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L’illusion Obama

jeudi 13 novembre 2008, par Bernard NADOULEK

Un métis président des Etats-Unis, le symbole est fort : une Amérique multiculturelle, une Amérique jeune, une Amérique capable de rebondir. Le symbole Obama a soulevé d’immenses espoirs, autant aux Etats-Unis que dans le reste du monde mais ce symbole est aussi une illusion. Nombre des espérances qu’Obama a suscitées sont contradictoires, tant aux Etats-Unis que dans le reste du monde. Comment concilier les attentes des classes supérieures, moyennes et défavorisées aux Etats-Unis ? Comment concilier les espoirs des Américains et du reste du monde ? Le tout dans l’urgence d’une récession qui s’accentue et dans des arbitrages qu’il faudra faire à chaud. Ce n’est pas d’Obama que le monde doit attendre son salut, même s’il peut y contribuer. La crise continue et, pour y parer, nous avons une occasion unique d’instaurer une gouvernance plus solidaire avec l’ONU. C’est ce à quoi l’Europe doit s’employer.


Après la crise financière, l’élection d’Obama peut apparaître comme un retour en grâce des Etats-Unis. Mais la tâche est immense et porte sur trois domaines principaux : stopper la crise financière, relancer l’économie américaine et revenir au multilatéralisme pour restaurer la place des Etats-Unis dans le monde et œuvrer à une gouvernance mondiale plus solidaire. Or non seulement ces trois objectifs sont contradictoires sur bien des plans, mais chacun d’eux repose également sur des contradictions internes.

Le sauvetage financier

Le premier objectif, stopper la crise financière, est supposé être le plus légitime, pour tous les Américains, comme pour tous les peuples de la planète. Mais tout le monde ne voit pas ce sauvetage de la même manière. Tant qu’il s’agit de restaurer la confiance des banques en baissant les taux d’intérêt pour ouvrir les robinets du crédit, de réformer les institutions financières pour qu’elles agissent avec plus de transparence, de réorganiser les normes comptables ou encore d’accroître le contrôle des actionnaires sur la rémunération et les bonus des dirigeants d’entreprise, bref de faire un léger lifting ne remettant pas le système en cause, tout cela est dans le domaine du possible. Déclarer un moratoire sur les saisies immobilières est également possible… mais pour quelques mois seulement.

Notons au passage que la baisse des taux d’intérêt est exactement le moyen employé pour résoudre la crise après l’éclatement de la bulle internet. Le seul problème est que cette baisse des taux, et le flot de crédit qui s’ensuivit, ont directement servi à gonfler la bulle des subprimes. La question est donc : quelle prochaine bulle préparons-nous aujourd’hui ? Nous avons le choix : l’énergie, les matières premières, les produits alimentaires, l’eau potable ? Quand apprendrons-nous à ne plus répéter les mêmes erreurs ?

En revanche, réguler le fonctionnement des fonds spéculatifs, des fonds de pension, des prêts bancaires ou, comme le suggère Stiglitz, réformer plus globalement le capitalisme financier, cela susciterait de fortes résistances, et pas seulement chez les fondamentalistes du marché. En bon libéral, Obama peut-il gouverner l’Amérique contre les marchés financiers ? Non, s’il s’agit d’empêcher la spéculation sur le pétrole pour empêcher la formation d’une nouvelle bulle, ou sur les produits alimentaires pour éradiquer les émeutes de la faim. Ne parlons même pas de se protéger contre les menées obscures des fonds souverains sous peine de crise diplomatique. Quant à aider la vingtaine de pays au bord de la faillite qui souffrent des rapatriements de capitaux opérés par les investisseurs institutionnels anglo-saxons, ce serait improductif et antiaméricain. Bref, Obama doit régler la crise, sans s’aliéner les libéraux de l’intérieur, dont il fait partie, sous peine de passer pour un socialiste, et sans tenir compte des victimes extérieures, sous peine de passer pour un mauvais patriote. En bref, il doit soigner les effets, sans toucher aux causes.

Le sauvetage économique

Ces mêmes obstacles s’opposent à une relance solidaire de l’économie américaine. Un New Deal à la Roosevelt est-il encore possible aujourd’hui pour Obama, sachant que les attentes à cour terme sont pressantes et que gouverner au centre signifie contenter tout le monde ? Peut-il lutter contre le chômage, qui pourrait grimper jusqu’à 9% selon certains prévisionnistes, sans opposer salariés et syndicats d’un côté, et chefs d’entreprise et marchés financiers de l’autre ? Peut-on réduire les impôts des classes moyennes et augmenter ceux des classes supérieures en maintenant un consensus national ? Peut-on sauver l’industrie de l’automobile qui n’est plus compétitive, inadaptée à la demande et dont le marché est en chute libre. Et en admettant qu’un sauvetage de l’industrie automobile, estimé à 450 milliards de $, fonctionne provisoirement, que faudra-t-il faire demain avec les compagnies aériennes ? Dans l’état de récession où se trouve l’Amérique, Obama a-t-il les moyens du moindre sauvetage industriel avec un déficit budgétaire de 1 000 milliards de $ ?

