille suffisante pour accompagner ses stratégies. Aujourd’hui c’est au tour des PME de se développer. Ainsi, la société indienne combine tous les ingrédients pour croître, y compris en dépassant la Chine sur le plan démographique. Sur le plan géopolitique, si elle surmonte sa rivalité avec le Pakistan, l’Inde jouera un rôle de médiateur entre l’Occident, l’Asie et le Monde Musulman. L’Inde est une superpuissance.

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