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L’animisme africain

La religion de l’enfance de l’humanité

mardi 22 octobre 2013, par Bernard NADOULEK

L’animisme est la religion de l’enfance de l’humanité. Elle consiste à attribuer aux dieux ou aux esprits tous les phénomènes incompréhensibles ou toutes les manifestations inexplicables de la nature. Toutes les sociétés "primitives" ont traversé cette phase magique, qui permet de concevoir l’inexplicable à travers l’hypothèse d’un monde surnaturel et invisible qui contiendrait toutes les causes des phénomènes du monde visible. Toutes les sociétés modernes ont également gardé une part d’animisme ancrée au plus profond des superstitions populaires. Relier le monde visible et invisible illustre la nécessité, pour l’Afrique en particulier et pour l’homme en général, de coexister avec des forces qui nous dépassent. Au début du siècle, la théorie développée par Edward B. Tylor (Primitive Culture) présentait l’animisme comme le stade inférieur d’une évolution religieuse où la croyance aux esprits conduisait ensuite au polythéisme, puis au monothéisme. Aujourd’hui, cette théorie a été rejetée. L’évolution religieuse a pris des voies très différentes selon les civilisations. Nous considérons ici l’animisme africain comme une religion en soi. L’animisme est une représentation sophistiquée du monde qui se construit peu à peu, à travers l’évolution des sociétés africaines.


La Société de l’Arc, les esprits de la nature et le rituel du Molimo. Malgré les conditions difficiles de la vie des chasseurs, la vie dans le camp est joyeuse. Les chasseurs voient la nature comme une force protectrice, une puissance bienfaitrice qui nourrit ses enfants et dont il ne faut pas bouleverser l’équilibre ou épuiser les ressources. Pour les chasseurs, la nature est peuplée d’esprits qui sont identifiés aux éléments : la terre, le ciel, le soleil, la pluie, le tonnerre, etc. Un des rituels de célébration de la nature est le Molimo, auquel sont initiés les hommes adultes. Ce rituel consiste à faire chanter le Molimo, un animal mystérieux et terrifiant qui se promène pendant la nuit dans le camp, pour souligner les événements de la vie du groupe. En réalité, le Molimo est un cylindre de bois qui amplifie la voix et que les chasseurs initiés portent en chantant. Les femmes et les enfants n’ont pas le droit de voir le Molimo et doivent impérativement rester enfermés dans les huttes. Bien que tout le monde simule la terreur, personne n’est dupe : le groupe se joue une comédie symbolique dont le but est d’éveiller la nature pour qu’elle partage les joies et les peines de ses enfants. Les chasseurs voient Dieu à l’image de la nature, dont ils dépendent et qui donne, sans rien exiger. On ne lui demande rien de particulier, sauf de veiller sur ses enfants.

La Société des Clairières, l’âme et le culte des ancêtres. Les agriculteurs des clairières se détournent de la nature, vécue comme antagoniste (il faut y travailler dur pour en tirer sa subsistance) et réorientent le sentiment religieux vers le culte des ancêtres, qui va prendre de l’importance avec la coopération entre les lignages, dans le village, sous l’autorité des patriarches. Le culte des ancêtres introduit de nouvelles dimensions religieuses : celle d’une âme immortelle, distincte du corps, et celle d’un au-delà où séjournent les ancêtres morts qui peuvent agir, comme les esprits, sur le monde visible. Dans les sociétés primitives, l’homme parvient à l’idée de l’âme, à travers deux expériences psycho-physiologiques : d’une part le sommeil et le rêve, d’autre part la maladie, la transe et les visions, provoquées par ces états limites. Ces deux types d’expérience ont en commun le fait qu’une entité immatérielle, l’âme ou l’esprit, semble s’évader du corps et pénétrer dans un autre univers, où elle est assaillie de visions qui suggèrent l’idée d’un monde invisible. Par exemple, le fait de rêver d’une personne décédée entraîne l’idée que l’âme survit après la mort, que les ancêtres défunts sont présents dans le monde invisible et aboutit à ce qu’on leur dédie un culte pour solliciter leur protection sur le clan depuis l’au-delà.

La Société des Greniers et la force vitale universelle. L’animisme est lié à la croissance de la société où la division des tâches entre les hommes se reporte entre les dieux (passage au polythéisme). Cette division des tâches est possible grâce au stockage de réserves dans les greniers, qui permet de faire vivre soldats et fonctionnaires, prêtres et devins. Aux croyances religieuses antérieures, qui décrivent des dieux, des esprits de la nature, s’ajoute alors un double monde, du visible et de l’invisible, qui met en rapport les dieux et les hommes, les vivants et les morts. Toutes ces dimensions vont être réunies à travers l’idée d’une force vitale que le Dieu suprême aurait créée depuis les origines et qui anime (d’où le nom d’animisme) tous les êtres, visibles et invisibles. Cette force vitale est la source des phases de croissance et de décroissance de l’univers et des sociétés humaines. L’ordre cosmique est en croissance si l’homme respecte les interdits des dieux et leurs exigences rituelles. La violation d’un interdit, ou le manquement aux rites (de la fécondité ou du culte des ancêtres, par exemple) entraîne des ruptures de l’ordre cosmique et des maux pour les humains. Il faut alors accomplir des rites, des offrandes et des sacrifices, qui répareront l’ordre cosmique et apaiseront les ancêtres ou les dieux. Et le cycle de se répéter.

