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L’Europe, première puissance mondiale

lundi 8 septembre 2008, par Bernard NADOULEK

L’Europe est la première puissance économique, financière, industrielle et commerciale mondiale, mais elle ne le sait pas car elle reste un nain politique. Les Européens sous-estiment leur puissance, leur richesse, leur capacité d’influence. Ils sont également les premiers à sous-estimer le modèle, sans précédent historique, de la construction européenne. Ce sont également les derniers à prendre conscience de leur poids et du rôle qu’ils ne peuvent jouer qu’ensemble dans le nouvel espace multipolaire et multiculturel de la mondialisation. Dans la crise mondiale qui va continuer à secouer le monde, le pessimisme et la lâcheté ne sont plus de mise. Les Européens peuvent-ils changer de regard sur eux-mêmes ? Un peu de volontarisme et de courage seraient les bienvenus.


Les Français sont parmi les premiers atteints de sinistrose, même les proeuropéens. Des économistes larmoyants détaillent la faiblesse de la croissance attendue en 2008, sans toujours préciser que celle-ci résulte d’un contexte de crise mondiale des marchés financiers, de fléchissement de l’économie américaine, de plongée du dollar, de montée de l’inflation, de crise de l’énergie et des matières premières. D’autres comme Patrick Artus expliquent, arguments pertinents à l’appui, que les divergences de performances des pays européens constituent des forces centrifuges inquiétantes. Que les exportations industrielles allemandes sont les seules à bénéficier du renchérissement de l’euro, contrairement à la France qui ne progresse que dans le développement des services à la personne, un secteur d’emploi déqualifié, ou à l’Espagne en proie à l’éclatement de sa bulle immobilière. Que les politiques économiques, fiscales et sociales restent conçues et financées sur des bases nationales, ce qui nuit à la compétitivité européenne. Tout comme la spécialisation productive des régions qui n’est pas accompagnée par la mobilité des hommes, du travail ou du capital. Et surtout, la véritable honte : le manque de soutien global à l’éducation, à l’innovation où aux hautes technologies. Dont acte. Pour assaisonner le tout, ajoutez quelques pincées de patriotisme économique régressif, un zeste de souverainisme rétrograde et quelques bouffées identitaires nauséabondes. Résultat : un diagnostic sans appel, l’Europe est en panne et elle devient, après les Etats-Unis, la prochaine victime expiatoire de la crise.

Toutefois, aucun des éléments de ce diagnostic ponctuel ne prend en compte les principaux fondamentaux européens. Commençons par la puissance économique. Etrangement, pour les atlas économiques mondiaux, l’Europe n’a pas de PIB ! Contrairement aux Etats-Unis, dont le PIB totalise naturellement celui de ses cinquante états, le PIB européen des 27 n’est pas calculé par les économistes. Les atlas de données macroéconomiques français comme « Atlaséco » ou « L’Etat du Monde » donnent les PIB de l’Allemagne, de l’Angleterre, de la France, etc., mais pas un ne fait le total des 27 pays européens. Tout se passe comme si le nanisme politique entretenait corollairement une myopie économique. Heureusement pour les Européens, un économiste russe a osé l’impensable et confirmé en 2007 ce que je répète dans tous mes séminaires depuis trois ans. Pour Vladislav Inozemtsev, directeur du Centre d’étude de la société postindustrielle, le PIB global des 27 pays européens (14.300 milliards de dollars en 2006) dépasse de 9% celui des Etats-Unis (13.100 milliards). A propos de la puissance industrielle, l’Europe est également au premier rang : « en 2006, les pays membres de l’UE ont produit 213 millions de tonnes d’acier (120% de plus qu’aux Etats-Unis), sorti pour 591 milliards de dollars de produits chimiques (41% de plus) et fabriqué 18,7 millions de voitures (65% de plus). Depuis 1996, la "multinationalité" des firmes européennes, autrement dit la part des ventes à l’étranger et celle du personnel étranger, est plus prononcée que celle des sociétés américaines ». De plus, cet avantage industriel sera renforcé à moyen et long terme par les mutations en cours : l’inconvénient industriel des délocalisations sera contrebalancé à moyen terme avec les relocalisations compétitives liées à la montée des cours du brut et, à long terme, avec l’automatisation croissante de la production qui va progressivement amoindrir les disparités mondiales de coût de main d’œuvre dans le monde.

Même chose sur le plan commercial, toujours selon Vladislav Inozemtsev : « L’Union Européenne d’aujourd’hui est le leader du commerce international. En 2006, les pays européens ont exporté pour 3.200 milliards de dollars de biens et services, dont 1.600 milliards à l’extérieur de l’UE. Au cours de la même période, les exportations américaines se sont élevées à 1.450 milliards de dollars, et celles en provenance de Chine à 994 milliards de dollars. Même le renforcement de l’euro, qui s’est apprécié de 62% par rapport au dollar, n’a pas perturbé les exportations européennes, comme il n’a pas réanimé les exportations américaines ». De plus, pour cet auteur russe, dans ce domaine et contrairement à d’autres puissances, l’Europe : « … respecte les règles du jeu : les Européens ont gagné trois litiges commerciaux sur quatre face aux Américains dans le cadre de l’OMC ».

