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L’héritage politique latin

Civilisation latine 8

mardi 26 août 2014, par Bernard NADOULEK

La civilisation latine présente un héritage politique ambivalent nourri par ses deux traditions, gréco-latine et judéo-chrétienne. Du côté grec, dès Hérodote, au Ve siècle av. J.-C., une théorie des trois régimes montre la coexistence de la monarchie, de l’oligarchie et de la démocratie. Ces mêmes Grecs inventent la Cité et la Loi, avant que les Romains y ajoutent l’Etat et le droit. Du côté hébreu, il y a coexistence d’héritages théocratique, démocratique et monarchique. Enfin, la contradiction des héritages chrétiens, pacifiste-révolutionnaire, puis impérialiste, sera résolue par la doctrine de la séparation des pouvoirs de Saint Augustin. L’héritage politique du monde latin est donc très contradictoire depuis l’antiquité. Contrairement à la cohésion des conceptions politiques anglo-saxonne de lutte pour les libertés civiles (dans une continuité qui va des Germains, aux Anglais, et jusqu’aux Américains) ; où encore à la cohésion de la tradition dirigiste et autoritaire dans la civilisation asiatique (depuis son origine) ; la civilisation latine alterne sans cesse entre l’autoritarisme et la démocratie. Avec la Renaissance, Machiavel poursuivra cette double tradition en se faisant le défenseur de la République et l’avocat de la tyrannie ! Les Etats latins contemporains poursuivent cette tradition ambigüe.


La théorie des Trois Régimes

Dans le livre III de ses Histoires , Hérodote met dans la bouche de trois Perses un dialogue sur les mérites respectifs de la monarchie, de l’oligarchie et de la tyrannie. Nous savons aujourd’hui qu’il reflète un débat qui avait lieu dans la société grecque et non chez les Perses. Selon ce débat, il y a trois types de régime politique possibles : la tyrannie, qui est le gouvernement d’un seul (initialement le concept n’est pas péjoratif) ; l’oligarchie, qui est le gouvernement par les puissants (les guerriers, les prêtres ou les marchands) ; la démocratie, qui est le gouvernement de tous, celui du peuple. Ces régimes politiques se succèdent dans l’histoire car chacun d’eux porte en lui ses contradictions, les germes de sa dégénérescence et les oppositions qui finissent inévitablement par l’abattre. Les excès de la démocratie engendrent l’anarchie. La société se transforme alors en oligarchie avec l’inévitable prise du pouvoir des puissants. Puis les luttes entre les factions de l’oligarchie engendrent la tyrannie : un des puissants triomphe de ses adversaires, souvent avec l’appui du peuple. Enfin, l’abus de pouvoir qui transforme la monarchie en tyrannie, engendre la révolte et le retour à la démocratie. Et le cycle des transformations du politique de continuer inlassablement dans l’histoire.

La mobilité du politique

Les trois régimes se succèdent dans l’histoire et peuvent aussi exister simultanément à l’intérieur d’une civilisation. C’est le cas dans la Grèce de Périclès, où Athènes pratique la démocratie, Thèbes l’oligarchie et Sparte la monarchie. C’est aussi le cas de l’Italie de la Renaissance avec la République de Florence, l’oligarchie commerciale de Venise, les régimes féodaux du Royaume de Naples ou du Duché de Milan et la théocratie de Rome. La doctrine des trois régimes sera reprise par Machiavel, pour qui chacun d’eux a une forme dégénérée : la royauté décadente devient tyrannie autoritaire ; l’aristocratie, perdant les valeurs qui fondent sa légitimité, devient oligarchie opportuniste ; la démocratie, corrompue par la licence, devient pure démagogie. Le bien commun ne peut être assuré que par un mélange de ces trois régimes qui doivent être simultanément présents dans l’Etat pour assurer sa pérennité : un chef, pour les situations de crise ; les puissants, car rien ne peut se faire sans eux ; et le peuple, qui seul peut assurer la légitimité et la longévité du pouvoir. Ainsi, dans la culture latine, la pensée politique ne relève pas du choix naïf d’un modèle idéal mais d’une pensée critique qui doit pouvoir analyser le réel pour entrevoir le possible en fonction de l’état du monde.

La civilisation grecque

Elle fait émerger un modèle de société fondé sur la Cité (polis) et la Loi (nomos). Dans la Cité, les Egaux se réunissent sur l’Agora pour traiter de l’ensemble des problèmes à résoudre. La confrontation des points de vue dans la démocratie directe permet des solutions plus riches que celles qui peuvent émerger du cerveau solitaire d’un monarque ou de la réflexion d’une caste marquée par ses traditions. Les conflits sociaux de la Cité sont régulés par la Loi : un texte écrit, précis, élaboré par des hommes reconnus pour leur sagesse (Dracon, Solon), rendu public et légitimé après consultation. Le législateur exige aussi que les juges fassent connaître publiquement leurs arguments pour justifier leurs jugements. Les Grecs tirent une grande fierté d’être égaux devant la Loi, qui les distingue des barbares. Mais le développement démographique de la Cité va remettre en cause le fonctionnement de la démocratie directe qui, sur l’Agora, ne résiste pas à la montée des foules et des démagogues. De même, les principes trop abstraits de la Loi ne permettent plus de réguler les conflits d’une organisation sociale qui se complexifie. La séparation entre les égaux et les esclaves se complique avec des classes intermédiaires : artisans, commerçants, pêcheurs, étrangers, etc. La Cité étouffe entre ses murs.