Une religion diplomatique et stratégique. L’activité religieuse ne consiste pas seulement à prier ou à accomplir des actes de dévotion pour gagner les faveurs ou éviter la colère des dieux, mais surtout à agir pour interpréter les signes par lesquels les dieux manifestent leurs intentions et à accomplir des rites pour les amadouer ou les contrecarrer. En effet, le pouvoir des dieux n’est pas illimité et les hommes disposent de beaucoup de moyens pour agir : multiplier les allégeances, se protéger de l’un par une alliance avec l’autre. Les dieux sont souvent antagonistes et on peut les neutraliser en les opposant les uns aux autres. On peut faire appel aux ancêtres morts pour protéger et conseiller leurs descendants ou contrer l’action des forces maléfiques, on peut aussi leur adresser des invocations pour augmenter la force vitale du clan. La religion est une forme de négociation constante qui n’exclut ni la ruse, ni les artifices. Les dieux voient loin mais ne sont pas omniscients car leur vision est limitée par le pouvoir d’autres dieux ; on peut donc les tromper, les attirer ou les repousser par des invocations appropriées. La religion, comme la stratégie, doit être fondée sur une appréciation réaliste des rapports de force. Les alliances étant changeantes, la ruse et la vigilance, sont aussi utiles que la ferveur et les rites.

L’initiation. On ne peut pénétrer dans ce monde de la négociation avec les dieux sans subir une initiation et entrer dans des sociétés religieuses, souvent secrètes. L’initiation est un rite de passage entre les mondes du profane et du sacré : à la suite de l’appel d’un dieu (manifesté par un rêve ou une maladie) la personnalité va être détruite et recomposée pour accéder à un monde supérieur (rites de passage et de purification). C’est ensuite l’apprentissage d’une langue liturgique, de chants, de danses, de formules, de tabous (alimentaires, sexuels, comportementaux) ou d’un savoir secret sur l’esprit qui a appelé le néophyte. L’initiation culmine dans une cérémonie pendant laquelle la transe (provoquée par des jeûnes ou des drogues) permet d’incorporer une parcelle de divinité au corps du disciple. Enfin, des rites de sortie (choix d’un nouveau nom, de parents symboliques) relient l’initié à un nouveau lignage divin et valident ses nouveaux pouvoirs. Une fois initié, le disciple peut être possédé par un esprit ou un dieu, qui utilise son corps comme un cheval pour communiquer avec les hommes pendant les rites et les danses. La possession peut aussi se faire par l’intermédiaire d’un masque conçu pour catalyser l’énergie qui anime l’univers. Ce qui en fait un objet dangereux qui n’est manipulable que par des initiés.

Prêtres et Rois Sacrés. Dans l’animisme, le statut de prêtre n’est pas institutionnalisé par une caste ou par une hiérarchie sacerdotale. Tout homme peut être prêtre à un moment de son existence et exercer des fonctions rituelles, du niveau familial jusqu’au niveau de la tribu, de la confédération, du royaume. Les chefs de lignage rendent un culte aux ancêtres, les premiers occupants d’un site sont responsables des rites dédiés aux esprits du lieu et les chefs des communautés sont dépositaires d’objets de culte souvent assimilés aux insignes du pouvoir. Certains prêtres se spécialisent dans des rapports plus étroits à un dieu et deviennent des officiants consacrés. Ils sont alors soumis à un grand nombre d’exigences rituelles, d’interdits et leur existence devient garante de l’équilibre cosmique. C’est le cas des Rois Sacrés, dont la puissance est garante de la prospérité du royaume. Du fait de cette croyance, ces Rois peuvent être mis à mort si leur puissance faiblit, pour que la décroissance de leur force ne remette pas en cause la prospérité du royaume dont ils doivent rester le symbole actif. Prêtres et Rois Sacrés sont eux aussi souvent dotés de fétiches, objets sacrés ou magiques, parfois habités par un esprit, qui sont les insignes de leur pouvoir. L’animisme adapte ses structures selon les conditions locales.

Syncrétisme africain. La religion musulmane, puis la religion chrétienne, sont entrées en force en Afrique mais ont été infiltrées en profondeur par l’animisme. La pénétration de l’Islam débute au VIIIe siècle, pour des raisons économiques : la conversion garantit la pérennité des relations commerciales. A partir du XIe siècle, l’Islam joue un rôle politique. Il sert d’idéologie de combat à des conquérants auxquels il permet d’unifier royaumes ou empires qui transcenderont les différences ethniques ; ou encore à des réformateurs, qui vont remettre en cause les pouvoirs traditionnels. Mais l’Islam ne parvient pas à éliminer l’animisme qui s’infiltre dans ses croyances : les esprits africains se mêlent aux djinns musulmans. Le Coran devient la source des pouvoirs surnaturels des Marabouts, saints hommes qui réunissent autour d’eux des confréries qui joueront un rôle économique ou politique. Le Maddhi, sauveur et justicier de l’Islam, s’incarnera dans de nombreux pays africains luttant contre la colonisation. Le christianisme entrera en Afrique au XIXe siècle. Sur le plan politique, il va servir d’idéologie de lutte aux réformateurs modernistes (contre la sorcellerie et les superstitions) et aux mouvements politiques qui revendiquent l’indépendance. Le christianisme sera profondément africanisé par l’animisme.

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