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L’Europe face à la montée des pays émergents

mercredi 10 mai 2006, par Bernard NADOULEK

Les prises de contrôle des entreprises occidentales par les entreprises des pays émergents ou des pays producteurs d’énergie se multiplient. Et la tendance va s’accentuer pour au moins deux raisons : d’abord, globalement, la croissance des pays émergents les amène aujourd’hui à faire jeu égal avec les pays développés ; ensuite, l’épargne des pays émergents constitue un véritable trésor de guerre pour leurs acquisitions à venir. Faut-il craindre cette montée en puissance ou, au contraire, considérer cela comme une opportunité pour les pays développés ? Vu d’Europe, sommes-nous prêts à prendre la mesure du défi économique que cela représente ? Voyons d’abord quelques exemples des prises de contrôle de ces nouveaux acteurs de l’économie mondiale en nous limitant à la Chine et l’Inde.


Commençons par la Chine. L’OPA ratée du chinois Cnooc sur le pétrolier américain Unlocal, n’a pas empêché la prise de contrôle du canadien Noranda, du groupe PetroKazakhstan, de l’australien VMC Ressources, de la branche PC d’IBM. Li Dongsheng, patron du groupe TCL, membre du parti communiste chinois, nommé manager de l’année en 2004 par le magazine Fortune, reprend la fabrication des téléviseurs Thomson, les activités de téléphonie mobile d’Alcatel puis, en 2006, l’électroménager de l’italien De’Longhi. Sam Chan, patron de YGM Trading reprend les marques françaises Guy Laroche, Charles Jourdan et la marque anglaise Aquascutum. Li Ka-Shing, le milliardaire chinois de Hong Kong qui dirige un empire industriel, commercial et technologique très diversifié prend le contrôle du réseau de parfumerie Marionnaud. La Taïwanaise Shaw Lan Wang qui dirige, entre autres, un puissant groupe de presse, a racheté Lanvin et ses filiales en 2001. Le Chinois Ren Jianxin, dont le groupe chimique China National BlueStar, qui compte une quarantaine de filiales et d’instituts de recherches dans la chimie lourde, a racheté Adisseo, le spécialiste français de l’alimentation animale. Continuons avec l’Inde. A tout seigneur tout honneur, Ratan Tata, dont l’empire diversifié fait 10 milliards d’euros de chiffre d’affaires, n’a passé qu’un accord avec le groupe Fiat, en attendant mieux. L’actualité récente a été marquée par la tentative de rachat de l’aciérie luxembourgeoise Arcelor par l’Indien Lakshmi Mittal, dont le groupe Lakshmi Steal est numéro 1 mondial de l’acier. Purnendu Chatterjee a racheté le chimiste néerlandais Basell Polyolefins. Azim Hascham Premji, dont le groupe Wipro est parmi les dix premiers mondiaux de l’informatique, a acheté NewLogic, une société autrichienne de semi-conducteurs dont le centre de recherches de Sophia Antipolis travaille sur les technologies sans fil. Malvinder Mohan Singh, numéro six mondial des médicaments génériques, a repris Rhône-Poulenc Générique. Encore ne s’agit-il là que de quelques exemples qui laissent de côté d’autres prédateurs de toutes origines et, particulièrement, dans les pays producteurs d’énergie qui disposent aujourd’hui d’une manne providentielle.

Ce sont aujourd’hui les Occidentaux qui sont sur la défensive, y compris l’Amérique, championne du libéralisme, qui semble aujourd’hui saisie de frayeurs protectionnistes. Le congrès américain cherchera-t-il à bloquer le rachat de Westinghouse, spécialiste des centrales nucléaires, par le japonais Toshiba, comme il a cherché à le faire avec le rachat des sociétés d’exploitation de ses ports par des capitaux arabes ? Le monde a changé, il faut en prendre acte.

