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L’invention du pouvoir

jeudi 2 février 2012, par Bernard NADOULEK

Au néolithique, le pouvoir émerge parallèlement à la complexité croissante des rapports sociaux. Sa fonction d’organisation et de normalisation est diamétralement opposée à l’autonomie des chasseurs cueilleurs du paléolithique. A partir du paléolithique supérieur, entre Neandertal et Sapiens, nous assistons à la naissance du pouvoir institué. Grâce aux progrès des périodes précédentes, homo sapiens est passé du petit groupe de chasseurs cueilleurs d’une quinzaine de personnes, au clan, c’est-à-dire à un ensemble de familles soudées par des liens de parenté fondés sur un ancêtre commun. Le lien communautaire horizontal du groupe de chasseurs cueilleurs est devenu vertical et hiérarchique. En démultipliant le nombre de ses membres, le clan élargi permet d’assurer définitivement la survie du genre humain et, sur un plan plus technique, une certaine spécialisation de ses membres. Fini le temps où chaque chasseur-cueilleur détenait plus ou moins le savoir global du groupe. Avec le clan, les individus se forgent une spécialité et acquièrent un pouvoir personnel proportionnel à leur compétence. Les relations sociales se différencient et de la superposition des compétences va découler la nécessité d’une organisation, de chefferies, d’assemblées, de règles, de sanctions. Le temps du pouvoir global du groupe sur l’individu, naturellement légitimé par la survie, est terminé.


Le néolithique

Au néolithique, 8 000 ans avant notre ère, avec la sédentarisation, on voit apparaître des villages, puis des villes fortifiées et des royaumes qui se développent grâce à l’invention de l’agriculture, de l’élevage et la constitution de stocks alimentaires. Dans ces sociétés, les nécessités de l’organisation et de ses hiérarchies prennent le pas sur l’individu qu’elles relèguent rapidement au rang de pièce du système. Le pouvoir est devenu un système différencié, où se superposent de nouvelles catégories sociales qui s’appuient sur la richesse constituée par les réserves de ressources : les militaires gardent les stocks ou s’emparent de ceux des voisins, les fonctionnaires les comptent, les artisans les valorisent, les commerçants les font circuler, les chefs les répartissent et prélèvent leur écot.

Le pouvoir des chefs et des experts s’affirme mais, dans le même temps, le pouvoir se détache de ses représentants, se dépersonnalise et devient une fonction justifiée par l’organisation d’une société élargie. Les droits et les devoirs des membres du clan se précisent, notamment avec le devoir de solidarité qui implique tout à la fois assistance et vengeance. Le pouvoir se discute dans les conseils et les assemblées, il se négocie, se représente, se délègue, s’instrumentalise. Parfois, on divinise son détenteur, on le sacralise, on le coupe de la société à travers des rituels de rupture et d’initiation. Alors, le pouvoir, hors d’atteinte, devient souverain. Avec le néolithique et la sédentarisation, nous entrons dans le long processus de segmentation et d’assemblage qui ira du clan à la tribu, puis du peuple à la nation, en passant par toutes les formes intermédiaires des villes fortifiées, des royaumes et des empires. La conception moderne du pouvoir institué est née, elle s’applique globalement à la société et s’oppose dialectiquement à la liberté.

L’organisation devient complexe, la fonction prime sur les individus, plus personne n’est indispensable, les sociétés deviennent autoreproductrices. Bientôt, les classes sociales, avec toute l’implication impersonnelle de cette expression, vont supplanter les groupes humains. Le système évince les individus et leurs aspirations. Des personnages jouent un rôle important : des rois, des conquérants, des nobles, des prêtres, des commerçants, mais ils sont façonnés par le système. Un de ces acteurs vient-il à disparaître, qu’un nouveau prend sa place, aussi formaté que les précédents. D’autant que le système se développe, du village au bourg, de la chefferie au royaume, de l’empire à la nation. L’organisation, la hiérarchie et ses fonctions prennent le pas sur les rapports humains. Le politique et son pouvoir, le militaire et sa discipline, supplantent l’homme libre et le guerrier.

Du pouvoir comme réalité souveraine

Mais qu’est-ce que le pouvoir ? L’idée même de pouvoir est un paradoxe. Comme verbe, le pouvoir désigne initialement ce dont nous sommes capables : pouvoir personnel, pouvoir de penser, de dire, de faire. Une capacité impliquant puissance et énergie. Cependant, dans la superposition des antagonismes qui caractérise les groupes humains, le pouvoir, comme nom, est devenu autonome. Pouvoir : le nom s’oppose au verbe. Même s’il reste le plus souvent incarné par un chef, le pouvoir devient avant tout une fonction : imposer la loi et le droit, sous peine de sanction.

