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Impact des religions sur le politique et l’économie

"Traité de civilisations comparées" (extraits comparatistes 5).

mardi 12 février 2013, par Bernard NADOULEK

A quelques variantes près, toutes les religions ont été des instruments de centralisation du pouvoir politique et de contrôle social. Excepté peut-être l’animisme africain qui, compte tenu de la diversité de ses croyances, est peu efficace pour un pouvoir centralisé. Le taoïsme chinois incarne un esprit libertaire, mais aussi des dérives nationalistes dans les périodes de crise. Le protestantisme combine la liberté temporelle (luttes pour les libertés civiles et religieuses) et la contrainte spirituelle (doctrine de la prédestination). Volontairement ou non, hindouisme, bouddhisme, catholicisme, islam et christianisme orthodoxe ont été des instruments efficaces de domination et de contrôle social. La relation entre religion et économie est également forte. Toutes les grandes religions ont tenté de contenir l’économie en dehors des sphères de pouvoir et elles ont instauré une primauté des valeurs spirituelles sur les valeurs matérielles, tout en ne dédaignant pas d’acquérir des richesses. Une exception avec le protestantisme, qui fait de la réussite terrestre un signe de la grâce céleste. Cette relation entre économie et spiritualité a créé un marché du religieux aux Etats-Unis avec des comportements de consommateurs des croyants et des stratégies d’entreprise des Eglises.


Africains. L’animisme est une des religions qui, compte tenu de la diversité des forces occultes sur laquelle elle est fondée, n’a pas pu être utilisée comme doctrine d’assujettissement politique des peuples. D’autant que les pouvoirs centraux apparaissent tardivement en Afrique. Néanmoins, l’animisme a tout de même joué un rôle de contrôle social dans les sociétés en renforçant l’ordre par la peur de sanctions surnaturelles. En Afrique, c’est la pénétration de l’Islam, puis du christianisme, qui a façonné les doctrines pour accompagner la centralisation du pouvoir, en permettant aussi bien à des despotes qu’à des réformateurs d’englober les diversités ethniques et culturelles. De par son sens de la coopération et de négociation avec les forces de l’invisible, l’animisme est une doctrine qui favorise la décentralisation et permet aux sociétés africaines de coexister sans s’amalgamer. De même, dans le domaine de l’économie, il a permis aux sociétés traditionnelles de développer chacune leur mode de vie (cueillette, chasse, agriculture, élevage, commerce, artisanat) sans se fondre dans une évolution uniforme. Aujourd’hui, l’animisme est naturellement le véhicule de l’économie parallèle dans laquelle il favorise : le sens de l’initiative individuelle dans une économie en difficulté, et le sens de l’adaptation à des micro-marchés.

Indiens. Après les conquêtes, en légitimant religieusement le système des castes, l’hindouisme permet aux Aryens de dominer politiquement les peuples vaincus en les assujettissant comme castes inférieures. Dans un deuxième temps, il permet d’intégrer l’ensemble des nouveaux envahisseurs en intégrant toutes leurs religions et tous leurs dieux. La théorie de la réincarnation permet de donner une consolation aux castes inférieures, qui gardent l’espoir d’accéder aux castes supérieures dans une prochaine vie. Comme cet espoir ne peut se réaliser que si les hommes se conduisent en respectant les devoirs de leur caste, l’hindouisme est une excellente doctrine du maintien de l’ordre social. Enfin, en affirmant être devenue la seule religion capable d’intégrer tous les dieux et toutes les croyances, l’intégrisme hindouiste actuel se dote d’une vocation universelle et impérialiste qui s’exerce, pour l’instant, dans un nationalisme raciste et anti-musulman. Du point de vue économique, l’hindouisme permet d’instaurer une division du travail et une logique de coopération des castes, mais ses idéaux d’étude et d’ascèse spirituelle relativisent les valeurs économiques. L’Assemblée des castes, qui était gardienne des coutumes et régulatrice des conflits, a toujours été un excellent outil de contrôle social.

Asiatiques. En Chine, le taoïsme est un animisme polythéiste qui est l’expression des traditions populaires paysannes. Pendant les invasions des Mongols, des Mandchous, des Japonais et des Occidentaux, il deviendra une idéologie de résistance aux envahisseurs pour des sociétés secrètes (Turbans Jaunes, Lotus Blanc, Boxers) qui ont développé des doctrines égalitaires. Le taoïsme véhicule aussi une idéologie rousseauiste, libertaire et anti-juridique, selon laquelle les efforts pour gouverner les hommes ne font qu’aggraver leurs défauts et augmenter le désordre dans la société. La philosophie de la non-action consiste à laisser chacun développer sa nature propre et à laisser la société trouver seule son équilibre. L’homme et la société doivent se développer sans droit ni loi car plus on crée de lois, plus on crée de possibilités de transgression. Le bouddhisme et sa doctrine de refus de l’ego ont donné une philosophie communautaire qui s’applique à l’organisation économique des monastères. Le management bouddhiste consiste à renforcer les liens entre les membres de la communauté par des méthodes de formation du consensus et de l’unanimité dans la prise de décision. Cette tradition d’unanimité fait passer la force des liens entre les hommes avant l’efficacité dans la production des richesses.

