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L’anticipation dans les arts martiaux

dimanche 24 juillet 2016, par Bernard NADOULEK


Stratégies d’anticipation

La stratégie d’anticipation, qu’on peut illustrer par la formule « un contre tous », représente tous les cas de figure où un seul acteur fait face à un ensemble indéterminé d’adversaires sur lesquels il doit prendre l’avantage. Le conflit prend alors un caractère autocentré comme, par exemple, dans le cas des États-Unis qui tentent aujourd’hui de maintenir leur suprématie économique, technologique et culturelle, par rapport au reste du monde. Dans le conflit autocentré, d’un contre tous, le principe de l’action consiste à « vaincre avant de combattre » ; c’est le principe de la guerre éclair qui suppose une préparation, un redéploiement engagé bien avant le conflit grâce à un point d’appui et un levier. Chez un individu, le redéploiement qui va permettre de renforcer un point d’appui, consiste à acquérir de nouvelles connaissances, de nouvelles compétences ou de nouvelles relations. Le levier sera le moyen d’action que cet individu pourra acquérir grâce à ce point d’appui. Par exemple, dans l’entreprise, grâce au renforcement de ses compétences ou de ses relations, c’est-à-dire de son point d’appui, on pourra obtenir la direction d’un service, c’est-à-dire un levier hiérarchique. Pour une entreprise, une institution ou une nation, le redéploiement consiste à renforcer la cohésion morale du groupe, en lui donnant une nouvelle vision du monde, ou à renforcer sa cohésion matérielle à travers de nouvelles compétences, de nouvelles technologies ou de nouvelles armes, c’est le point d’appui. Cette cohésion facilitera le redéploiement des moyens d’action, les leviers matériels ou idéologiques. Grâce à ce redéploiement, l’individu, ou le groupe, pourra anticiper dans un domaine donné grâce à sa maîtrise d’un contexte plus large que celui dans lequel se situent ses adversaires. Une des caractéristiques clefs de l’anticipation est qu’elle ne se décrète pas. On ne peut pas dire : je vais anticiper. Si l’on s’est préparé, longtemps à l’avance, pour aquérir des compétences ou de l’influence, c’est-à-dire un point d’appui qui nous permet d’utiliser un levier, au moment de l’action, l’utilisation de ces moyens provoquera naturellement une anticipation, c’est-à-dire une capacité à « vaincre avant de combattre ». C’est pourquoi la règle tactique de l’anticipation est le redéploiement : c’est-à-dire la capacité de se préparer, longtemps à l’avance, à agir plus vite, plus loin et plus efficacement que tous ses adversaires réunis. Les lois de la stratégie d’anticipation reposent sur le concept de verrouillage qui permet de mailler ses propres forces par le redéploiement. L’anticipation est une forme de guerre éclair, fondée sur l’amplitude des capacités d’action dans une sphère d’influence (sur les hommes) ou de compétences (sur les choses), elle permet de maintenir sa suprématie et d’obtenir la victoire par « l’action unique » et la surprise. La limite de l’Anticipation est le moment où le redéploiement cesse et où les méthodes d’action se répètent de manière mécanique, alors que les conditions du combat ont changé. L’anticipation se transforme alors en rigidité, en fuite en avant, en régression.

On peut parler d’anticipation à propos de tous les peuples, de tous les pays, de tous les empires qui ont à un moment donné occupé l’avant-scène de l’histoire. Il est pourtant malaisé de parler d’une théorie de l’anticipation à ce propos car, d’abord, les causes historiques d’une anticipation collective sont en général complexes, ensuite, parce qu’une anticipation ne se décrète pas et, enfin, que les cause de cette anticipation n’apparaissent clairement qu’après coup. Il serait donc abusif de prétendre tirer une théorie a posteriori d’une anticipation historique, même si l’analyse peut donner lieu à quelques généralisation. Il n’en va pas de même avec les deux modèles individuels que nous allons explorer : celui des arts martiaux et celui de l’art du discours, qui se donnent d’emblée comme des méthodes d’anticipation, l’anticipation du corps et celle de l’esprit. À ce titre, toutes les disciplines qui proposent un dépassement physique, intellectuel ou moral, et ce dans toutes les cultures, sont des méthodes d’anticipation. Dans les Arts Martiaux, le point d’appui est le corps, le levier est constitué par les techniques physiques qui permettent d’agir efficacement dans la sphère de compétence du combat. Dans les humanités, le point d’appui est l’esprit, le levier est constitué par les techniques intellectuelles qui permettent d’agir efficacement dans la sphère d’influence du discours. Deux modèles d’anticipation qui fonctionnent à la fois au quotidien et dans le long terme, en tant que supports de nos plans, de nos passages à l’acte, de nos évolutions.