Il nous faut aussi prendre conscience d’un renversement plus global : la dynamique mondiale du développement est aujourd’hui impulsée par les pays émergents. En 2004, en écrivant mon dernier livre, je signalais déjà que « le commerce Sud-Sud a déjà supplanté le commerce Nord-Sud et la dynamique du développement mondial échap­pera de plus en plus aux pays occidentaux ». Deux ans plus tard, ce constat s’accentue : ce sont désormais ces mêmes pays émergents qui produisent environ la moitié des richesses de la planète. Les pays émergents d’Asie (Chine, Inde, Corée, Taïwan, Thaïlande, Vietnam, Malaisie, Vietnam, Singapour, Philippines, Indonésie), et principalement la Chine et l’Inde, représentent presque 50% de l’activité économique mondiale. Rien de mystérieux dans ce décollage, qui est la conséquence de la mondialisation et des mouvements de délocalisation.

Ce n’est pas tout, une des raisons qui explique le mieux les raids chinois sur des entreprises étrangère est un taux d’épargne de 45%, trois fois plus important que celui des Etats-Unis qui est de 14%. Patrick Artus écrit : «  Les actifs improductifs des pays émergents représentent 14 000 milliards de dollars. Pour la seule Chine, ce chiffre tourne autour de 3 700 milliards, soit plus de deux fois la valeur de toutes les sociétés cotées à Paris. » Une Chine, dont le statut de puissance globale tient autant à son potentiel intrinsèque, qu’au bouleversement mondial que produisent le développement de son gigantesque marché et les stratégies industrielles et commerciales de ses conglomérats. Ce qui est également le cas pour l’Inde. Il s’agit bien d’un redéploiement au sommet de l’échiquier économique mondial.

Vu d’Europe, faut-il craindre ce renversement de perspective ? Vu d’Europe, il semble que tout et le contraire soient des sujets de crainte aujourd’hui. Peur d’une constitution, qui lui donnerait une véritable identité politique. Peur des délocalisations, voleuses d’emploi. Peur d’une dérégulation du marché du travail, qui mettrait à mal son modèle social. Peur d’une immigration, qui diluerait son identité culturelle. Peur du terrorisme. Peur d’un contexte géopolitique mondial bouleversé. Même si ces peurs sont parfois fondées, ce n’est pas en fuyant les problèmes qu’on trouve les solutions. L’Europe peut-elle se résoudre à exister seulement à travers la somme de toutes ses peurs ?

Puisque le monde change de perspective, peut-être faudrait-il analyser autrement les perspectives de l’Europe ? Dire que le rejet de la Constitution Européenne en 2005 a suscité le premier véritable débat politique européen. Que les délocalisations peuvent être compétitives et permettent de gagner des parts de marché. Qu’on peut conjuguer une protection sociale avec des entreprises compétitives, comme le démontrent les pays scandinaves. Qu’il serait immoral et improductif de souhaiter qu’une partie de l’humanité continue d’être condamnée au sous-développement et à la misère. Que l’enrichissement des pays émergents et des pays en voie de développement donne des opportunités économiques énormes aux pays occidentaux. Que l’immigration peut constituer une véritable richesse, tant sur le plan du travail que de la culture. Que le terrorisme, qui peut être combattu, est moins grave que l’affrontement nucléaire auquel nous semblions promis du temps de la guerre froide. Un des indices les plus frappants de ces peurs est par exemple le fait que dans aucun atlas économique français on ne donne la puissance économique de l’Europe des 25, comme si l’Europe n’existait pas en soi pour les économistes. Cette omission est une grave lacune car l’Europe est la première puissance économique mondiale. Les Américains prennent cette hypothèse très au sérieux mais les Européens ont, semble-t-il, peur de s’affirmer !

La montée en puissance des pays émergents est une véritable opportunité, puisqu’en exportant davantage, ces pays auront plus de moyens pour importer les produits des pays développés. La croissance des pays émergents et des pays en voie de développement va permettre aux économie occidentales d’accroître leurs productions et leurs exportations. Les salariés qui voient leur rémunération reculer, trouvent des compensations sur la baisse des prix à la consommation, sur la hausse de la rémunération de leur épargne placée en actions, sur la capacité de leurs États à disposer d’une meilleure marge de manœuvre pour indemniser les chômeurs. Certes, les problèmes sont nombreux, les solutions pas toujours faciles à mettre en œuvre, mais la manière dont on envisage les problèmes est d’une importance capitale pour les résoudre. Et si nous adoptions une philosophie héroïque de l’histoire ? Si nous considérions que ce sont les hommes qui font l’histoire et pas l’inverse. Nous serions en meilleure posture pour affronter les défis du XXe siècle.

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