Le pouvoir s’est réifié, dépersonnalisé, déshumanisé et finit par désigner le contraire de ce que nous "pouvons". Il désigne les contraintes de la vie quotidienne qui brisent nos aspirations. Les innombrables routines sociales et professionnelles dans lesquelles nous sommes englués et que nous n’avons pas le "pouvoir" de changer. Le pouvoir incarne notre soumission au système, à la logique du moindre mal qui renforce nos renoncements. De ce fait, le concept de pouvoir est étendu à tous les phénomènes contraignants qui nous gouvernent, tels que le déterminisme, pouvoir issu du passé, la nécessité, pouvoir s’exerçant au quotidien ; seul l’avenir n’est pas dicté. Le pouvoir est devenu réalité souveraine.

Pourquoi nous soumettons-nous ? Pourquoi abandonnons-nous nos rêves ? Pourquoi occultons-nous si vite l’esprit de liberté qui fait battre nos cœurs, bouillonner notre sang, vibrer nos esprits ? Pour un confort matériel abrutissant ? Une réussite trompeuse ? Par lâcheté, cupidité, stupidité ? Oui, tout cela et plus encore. Nous pouvons être cruels, fanatiques et meurtriers. Pris collectivement, nous sommes pires encore. Le XXe siècle qui vient de se fermer a non seulement donné l’exemple de deux guerres mondiales et d’une boucherie industrielle mais, plus encore, nous avons conçu les camps de la mort, nous y avons précipité des millions de victimes innocentes. Et les mêmes phénomènes se poursuivent aujourd’hui sous des formes à peine différentes : purification ethnique, affrontements identitaires… Le fait commun à toutes les horreurs d’envergure est que nous les commettons sous l’emprise du pouvoir. C’est une circonstance aggravante. Pourquoi faisons-nous de telles choses ? Il y a de nombreuses explications et théories sur le pouvoir et la soumission à l’autorité. Et elles contiennent toutes une part de vérité. En voici quelques-unes.

De la servitude volontaire

En 1548, dans son Discours sur la servitude volontaire, Etienne de La Boétie, jeune homme de 18 ans, va être le premier dans l’histoire à se demander naïvement pourquoi nous supportons des tyrans qui n’ont que la puissance que nous leur donnons ? Pourquoi la servitude est-elle volontaire ? Parce que, selon La Boétie, l’oppression du tyran est relayée par celle de ses courtisans, de ses ministres et par toute la pyramide hiérarchique du pouvoir qui s’établit du sommet à la base de la société. L’existence même de cette pyramide du pouvoir et les motivations qu’elle suscite chez ses adeptes démontrent que la plupart des hommes sont prêts à tyranniser leurs semblables sans remords, en fonction de leur intérêt.

En 1651, Dans le Léviathan, le philosophe Thomas Hobbes nous explique que "l’homme est un loup pour l’homme", que l’état naturel est "la guerre de tous contre tous" qui menace la société en permanence. La seule manière de nous obliger à réfréner nos instincts meurtriers est de créer une puissance commune, un Etat au pouvoir absolu, qui impose la loi grâce à la crainte du châtiment. En 1938, un des disciples moderne de Hobbes, Carl Schmitt, va plus loin. Pour lui l’Etat est d’abord l’instance qui désigne l’ennemi car une société se définit en opposition aux autres. La guerre est donc l’acte politique par excellence, consistant à combattre l’ennemi identifié et à lui imposer sa volonté. Alors que pour Hobbes l’Etat est le moyen de brider la violence "naturelle", la guerre de tous contre tous, par un curieux retournement, pour Schmitt, c’est au contraire l’Etat qui est la principale cause de la guerre. Mais dans les deux cas, le pouvoir est concrètement la source de toute servitude.

Plus proche de nous, en 1979, dans Nous et l’Occident, un dissident soviétique, Alexandre Zinoviev, se demande pourquoi nous sommes des esclaves ? Bien que sa question concerne les Soviétiques confrontés à la dictature communiste, sa réponse est universelle : la soumission apporte initialement un soulagement ! Une des grandes tentations humaines est de vivre en troupeau, sans grandes responsabilités, sans travail trop ardu, sans obligations de se dépasser, pourvu que nos besoins élémentaires soient assouvis. La responsabilité individuelle, l’effort pour s’élever dans la société, la dure exigence du progrès, sont ressentis comme un fardeau pour une majorité. Pour cette majorité, la soumission permet de mettre à l’écart cet instinct de survie si lourd à porter. C’est pourquoi la dictature apporte initialement un soulagement au plus grand nombre. Puis, quand arrivent la répression, les gardes-chiourmes et les bourreaux, il est trop tard pour faire marche arrière. La soumission par la terreur s’est faite insidieuse, relayée par la police et la bureaucratie, fonctionnant dans le plus grand secret (Hannah Arendt, 1972). La soumission est devenue "naturelle" et la condition générale d’esclave est compensée par la possibilité pour chacun de dénoncer et de tyranniser ses semblables.

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