L’ascèse épistémologique des arts martiaux

J’ai choisi de traiter les arts martiaux nippons, d’abord parce que je les ai étudiés, pratiqués et enseignés pendant plus de vingt cinq ans de manière professionnelle ; ensuite parce que nous disposons d’une théorie explicite, fait assez rare dans ce domaine, avec le Gorin no Sho, ou Écrits sur les Cinq Roues , un manuel rédigé au xvie siècle par un samouraï japonais, Myamoto Musashi ; enfin parce que ces Ecrits permettent tout aussi explicitement de faire le lien entre les arts martiaux, la philosophie bouddhiste et, plus globalement encore, la culture nipponne. La pratique des arts martiaux ne consiste pas seulement en l’apprentissage de techniques de combat ; pour un pratiquant, elle peut devenir une véritable « ascèse épistémologique » , une théorie et une pratique de la connaissance qui permettent d’englober les domaines connexes de savoir auxquels elle donne accès, d’en évaluer la portée, d’en dégager le sens. C’est le cas pour Myamoto Musashi, qui explique que les principes des arts martiaux s’appliquent à tous les domaines, quotidiens ou exceptionnels, où l’homme cherche une possibilité de maîtrise. Les stratégies d’anticipation sont caractérisées par une capacité de redéploiement évolutif fondée sur un point d’appui et un levier permettant la maîtrise d’une sphère d’influence ou de compétence. Dans les arts martiaux, le point d’appui englobe le corps et l’esprit, le levier est constitué par les techniques physiques et mentales qui permettent d’agir efficacement dans la sphère du combat et, plus globalement, dans celle de la vie, considérée comme un combat.

La voie de Myamoto Musashi

Myamoto Musashi est un samouraï né en 1584. Les Écrits sur les Cinq Roues sont son testament martial, écrit deux ans avant sa mort, pendant l’ascèse spirituelle qu’il mène pour trouver sa voie. La roue est le symbole bouddhiste du devenir. Dans son livre, en adaptant une théorie chinoise des éléments, il montre le parallèle entre la transformation des éléments dans la nature et leur transmutation dans le corps grâce à la pratique des arts martiaux.
De 13 à 29 ans, Musashi va livrer une soixantaine de duels à mort victorieux contre les grands maîtres des arts martiaux de son époque. Après la trentaine, il approfondit aussi sa « voie » à travers la peinture, la sculpture, la calligraphie, la poésie et la cérémonie du thé. À ce propos, il écrit que « parvenu à la cinquantaine, l’unification avec la Voie de la tactique s’est faite d’elle-même en moi. Depuis ce moment-là, je n’ai plus aucune Voie à rechercher et le temps a passé. J’ai appliqué les principes (avantages) de la tactique à tous les domaines des arts. En conséquence, dans aucun domaine je n’ai de maître » .

Quand Musashi dit cela, il faut réaliser ce que cette affirmation a de scandaleux dans le Japon du XVIe siècle. À cette époque, tous les samouraïs sont membres d’un clan et vassaux de Daimyos (seigneurs féodaux), maîtres à qui ils vouent une fidélité absolue. De même, tous les Daimyos sont les vassaux du Shogun, dictateur militaire, auquel ils doivent une obéissance inconditionnelle. L’ensemble de cette structure hiérarchique est réglé par le Bushido, code d’honneur des samouraïs, qui prescrit des valeurs de fidélité sans faille, de courage et de sens du sacrifice. La structure hiérarchique nippone est tellement forte que les samouraïs sans maître, les Roñins, sont méprisés. De même, chaque samouraï définit son style martial par rapport à un maître et une école d’art martiaux. Seuls des hommes exceptionnels peuvent être reconnus en dehors de ce contexte d’appartenance clanique. Musashi est de ceux-là et peut proférer cette affirmation quasiment anti-japonaise selon laquelle il n’a de maître dans aucun domaine.

L’œuvre de Musashi est celle d’un autodidacte du début du xviie siècle dont la philosophie, étonnamment moderne, ne suppose aucune croyance religieuse ou mystique. Musashi déclare ne faire aucun emprunt au bouddhisme ni au confucianisme et écrit que l’on peut vénérer les bouddhas et les kamis (divinités tutélaires nippones de la religion shintoïste) mais que l’on ne doit pas compter sur eux. La première comparaison de son livre est celle du guerrier et du charpentier, c’est une vision rationnelle de la maîtrise, celle de l’homo faber, celui qui « fait » et, par-là même, « se fait » dans le même processus de redéploiement évolutif fondé sur la raison et la capacité de parvenir à la victoire grâce à « l’intelligence de la tactique ».
Dans la traduction de Shibata, seul le terme de tactique est utilisé, avec raison. En effet, la stratégie de Musashi est toujours la même : aller d’un combat à l’autre et vaincre pour trouver sa voie. Ainsi, la stratégie étant déterminée une fois pour toute, la seule question qui se pose est celle de la tactique, c’est-à-dire celle des moyens de vaincre. Musashi définit justement la « voie de la tactique » comme un ensemble de « moyens destinés à avoir l’avantage ». C’est le principe même de l’anticipation : préparer son avantage avant le combat. C’est la spirale du redéploiement dans laquelle chaque combat n’est pas un but mais un devenir car il faut s’entraîner de telle manière que la tactique soit utilisable à n’importe que moment et applicable à n’importe quel domaine.