Latins. Le christianisme conteste initialement les hiérarchies instituées car "les premiers sont les derniers". Puis, le christianisme devenu religion d’Etat de l’Empire Romain, Eusèbe de Césarée crée une doctrine impérialiste : l’Eglise légitime le pouvoir de l’Empereur sur terre : bras séculier dont la mission est de convertir les barbares. Saint Augustin fait évoluer la doctrine politique de l’Eglise vers la séparation des pouvoirs, car chaque échec temporel entraîne une perte de crédibilité religieuse. Tout pouvoir vient de Dieu mais la nature de ce pouvoir, dans la cité terrestre, dépend des hommes qui sont punis ou récompensés par la Providence, selon leur conduite. Ainsi l’Eglise reste l’arbitre des pouvoirs sans être remise en cause par ses échecs. Le christianisme façonne une hiérarchie sacerdotale, l’autorité spirituelle suprême du Pape et l’Etat du Vatican, qui sera l’arbitre des puissances européennes. D’un point de vue économique, le christianisme prêche le dénuement et inverse les valeurs d’effort et de travail des sociétés antiques où la réussite attestait la faveur des dieux. Entre le Ve et le XVe siècle, l’Eglise fait du riche "l’intendant des biens de Dieu", dont la fortune est recevable s’il l’utilise pour le bien commun. En condamnant l’usure et le commerce, l’Eglise impose une modération des mœurs économiques.

Anglo-Saxons. Le protestantisme est initialement un mouvement de révolte politique contre l’autorité ecclésiastique de Rome. Mais cette révolte sera récupérée par la noblesse protestante qui rétablit l’ordre militairement après la Réforme et par la dictature puritaine des pasteurs. L’héritage de la tradition anglo-saxonne des libertés civiles persiste cependant dans l’organisation ecclésiastique des Eglises et des sectes protestantes qui sont fédérées sans être hiérarchisées, ni soumises à une autorité spirituelle unique. Du point de vue économique, la thèse de la prédestination et le fait qu’on puisse s’assurer de son salut par la réussite et la richesse que Dieu accorde à Ses élus, entraînent une forte interdépendance entre religion et économie (Max Weber). Le protestantisme devient une morale du capitalisme, matérialisée à travers l’épargne qui sert à la fois à construire le Royaume de Dieu et à investir dans le développement de la révolution industrielle. Cette fusion entre la religion et l’économie a fait de l’Amérique contemporaine le plus gros marché religieux du monde (sur un marché concurrentiel mondial). Notamment pour ses sectes fondamentalistes qui s’exportent très bien dans les régions les plus pauvres du monde. Elles y proposent une doctrine du salut par la réussite économique et sociale qui convainc sans férir.

Musulmans. L’Islam est d’emblée une religion d’Etat, qui permet à Mahomet de réunir les tribus bédouines divisées dans l’Oumma, la communauté des Croyants. Mais, comme l’empire musulman est multinational, la religion doit refléter la diversité des peuples et des coutumes ; l’Islam ne possède donc pas d’autorité ecclésiastique habilitée à énoncer des dogmes. Les ulémas, théologiens ou juristes, sont habilités à interpréter les textes mais n’exercent aucun magister spirituel. Le seul critère universel d’orthodoxie des dogmes est le consensus des croyants. L’Islam est donc d’emblée une religion politique et les mosquées servent aux cours de justice et à annoncer les décisions politiques. L’Islam traditionnel instaure une modération des mœurs économiques en disqualifiant la fortune, en contrôlant les prix et les marchés, ainsi qu’en nationalisant une grande partie de la propriété foncière et des industries. La fusion du religieux, du politique et de l’économie provoque un ralentissement du développement des pays musulmans où l’initiative privée est freinée par des critères religieux, sauf pour les puissants. Aujourd’hui encore, la faiblesse en nombre de la bourgeoisie freine le développement, pendant que "la malédiction des ressources" (naturelles et énergétiques) alimente les caisses de l’Etat.

Slaves. La conversion collective au christianisme orthodoxe est décidée de manière autoritaire par Vladimir, Prince de Kiev (Xe siècle), pour instaurer une religion d’Etat et un pouvoir absolutiste. L’orthodoxie donne une légitimation religieuse au pouvoir du Tsar, représentant de Dieu sur terre. L’absolutisme ancre son emprise sur les âmes avec facilité car, pour l’orthodoxie, toute tentative de compréhension de la providence divine est pure vanité de l’esprit. Enfin, un idéal de non-résistance à l’autorité vient compléter la panoplie qui permet à l’autocratie tsariste de s’imposer. L’orthodoxie a également été le véhicule des réformes autoritaires pour la modernisation de la Russie. En revanche, l’héritage du polythéisme slave et du chamanisme asiatique a servi d’idéologie populaire de résistance aux tentatives de modernisation par décrets. Sur le plan économique, l’orthodoxie est en phase avec les idéaux collectivistes de la société slave antique et les valeurs de justice sociale qui ouvriront la voie au communisme. Malgré les persécutions religieuses, le communisme avait repris les idéaux chrétiens de justice sociale. Aujourd’hui, la Russie reste déchirée entre deux tendances : le capitalisme d’Etat qui creuse les inégalités ; les valeurs de justice sociale qui sont reprises par tous les partis d’opposition, communistes et extrême droite en tête !

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