Mieux encore sur le plan financier : avec la crise des subprimes et l’effondrement du cours du dollar, les investisseurs internationaux se tournent de plus en plus vers l’euro. La part de l’euro dans les réserves de change progresse, les investisseurs privés et les fonds souverains suivent. L’euro est la seule devise susceptible de prendre le relais du dollar. La Chine et sa monnaie sont loin d’être prêts à jouer ce rôle : la convertibilité du renmibi n’est pas encore assurée, l’immaturité de ses marchés financiers est flagrante et la libre circulation des capitaux est problématique. L’avantage de l’Europe est d’offrir une grande stabilité économique et financière (sauf exceptions anglaise et espagnole, elle est moins touchée par la crise des subprimes et les banques européennes ont plutôt prêté à taux fixes), une stabilité des taux d’intérêt et une grande richesse de produits financiers. Selon Vladislav Inozemtsev, les banques européennes concentrent 41% de tous les dépôts mondiaux (contre 13,5% pour les Etats-Unis), l’endettement des Européens est raisonnable, ils sont les principaux exportateurs de capitaux et l’Europe est la principale destinataire des investissements mondiaux (11 900 $ par habitant dans l’UE à 15 en 2006), très loin devant les Etats-Unis (6400 $) et la Chine (580 $). Ce qui lui permet de conclure : « L’Union européenne est l’agent économique le plus puissant du monde d’aujourd’hui qui se développe de manière intense (…) et demeurera la principale "force tranquille" dans l’économie mondiale ». Merci monsieur Inozemtsev ; il reste à convaincre les Européens.

Venons-en maintenant au facteur humain : avec ses 493 millions d’habitants, l’Europe des 27 est le troisième foyer de peuplement mondial après la Chine et l’Inde. Son niveau de vie est globalement élevé et son marché de consommation est aussi riche que celui des Etats-Unis. Elle connaît certes des inégalités entre un Nord très riche (Scandinavie 20 000 $ de PNB/hab en 2006), un Sud moins riche (11 000 $) et les nouveaux venus de l’Est (4 000 $), mais son principal handicap n’est pas là. La principale faiblesse de l’Europe, et notamment de ses habitants les plus riches, est son vieillissement. Mais cet handicap est, comme pour les Etats-Unis, largement compensé par une immigration officielle de 13 millions d’étrangers (sans compter les illégaux) qui va croissante. Il ne s’agit plus aujourd’hui de chercher une impossible fermeture des frontières à l’immigration, mais de concevoir le meilleur modèle de régulation des flux migratoires, ce qui présente deux avantages majeurs : optimiser la création de richesses et faire de l’Europe un miroir de la mondialisation multiculturelle, facteur clef de performance dans une nouvelle économie du savoir.

En résumé, l’Europe est donc bien la première puissance économique, financière, industrielle et commerciale mondiale. Si les Européens en prennent conscience, leurs ressources leur permettront de faire face à toutes les difficultés évoquées en début de cet article.

Ce n’est pas tout. Le plus important est que l’Europe est un modèle géopolitique d’adhésion spontanée inédit dans l’histoire de l’humanité. Après les deux guerres mondiales qui ont ensanglanté l’Europe de la première moitié du XXe siècle, une nouvelle entité politique s’est créée sans violence, en dépassant les démons du nationalisme. Depuis un demi siècle, 27 pays se sont fédérés volontairement, pacifiquement, sans conflit, sans conquête, sans contrainte, démocratiquement, pour leur bien commun. Car tous les pays européens sont des démocraties, ce qui n’est pas la moindre spécificité de l’Europe. Et d’autres nations, à l’Est et au Sud, frappent à la porte.

Autre caractéristique, qui découle de la précédente, l’Europe est perçue comme une puissance pacifique, non agressive, portée à la négociation. En cette période de transition et de crise, l’Europe est un pôle de stabilité dans un monde incertain. C’est cette stabilité, cette aptitude à la négociation démocratique, ce manque de volonté hégémonique (personne n’a peur de l’Europe) et peut-être même son nanisme politique, qui font de l’Europe la première puissance mondiale. Staline, ironisait en demandant : « Le Vatican, combien de divisions ? » Jean Paul II, lui a répondu victorieusement, avec une poignée de gardes suisses.

J’allais oublier l’argument principal, j’aurais même pu me passer de ce qui précède. L’Europe est la première puissance olympique mondiale. En 2008, avec une population qui fait environ 40% de celle de la Chine, les pays européens ont obtenu le double de médailles d’or et le triple du total des médailles chinoises. Europe, vainqueur des jeux de Pékin : argument musclé, non ?

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