Les cinq éléments et la roue du devenir

La roue du devenir

Musashi analyse les règles de la tactique à partir de la roue, symbole cyclique du devenir, lié à cinq éléments : la terre, l’eau, le feu, le vent et le vide. L’esprit de cette théorie montre le parallèle entre la succession des éléments dans la nature et l’alchimie interne de la transformation de ces éléments dans le corps. Le guerrier se retrempe au principe de chaque élément et tente d’en acquérir les propriétés essentielles, afin d’être toujours et partout dans son élément. Cette idée est empruntée à la culture chinoise, que les samouraïs nippons étudient et où les éléments sont souvent utilisés comme symboles. Ainsi, Sun Tzu préconise d’être rapide comme le vent pendant la campagne militaire ; majestueux comme la forêt lorsque l’armée avance par petites étapes ; semblable au feu dans l’offensive ; inébranlable comme les montagnes pendant la défensive ; aussi insondable que les nuages et aussi explosif que la foudre au moment crucial du combat.

La terre, symbole du soi, de l’homo faber, qui produit et s’auto-produit

Pour Musashi, la tactique, c’est-à-dire l’art d’avoir l’avantage en toute situation, ne saurait se borner à une seule technique, fût-ce l’escrime, ou à un seul domaine, fût-ce celui des arts martiaux. Selon Musashi, même dans un domaine aussi spécialisé que le duel, on est confronté aux multiples aspects de l’existence et on ne saurait l’emporter si se borne à la seule étude de l’escrime. Sur un plan militaire plus large, l’étude de l’escrime suffit encore moins à saisir la tactique . Sur ce point, Musashi est en parfait accord avec Jocho Yamamoto, un autre samouraï célèbre qui, dans son Hagakure , écrit que n’avoir une seule compétence, « c’est n’être bon à rien », qu’un individu qui commet la folie de concentrer son énergie dans un seul domaine ne peut servir à rien.

Pour expliquer la nécessité de se former à de nombreuses techniques et à de nombreux domaines de maîtrise, Musashi fait un parallèle entre maître guerrier et maître charpentier. Ils doivent tous deux connaître les « dimensions du monde » pour élaborer des plans. Comme le maître charpentier, qui peut s’imaginer l’édifice fini en regardant le site encore vide et anticiper toutes les difficultés de la construction, le maître guerrier doit pouvoir imaginer le déroulement de la bataille, tirer parti du plan d’action, du rapport de force, des caractéristiques du terrain et des circonstances. Tous deux doivent aussi connaître les hommes de leur clan, leurs qualités, leurs défauts et leurs capacités, pour organiser l’action collective. Enfin, tous deux doivent connaître les matériaux, les outils ou les armes qu’il faudra utiliser pour parvenir au résultat escompté. Sur ce point, Musahi précise qu’il ne faut s’attacher à aucun outil ou à aucune arme, sous peine d’en dépendre. Pour un guerrier, ce n’est pas l’arme qui fait l’homme, sinon n’importe qui pourrait devenir un guerrier en acquérant une arme, mais c’est l’homme qui fait l’arme. Au cours de ses duels, Musashi utilise tout ce qui lui tombe sous la main, tout ce qui est à sa portée, souvent des bâtons et même une rame, dans son dernier combat. Pour le guerrier, n’importe quel objet peut être transformé en arme et, plus profondément encore, les armes ultimes sont le corps et l’esprit.

Dernier point, pour l’exécution d’un plan, il faut aussi savoir rythmer son effort sur celui des autres pour les diriger comme pour les combattre. Il faut adapter l’exécution des techniques à la réalité en mouvement. Savoir sentir le rythme de l’adversaire pour le contrer. Agir soi-même sur un rythme inattendu pour surprendre. C’est l’ensemble de ces connaissances qui permet de comprendre la tactique car « on ne peut devenir expert en la tactique sans avoir une vue directe et vaste ».