L’Empire Romain

La civilisation latine dépasse les limites politiques de la Cité grecque et de la Loi grâce aux concepts romains d’Etat et de Droit. L’Etat permet d’intégrer l’ensemble des classes sociales et leurs conflits à une dynamique d’évolution des institutions. La plèbe non citoyenne (paysans, étrangers, immigrés, esclaves émancipés), qui n’a pas de statut politique, est incorporée au Sénat et accède progressivement à tous les postes de l’Etat. En 300 av. JC, l’accès aux fonctions sacerdotales, réservées aux grandes familles, complète l’égalité des droits. L’Etat permet donc d’incorporer toutes les classes sociales au jeu politique et d’utiliser leurs conflits comme moteur de l’évolution des institutions. Dans le même temps, l’évolution de la Loi vers le Droit permet de régler l’ensemble des problèmes concrets en traitant chaque affaire au cas par cas. Le Droit permet aussi de considérer les sujets étrangers de l’Empire comme des individus, en créant un modèle "universel" du citoyen, ce qui permet d’échapper aux liens de la tradition pour s’intégrer à un Etat de Droit. En retour, l’Etat acquiert une position monopolistique d’arbitre qui lui permet d’assujettir les citoyens en toute légitimité. Cette dynamique est l’essence du politique qui consiste à discuter et à élaborer les lois, puis à les contester et à les recréer.

Le christianisme : de la subversion à l’impérialisme théocratique

Sur le plan politique, dans l’Empire Romain, au mieux, le christianisme originel est un apolitisme subversif. "Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu"

 : nul doute que la balance penche du côté de Dieu, l’Empire apparaissant aux chrétiens comme une contingence. Au pire, le christianisme apparaît comme une doctrine révolutionnaire dont les enseignements égalitaires remettent en cause les hiérarchies instituées : ce pourquoi les Romains jettent les chrétiens dans la fosse aux lions pendant les jeux du cirque. Dès la conversion de l’Empereur Constantin, tout change. Eusèbe de Césarée construit une théologie "impérialiste" qui reconnaît à l’empereur une autorité religieuse. L’empereur est sur la terre ce que Dieu est au ciel, c’est "l’Evêque du dehors". Eusèbe de Césarée institue Constantin comme bras séculier de l’Eglise et l’investit d’une mission civilisatrice : évangéliser les barbares. Avec cet impérialisme théocratique, l’Eglise se dote d’un bras armé et l’empereur jouit d’une légitimation religieuse de son pouvoir. Constantin favorise les chrétiens dans tous les domaines et lutte contre les hérésies, arienne et donatiste. Fort de sa nouvelle légitimité, le christianisme supprime progressivement la liberté de tous les autres cultes.

Les Deux Cités et la séparation des pouvoirs

La doctrine de l’impérialisme théocratique comporte un risque. Lorsqu’en 410, les Wisigoths mettent Rome à sac, les adversaires du christianisme dénoncent le Dieu usurpateur, qui n’a pas su protéger la ville. St. Augustin prend conscience du danger d’une fusion impérialiste des pouvoirs spirituel et temporel : chaque échec temporel se transforme en crise religieuse et chaque problème religieux provoque une crise politique. Il conçoit alors une doctrine des "Deux Cités" où il théorise la séparation des pouvoirs. La Cité céleste et ses valeurs éternelles, s’oppose à la Cité terrestre, celle de l’histoire, politique et de ses contingences. Selon cette doctrine, l’essence du pouvoir politique est légitimée par Dieu, mais les régimes politiques sont de la responsabilité des hommes à qui la providence envoie le pouvoir qu’ils méritent. Une société juste aura un gouvernement intègre, une société corrompue aura des dirigeants incapables. Ainsi, on ne pourra attribuer à l’Eglise la responsabilité des échecs d’un gouvernement incompétent. Dans le domaine du politique, l’Eglise conservera toutes ces doctrines - subversive, impérialiste ou apolitique -, entre lesquelles elle oscillera selon les circonstances, tantôt au profit des faibles, tantôt des puissants. C’est la rançon de son universalité.

Les régimes politiques contemporains du sud de l’Europe et de l’Amérique Latine

L’histoire des régimes politiques dans les sociétés latines a largement illustré un phénomène de bascule des systèmes de pouvoir. Au sud de l’Europe, pendant le XXe siècle, tous les pays ont connu des mouvements de bascule de droite à gauche et de gauche à droite. La France passe du Front populaire à la Collaboration de Vichy, avant de revenir à la démocratie pluraliste. L’Espagne passe de la République au fascisme avant de fonder une monarchie constitutionnelle. De même, l’Italie, le Portugal, la Grèce, connaissent les mêmes basculements. Cela est encore plus vrai pour l’Amérique Latine. Après les indépendances, tous les pays du continent basculent dans des dictatures fortement soutenues par les Etats-Unis : la démocratie américaine s’accommode bien des Caudillos, qui préservent les intérêts économiques américains et luttent contre le communisme. Mais progressivement, à partir des années 1980, toute l’Amérique Latine revient à la démocratie. C’est le rapport ambigu et critique des Latins à la politique. Il ne s’agit pas de choisir un régime politique idéal, l’histoire les bouleverse les uns après les autres. Il faut analyser le réel pour entrevoir ou anticiper le possible.

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