Ne parlons même pas d’un retour de l’Amérique à l’écologie, tant cela est contradictoire avec les objectifs à court terme de sauvetages industriels et de lutte contre le chômage. Excepté, peut-être, pour les encouragements à développer l’énergie solaire. Les encouragements ne coûtent pas cher et les risques seront pour les entrepreneurs. Et les autres promesses à tenir, comme pallier au manque de couverture médicale de 50 millions d’Américains, ou sauver l’école publique ? Clinton voulait s’essayer aux questions sociales dans l’Amérique conquérante des années 1990, il s’est englué sous la pression des lobbys néolibéraux. Obama pourra-t-il faire mieux, sans argent, dans une situation de crise ?

D’un point de vue plus global, Obama pourra-t-il lancer des travaux d’infrastructures et assurer ses approvisionnements en matières premières sans exacerber la concurrence internationale, notamment avec la Chine, et augmenter les inégalités avec le Sud ? Plus précisément, comment concilier les attentes matérielles américaines et celles du reste du monde sans accroître l’intensité de la guerre économique mondiale pour le contrôle des ressources naturelles ? Sans créer une rivalité économique multipolaire avec l’Europe, les pays émergents, les pays en voie de développement et les pays les plus pauvres ? Ces contradictions ne sont certes pas inédites, le problème est l’urgence dans laquelle Obama devra arbitrer les intérêts du capital et du travail, ceux des Etats-Unis et du reste du monde.

Le retour au multilatéralisme

Le troisième grand dessein prêté à Obama est de contribuer à relancer le multilatéralisme dans la perspective d’une meilleure gouvernance géopolitique mondiale. Mais ce but peut-il être atteint sans nuire aux intérêts à court terme des Etats-Unis ?

Le premier grand front est celui du rapport entre les Etats-Unis et les pays musulmans. Le premier objectif est la sortie progressive des forces militaires américaines d’Irak. Le deuxième est celui de l’intensification de la lutte contre le terrorisme en Afghanistan, ce qui implique une remise à plat des rapports avec le Pakistan. Le troisième est le face à face avec l’Iran sur les questions du terrorisme et du nucléaire. Quatrièmement, les questions de l’Irak et de l’Iran sont au cœur de la question du pétrole, qui implique également l’Arabie Saoudite et les Emirats. Enfin, au cœur du face à face entre l’Orient et l’Occident, la question du conflit israélo-palestinien, élargie à la question syrienne et à son avatar libanais. Le moins qu’on puisse dire est que l’écheveau est complexe et contradictoire. Les Etats-Unis n’ont jusqu’ici pas brillé par leur capacité d’anticipation des problèmes face aux pays musulmans. Comment penser qu’en l’absence patente de ligne politique directrice, Obama puisse agir autrement que ses prédécesseurs : au coup par coup, et en fonction des intérêts immédiats de l’Amérique ?

Les autres fronts géopolitiques sont nombreux et, dans le nouveau contexte multipolaire, il est impossible de les ordonner comme au bon vieux temps des rapports Est-Ouest. Comme à leur habitude, les Russes ont pris un coup d’avance sur l’échiquier et mis l’OTAN sur la défensive avec leur projet de déploiement de missiles à Kaliningrad. Sans compter les guerres en Géorgie, en Tchétchénie et l’arme du gaz pointée contre l’Europe. En Asie, la question du nucléaire nord-coréen reste une épine dans le flanc des alliés sud-coréens et nippons. L’Afrique continue d’être déchirée par des conflits où l’influence américaine est indirectement confrontée à la pénétration chinoise. La Chine est intouchable grâce à ses 800 milliards de dollars de réserve et presque autant en bons du trésor US. Le règlement des dossiers cubain et vénézuélien hypothèque les rapports avec l’Amérique Latine. Quant à l’alliance avec l’Europe, la confirmation de la convergence atlantique semble subordonnée à un partenariat d’égal à égal qui reste encore difficile à concevoir pour les Américains.

Les solutions à l’ensemble de ces problèmes internationaux sont concevables à moyen et long terme dans un retour au multilatéralisme et avec un renforcement des pouvoirs de l’ONU, mais comment renouer avec les institutions internationales sans abandonner une part du leadership américain, des avantages matériels qui y sont liés et s’aliéner ainsi le peuple américain qui attend des solutions immédiates ?

Obama, what else ?

Dans tous les cas, l’élection d’Obama est une bonne chose car elle change l’image de l’Amérique dans le monde. Il ne serait bon pour personne que les Etats-Unis s’effondrent et précipitent le monde dans un plus grand chaos. Personne n’a non plus intérêt à une chute trop brutale du dollar, qui perturberait les échanges internationaux. Ni que l’Amérique s’isole dans un impérialisme décadent qui accélérerait une guerre économique sans merci.

Au final, Mac Cain aurait eu la tâche plus facile car personne ne se serait attendu à ce qu’il prenne en compte les intérêts des Américains les plus pauvres ou ceux du reste du monde. Ne suscitant pas autant d’espoirs, il risquait moins de décevoir. Avec Obama, la déception pourrait être à la mesure des espoirs soulevés. Ce n’est pas sur Obama que le monde doit compter pour résoudre la crise, mais sur une meilleure gouvernance internationale et c’est ce à quoi l’Europe doit contribuer.

Dans le meilleur des cas, l’Amérique sauvée, Obama sera un grand président mais il décevra le reste du monde ; dans le pire, ce sont les Américains eux-mêmes qui le crucifieront.

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