L’eau, symbole de la non-action, de ce qui s’adapte

Comme l’eau, l’esprit doit refléter la réalité sans idée préconçue ; comme l’eau, la tactique doit s’infiltrer dans les opportunités de chaque situation. Reprenant ce thème de Sun Tzu, Musashi insiste sur le fait que l’esprit devra être comme l’eau : refléter chaque situation pour s’y adapter. L’eau peut se réduire à une simple goutte qui s’infiltre et se gonfle en un torrent qui submerge. De même, dans le combat, il faudra doser son effort, du plus petit mouvement, à l’attaque décisive. L’adaptation s’applique également aux techniques et aux méthodes. La répétition ou l’imitation des techniques ou des méthodes est insuffisante, il faut les adapter à ses possibilités, à sa personnalité et à son propre corps. Musashi souligne que la lecture de son livre ne saurait guider l’étudiant à elle seule. Les mots ou les conseils ne suffisent pas, il faut adapter ce qui est dit à son propre corps. Après chaque explication, Musashi conclut par « Entraînez-vous bien », « Réfléchissez-y bien », ou encore « Exercez-vous bien » : aucune technique ne peut être utilisée sans avoir été longuement pratiquée et adaptée.

Autre principe fondamental, pour que le comportement tactique puisse s’adapter à n’importe quelle situation, il doit d’abord être adapté à la vie quotidienne. Comportement tactique et comportement quotidien doivent se confondre à un point tel qu’on puisse appliquer la tactique à chaque moment de la vie courante sans même changer de disposition d’esprit . Si la capacité à combattre dépend d’un préalable, comme échauffer son corps, concentrer son esprit ou préparer une arme, on ne peut être prêt lors d’une circonstance inattendue. Le comportement quotidien doit intégrer en profondeur les principes des arts martiaux, de telle manière que même la position naturelle du corps devienne une position de combat : « L’essentiel est que le comportement quotidien devienne comportement tactique et que le comportement de la tactique devienne un comportement quotidien. »

Musashi explique aussi la nécessité de ne pas se hâter. C’est en voulant sabrer trop rapidement qu’on perturbe sa trajectoire. Le mouvement d’un expert paraît lent tellement il est naturel, mais cette lenteur et ce naturel sont des illusions : seul le travail a permis d’intégrer l’initiative, la distance, la trajectoire et l’impact sur la cible dans un même flux d’énergie, sans effort inutile ; c’est pourquoi il parvient au but plus efficacement que le mouvement d’un néophyte. « Sur le chemin le plus long on avance pas à pas. Réfléchissez-y sans vous hâter. » Pour acquérir un niveau supérieur d’exécution, on ne peut se hâter ; seul un travail patient et obstiné peut conduire au but. C’est pourquoi l’anticipation ne peut être décrétée : on ne peut acquérir les qualités nécessaires au moment de l’action, ni même juste avant ; le lent travail de redéploiement doit avoir été entrepris de longue date. La progression dans la maîtrise ne doit pas être précipitée, ce n’est pas la vitesse ou la puissance d’une technique qui importent, mais l’aisance fondée sur une maîtrise globale de la situation.

Le feu, symbole de la non-pensée, ce qui embrase, s’étend et détruit

Le feu, c’est le moment du combat lui-même, de la victoire ou de la défaite, de la vie ou de la mort. Certains, nous dit Musashi, travaillent tel ou tel aspect technique comme la rapidité, la puissance, les techniques de poing ou de pied, etc. ; mais cette manière de considérer les choses est erronée. De manière paradoxale, Musashi explique qu’il n’y a aucun moyen particulier d’emporter la victoire, la voie de la tactique est donc l’aptitude à discerner tous les moyens de prendre l’avantage.

Dans ses propres combats, Musashi n’hésite jamais à utiliser tous les moyens, que ce soit sur le plan psychologique ou matériel : dans certains combats il arrive en retard pour irriter son adversaire mais, quand on s’attend à ce qu’il arrive en retard, il arrive en avance, se cache et surgit dès la première seconde pour surprendre. Souvent il utilise un simple bâton contre un sabre, pour donner le sentiment qu’il est état d’infériorité mais, face à un sabre très long, il n’hésite pas à utiliser une rame, plus longue encore. Comme tous les tacticiens, il utilise le terrain : les points hauts pour prendre l’avantage, les endroits difficiles pour gêner les manœuvres de l’adversaire, il combat avec le soleil dans le dos, etc.

Il détaille plusieurs autres moyens pour sentir le rythme de l’adversaire et le neutraliser. « Pressez l’oreiller de l’adversaire », c’est-à-dire le manœuvrer pour casser ses initiatives. « Dépasser le courant critique », c’est-à-dire fixer sa volonté pendant le plus fort de la crise pour trouver son second souffle. À l’inverse, « faire s’effondrer l’adversaire » en utilisant ses moments de faiblesse pour porter l’attaque décisive. Savoir « devenir l’adversaire » pour anticiper ses actions, etc.

Mais aucun de ces moyens ne permet d’obtenir la victoire en soi. Pour prendre un avantage décisif, le point fondamental est d’avoir une vision simultanée de l’ensemble de la situation et du détail significatif qui permet de prendre la « décision unique ». Décision qui permet de trancher à partir d’un seul acte parce qu’elle s’appuie sur une opportunité, sur une faiblesse de l’adversaire, sur l’aspect le plus significatif de la situation. C’est cet aspect unique de la décision et de l’acte qui rend la tactique imprévisible pour l’adversaire. Une fois la décision unique prise, « soyez comme un rocher. Soyez intouchable et immuable en toutes choses ».

Le vent, le non-dit, ce qui souffle et disperse, ce qui porte et répand

Musashi utilise le mot « vent » dans le sens de « l’air du temps » pour décrire les tactiques « à la mode » dans d’autres écoles. Dans cette description critique, il analyse les maniérismes techniques et montre que chaque vision unidimensionnelle éloigne de la voie. En profondeur, il suggère aussi que « sans bien connaître les autres, nous ne pouvons bien nous connaître nous-mêmes ». Contrairement au « connais-toi toi-même » de Socrate, pour Musashi, seul l’autre peut nous renvoyer une vision lucide de nous-mêmes, une vision « réfléchie ». Le guerrier ne peut se connaître avant le face-à-face avec un adversaire, il ne peut juger de sa technique avant de la confronter à d’autres techniques. Seul l’adversaire, à travers l’instant de vérité du combat, peut renvoyer une véritable connaissance de soi, connaissance sans complaisance, marquée par la victoire ou la défaite, par la vie ou la mort. Une tradition martiale veut, qu’ayant acquis un bon niveau de maîtrise dans une école, le disciple doit quitter son maître et voyager pour connaître d’autres écoles et se confronter à d’autres styles, d’autres méthodes, d’autres techniques. Il doit apprendre d’autres manières de combattre pour valider sa technique et mieux se connaître en variant ses adversaires. Comme le vent qui attise le feu, d’autres adversaires, d’autres styles, permettent de se mettre à l’épreuve. Mais connaître l’air du temps, c’est aussi comprendre son époque, être à l’écoute, chercher à percevoir ce qui n’est pas encore dit, ce qui n’est pas encore exprimé, ce qui émerge, pour pouvoir anticiper.

Le vide, le non-soi, ce qui sépare et rapproche, ce qui se vide et se remplit

Ce dernier chapitre est centré sur l’idée selon laquelle, après avoir étudié une méthode et l’avoir confrontée à d’autres méthodes, il faut enfin s’en détacher. « On entend par “vide” l’anéantissement des choses et le domaine de l’inconnu. » Il faut s’anéantir car « la voie de la tactique est une voie libre ». Il faut oublier les règles et même son propre style pour pouvoir agir spontanément : trouver la voie, c’est s’oublier. Le vide de l’esprit permet d’agir sans idée préconçue. Le vide se remplit par l’intuition créatrice d’un art maîtrisé. Le vide sans but s’applique à n’importe quel but, il ne sert à rien pour mener à tout, il n’est nulle part pour conduire partout.

Musashi applique cette stratégie du vide à sa vie elle-même. Au cours de ses soixante duels à mort, un des fondements de sa supériorité réside dans son choix de pratiquer une errance sans autre but que le combat et un cheminement solitaire sans attache, sans avoir quoi que ce soit à défendre. Il rencontre ses adversaires au moment qu’il choisit, ce qui lui donne toujours l’avantage de l’initiative. Ayant choisi le dénuement, il est toujours en position de supériorité morale par rapport à ses adversaires qui défendent une situation sociale, des biens, une famille, etc. Musashi n’a pas de stratégie ou plutôt, ce qui revient au même, il a toujours la même : affronter son adversaire et le vaincre. Le fait d’être libre de toute obligation et de tout autre but, lui donne l’extraordinaire latitude d’être uniquement concentré sur le moyen de vaincre. Pourtant, le vide n’est pas seulement un anéantissement, il casse les barrières et les distances qui séparent de l’être, c’est un non-soi empli de potentialité. Le Gorin no Sho se termine ainsi : « Pratiquez largement la tactique ! Ne songez qu’à la justice, à la clarté et à la grandeur. Faites du vide la voie ! Et considérez la voie comme vide ! »

La spirale du redéploiement

Une boucle de rétroaction

Dans les arts martiaux, la progression fonctionne comme une spirale cyclique évolutive et qualitative. Au contraire de la conception linéaire, cumulative et quantitative d’une partie d’Échecs ou de Go, au cours de laquelle chaque coup détermine les coups à venir. Dans les arts martiaux, chaque palier de maîtrise vient remettre en question les stades précédents comme une boucle de rétroaction.

L’apprentissage commence avec la posture et l’équilibre, mais le passage au travail sur la puissance va remettre l’équilibre en cause, puis la recherche de la vitesse remettra les deux stades précédents en question, avant que la vitesse soit à son tour remise en cause par de nouvelles techniques. À chaque palier, des techniques nouvelles, des sensations nouvelles, remettent tous les acquis en perspective et montrent que la progression doit tendre vers la création de nouvelles règles, puis vers la disparition de toutes les règles. Comme le dit le dicton bouddhiste : plus on avance, plus l’horizon recule. Cette spirale de redéploiement évolutif ne concerne pas seulement l’apprentissage mais le cours du combat où les tactiques se succèdent. Prenons l’exemple des trois phases de l’apprentissage du combat : Sen, « l’initiative » ; Go no Sen, « le contre sur initiative » ; et Sen no Sen, « l’initiative dans l’initiative ». Dans le chapitre Feu, Musashi nomme ces trois façons d’attaquer : « initiative de provocation », « initiative d’attente » et « initiative mutuelle ».

Sen, « l’initiative » directe

Elle consiste à se concentrer sur une technique performante pour prendre l’initiative : « Laissez votre esprit dans le vague et ayez constamment la ferme volonté de passez à l’assaut de votre adversaire du début à la fin du combat. » Dans un duel ou dans une compétition d’arts martiaux, c’est la tactique la plus simple pour un débutant. L’esprit est « dans le vague » pour ne pas trop être perméable à la peur et il est fixé sur quelques techniques de base qui serviront à attaquer l’adversaire. Ces techniques seront choisies à partir des qualités physiques du combattant, puis travaillées de manière à être adaptables au plus grand nombre de circonstances possible. L’initiative est centrée sur l’utilisation optimale des performances individuelles.

En compétition, une telle technique est nommée un « spécial » et se travaille par la répétition intensive. À ce premier niveau, le débutant se sécurise psychologiquement en se « fermant » sur la technique choisie. Le « spécial » est une recette limitée, mais efficace. Sa faiblesse est d’être très vite repéré par l’adversaire qui, agissant en conséquence, peut annuler son efficacité. Le débutant devra donc souvent changer de spécial et entrer progressivement, de ce fait, dans un univers technique plus large. Pourtant, même à un haut niveau, le système du spécial, qui aura été plus diversifié, reste un des moyens les plus efficaces de l’initiative et de la victoire. Son double handicap formel étant, premièrement, de procurer une sensation de sécurité qui peut diminuer la vigilance et s’avérer trompeuse et, deuxièmement, de jouer plus sur une performance, nécessairement ponctuelle et limitée, que sur une compétence globale, progressive et potentiellement illimitée. C’est parce que l’homme est infiniment faible qu’il est indéfiniment perfectible. Pourtant, malgré ses limites et peut-être grâce à elles, l’initiative reste l’arme clef de la victoire car, comme le dit Sun Tzu, si l’art de la survie réside dans la défense, les chances de succès sont dans l’attaque.

Go no Sen, le « contre sur initiative », ou l’indirect

C’est « l’initiative d’attente » de Musashi qui consiste, d’abord, à laisser attaquer l’adversaire en allongeant la distance pour avoir une marge de sécurité ; ensuite, à esquiver ou à bloquer l’attaque de l’adversaire ; enfin, à passer à la contre-attaque pendant le temps de déséquilibre qui suit l’attaque adverse manquée. Le sens du rythme qui permet de contre-attaquer pendant le déséquilibre, ajoute la force de l’attaque manquée à celle de la contre-attaque.

Le « contre » est une tactique d’expert car elle est fondée sur une compétence qui annihile l’initiative de l’adversaire par un contrôle sur la distance et le rythme de l’action. À ce deuxième stade, les qualités physiques et la maîtrise technique sont complétées par l’observation de l’adversaire. La limite de la technique du « contre », c’est le face-à-face avec un autre contreur qui produit un combat statique, contracté et dangereux. Quand le niveau des combattants est similaire, la recherche de l’initiative comporte toujours un risque, mais la spécialisation dans un rôle de contreur diminue les chances de succès car la capacité de créer la surprise réside dans l’attaque. Le contreur, joueur en second, prend moins de risques qu’un attaquant mais il a aussi moins de chances de victoire. En revanche, avec le contre, ce n’est plus la performance ou la supériorité physique qui compte, mais la compétence et l’expérience ; c’est le stade de l’expert.

Sen no Sen, l’anticipation ou « l’initiative dans l’initiative »

Elle consiste, pour l’expert ou pour le maître, à laisser attaquer l’adversaire et à « entrer » dans son attaque en arrivant le premier grâce à une technique plus intégrée, donc plus juste et plus rapide. Les deux schémas les plus classiques sont : entrer à l’intérieur d’une attaque circulaire avec une attaque droite ou, au contraire, esquiver latéralement une attaque droite pour placer simultanément une attaque circulaire. L’anticipation suppose non seulement la performance et la compétence, mais tout à la fois l’assurance : de la maîtrise technique et de la performance ; de la maîtrise tactique de la compétence et de l’ouverture psychologique sur l’autre ; de la maîtrise stratégique et globale de la situation. En bref, la capacité de remporter la victoire grâce à l’aisance d’une anticipation maîtrisée.
La limite d’une tactique d’anticipation est tout simplement de postuler une supériorité car, si la supériorité d’un des adversaires est manifeste, elle peut faire paniquer son adversaire et rendre son comportement imprévisible : c’est-à-dire annuler la supériorité initiale. C’est pourquoi la supériorité ne doit jamais être postulée, ni montrée dans un combat, sous peine d’annuler toute possibilité d’anticipation. L’anticipation ne se décrète pas, elle s’exerce. Ceci revient aussi à dire que la capacité d’anticipation est d’abord mentale : elle consiste à manœuvrer l’adversaire avec les fils invisibles de l’esprit ; ensuite intuitive : c’est la capacité de percevoir les réactions de l’adversaire avant que lui-même n’en ait conscience ; et en dernier lieu, physique, si tant est que le jaillissement spontané du corps, qui caractérise l’anticipation, puisse être décrit comme tel. C’est la dimension du maître.

Maîtrise, traîtrise et rapports de force

Si chaque forme de tactique comporte une efficacité spécifique dans la conduite d’un combat, cette efficacité diminue et se transforme en faiblesse dès qu’elle s’applique systématiquement à une succession d’affrontements. Que ce soit dans la guerre, dans une compétition d’Échecs, de Go ou d’arts martiaux, répéter une tactique, c’est la rendre à la fois prévisible — ce qui diminue l’efficacité et les chances de surprise — et aveugle — dans la mesure où le comportement se coupe d’une réalité en mouvement. La faiblesse d’une tactique ou d’une stratégie découle de son efficacité même : le combat étant essentiellement un processus fondé sur le mouvement et le changement, la maîtrise qui se répète devient traîtrise. Compte tenu des aléas (motivation des protagonistes, rapport de force, contexte, etc.), le combat comporte toujours un nombre infini de possibilités ; le réduire à une technique, à une tactique ou même à une stratégie revient à se fermer l’esprit et à perdre toute possibilité de maîtrise.

Autre remarque, dans le combat, la forme de l’action dépend du rapport de force : on ne peut adopter une tactique sophistiquée que dans une relative position de supériorité. Il y a un déséquilibre profond dans un combat inégal : seul le plus fort des deux adversaires peut adopter une tactique défensive. Si l’adversaire s’avère plus fort ou plus rapide que soi, on prend un risque extrême à le laisser attaquer le premier, à lui laisser l’initiative et la liberté d’enchaîner ses techniques favorites. En situation d’infériorité ou de doute, la seule défense réside dans l’attaque et la surprise. En revanche, en cas de supériorité, tous les choix tactiques sont possibles et ils peuvent être adaptés au but poursuivi : l’attaque peut même être simplement dissuasive pour rendre un adversaire plus circonspect, pour entamer son moral et lui faire cesser le combat.

Le rythme

Dans la vitesse de l’action, on n’a pas toujours les moyens de choisir consciemment sa réaction. L’exécution est tellement commandée par le rythme, que le corps réagit souvent sans que l’esprit ait le temps d’intervenir. La maîtrise tactique de l’exécution ne consiste donc pas à choisir a priori une forme d’action mais, pour autant qu’on puisse le faire, à utiliser celle qui est dictée par les circonstances. Paradoxalement, seules la spontanéité, l’intuition du rythme, permettent de coller à l’objectif et à la situation, d’utiliser la bonne technique au bon moment et de savoir changer de tactique pour garder le contrôle du combat.
À un niveau supérieur, maîtriser le rythme d’un combat de manière raisonnée est pourtant possible en « cassant le rythme » de l’adversaire. On peut annuler les trois quarts de l’énergie et des initiatives de l’adversaire, en contrariant le rythme de son effort. Face à un adversaire concentré pour une action décisive directe, on adoptera un comportement mobile et indirect pour ne pas s’offrir en cible fixe. Face à un adversaire mobile, on se contentera d’une attitude sobre et attentive en le laissant dépenser son énergie et en guettant ses temps faibles pour agir. Maîtriser le rythme d’un combat, c’est aussi savoir modifier son propre comportement : tantôt on fermera sa garde pour dissuader l’adversaire, tantôt on l’ouvrira, en offrant volontairement une cible découverte pour induire une attaque et la contrer. Face à un combattant offensif, on augmentera la distance de sécurité pour ne pas être surpris. Face à un défenseur, on tentera au contraire de la réduire imperceptiblement pour préparer l’attaque. Face à un adversaire offensif, on adoptera un comportement circonspect. Face à un indécis, on tentera d’emblée le coup de force. Face à un adversaire fatigué, on augmentera la pression, puis on la diminuera juste avant l’attaque décisive, etc.

Enfin, maîtriser le rythme d’un combat, c’est savoir éviter les renversements brutaux de situation. À portée de la victoire, on évitera d’acculer son adversaire et de provoquer une réaction désespérée, donc incontrôlable ; on calmera le jeu pour « l’endormir », avant de s’engager dans l’attaque décisive. L’essentiel de l’exécution consistant à garder l’initiative en prenant sans cesse le rythme de l’adversaire à contre-pied et en modifiant les tactiques, jusqu’à la victoire. C’est cet élément de rythme qui fait la principale différence avec des modèles stratégiques raisonnés, tels que ceux des jeux d’Échecs et de Go, et qui fait la spécificité de l’anticipation : un art de l’exécution dont aucun calcul, aucune équation, aucune certitude, ne sauraient rendre compte.

Puissance et limites du redéploiement nippon

Le processus de redéploiement stratégique peut s’appliquer au Japon, depuis l’ère Tokugawa jusqu’à nos jours. Pendant la période Tokugawa, de 1616 à 1868, le Japon se replie sur lui-même, face à l’arrivée de la colonisation en Asie. Isolée pendant deux siècles et demi, la culture nippone opère un redéploiement culturel interne fondé sur la culture guerrière des samouraïs qui dirigent le pays et sur leur code d’honneur, le Bushido, qui devient progressivement celui de la société tout entière. Cette mutation, qui s’appuie sur le bouddhisme zen, donne naissance à une riche culture populaire (littérature, poésie, théâtre, peinture, etc.) fondée sur les exploits des samouraïs et qui se caractérise par un penchant très prononcé pour le fanatisme et la mort volontaire . Cette culture héroïque forge une cohésion nationale d’élite.

Avec l’ouverture Meiji en 1868, en moins d’un demi-siècle, grâce à cette culture, le Japon construit un État, une économie et une armée modernes qui vont faire de lui la principale puissance asiatique. Le clan de samouraïs devient également le modèle sur lequel s’appuie la création des zaibatsu, les trusts militaro-industriels qui vont drainer le développement économique du Japon. Le redéploiement nippon lui permet de faire face à tous les défis mais, dans le même temps, cette cohésion exceptionnelle devient un facteur de rigidité dans des situations imprévues comme par exemple celle du renversement du rapport de forces pendant la Seconde Guerre Mondiale.

Dans une situation d’aveuglement idéologique qui n’a plus rien à voir avec l’anticipation, tous les liens qui ont forgé la cohésion japonaise deviennent des facteurs de rigidité et de fuite en avant. Le redéploiement japonais a permis de fonder la cohésion du groupe sur plusieurs types de liens sociologiques, religieux et idéologiques, qui matérialisent le consensus national. Shintoïsme, confucianisme, bouddhisme, structures de castes, de clans, code d’honneur et nationalisme se combinent pour former un consensus extrêmement puissant qui est le fondement de l’éthique et des comportements collectifs. C’est ce qui explique pour la plus grosse part les succès du Japon au début du conflit. Mais quand la situation militaire du Japon se retourne, la puissance des liens qui ont forgé le consensus et la cohésion nationale engendrent une incapacité à se remettre en cause et à réorienter le consensus, c’est alors la rigidité stratégique et la fuite en avant des kamikazes. Le consensus nippon, lent à mettre en œuvre, est tout aussi lent à remettre en cause.

Cependant, après la défaite, la même culture guerrière formera la base de l’offensive économique du Japon, avec le succès que l’on connaît. C’est encore cette culture qui est aujourd’hui largement exportée à l’échelle mondiale par les médias japonais sous forme de films, de dessins animés, de mangas ou de jeux vidéo. Gageons que la méthode de Mushashi, dont la vie et l’œuvre sont largement repris en romans et en films dans la culture nippone, est pour quelque chose dans la pérennité de cette culture martiale.

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