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L’ouverture chinoise et le jeu de Go

jeudi 22 mai 2014, par Bernard NADOULEK

Depuis les années 80, l’Etat communiste a entrepris des réformes économiques à travers une stratégie de développement qui s’apparente au jeu de Go. En 1979, la Chine commence l’ouverture des premières Zones Economiques Spéciales (ZES), laboratoires d’expérimentation de l’économie de marché. Les investisseurs étrangers qui créent des entreprises destinées à l’exportation se voient offrir des conditions très avantageuses : fiscalité, tarifs douaniers, coût de la main-d’œuvre. Les recettes en devises sont laissées à la libre utilisation des investisseurs. L’expérience ayant été concluante, en 1984, le gouvernement autorise la création de villes "libres" qui vont rapidement se multiplier. Ces villes, qui possèdent une base industrielle et commerciale, ont été autorisées à sélectionner autour d’elles des "Zones de Développement Economique et Technologique" (ZDET) destinées à accueillir des projets bénéficiant d’avantages équivalents à ceux des ZES. En 1985, le pouvoir central passe à la création de "Zones Economiques Ouvertes" (ZEO), situées dans les deltas méridionaux, et destinées à accueillir des entreprises exportatrices disposant de technologies avancées. Aujourd’hui, il existe une multitude de régimes locaux d’expérimentation.


L’ouverture méridionale

En termes de jeu de Go, la stratégie offensive d’ouverture économique commence au Sud, dans les provinces méridionales où les ZES sont les premières zones d’influence de l’économie de marché connectées au monde entier, par le biais des investissements de la diaspora. Ces zones d’influence sont ensuite multipliées et connectées avec les villes libres puis les zones d’influence s’étendent et se transforment en territoires avec les ZEO. Enfin, les territoires s’étendent progressivement vers l’intérieur et le nord de la Chine. Les résultats de cette stratégie ne se font pas attendre : au début des années 90, la production industrielle a progressé d’environ 30% dans l’ensemble des zones spéciales et la moyenne nationale se stabilise aux environs de 20%. La réussite de cette stratégie de Go, visant à la diffusion progressive des réformes en Chine parle d’elle-même. La principale faiblesse de cette stratégie d’ouverture était la situation des 370 000 entreprises publiques qui combinaient vétusté des équipements et effectifs pléthoriques. Le secteur public en déficit ne tenait qu’avec l’aide de l’Etat, sans lequel beaucoup d’entreprises étaient incapables de payer les salaires. La modernisation de ces entreprises d’Etat aura été réglée à grand renfort de privatisations et de partenariats étrangers.

Conglomérats chinois

Dans les années 1990, les plus importants conglomérats sont des entreprises d’Etat aussi diversifiées que les majors nippones. L’entreprise en Chine est également attachée à l’idéal antique d’autarcie des communautés villageoises qui visaient à développer une activité auto-suffisante. Shougang, un des principaux conglomérats d’Etat situé dans la banlieue de Pékin, employait 220 000 salariés. Shougang est originellement une aciérie qui s’est diversifiée dans les nouilles, les vélos, les vêtements, les immeubles d’habitation, les hôtels, les machines-outils, les ordinateurs, qui possédait la banque Huaxia, une flotte de bateaux, une mine de fer au Pérou (achetée 120 millions de dollars), elle lançait des OPA sur des sociétés de Hong-Kong et s’associait avec des Américains ou des Japonais pour créer des joint-ventures. Bashoan, situé près de Shanghaï, employait 120 000 salariés avec des activités comparables à celle de Shougang, mais c’était aussi une ville. Autour de son aciérie, il y avait les logements des salariés, les magasins où ils s’approvisionnaient, les écoles pour leurs enfants, les hôpitaux, etc. Bien que les entreprises chinoises se soient modernisées, c’est leurs dimensions de conglomérats qui ont permis la monté en puissance du dirigisme chinois.

La puissance chinoise face à la crise de 2008

Dans les années 2000, la Chine modernisée est devenue la deuxième puissance mondiale après vingt cinq ans de croissance ininterrompue. Face à la crise financière de 2008, la Chine a subit des dommages collatéraux importants : croissance en berne, exportations en chute libre, 600 000 faillites de PME, explosion du chômage, etc. Les Chinois sont d’autant plus furieux qu’ils disent n’avoir aucune responsabilité dans la cupidité spéculative qui a alimenté la bulle financière en Occident. Cependant, grâce au confucianisme et au taoïsme, la Chine va mieux résister à la crise que les pays occidentaux. Le confucianisme met les valeurs familiales au premier rang. Sur le plan économique, cela signifie que les Chinois investissent leur épargne privée ou leur réserve de change dans des biens durables (la protection de la famille implique des investissements à long terme) et non dans des obligations spéculatives, c’est ce qui a mieux protégé les avoirs chinois dans l’effondrement de la bulle financière. D’un point de vue taoïste, la Chine a pu appliquer une politique de relance capitaliste de manière très communiste : ouvrant ou fermant les robinets du crédit selon les circonstances et planifiant le renouvellement des infrastructures, avec tout l’autoritarisme du dirigisme chinois.

La pénétration des marchés étrangers

C’est le Japon qui a mis au point les stratégies d’infiltration industrielle qui seront reprises par tous les pays d’Asie pour conquérir le marché mondial. La stratégie consiste en une infiltration par le bas de gamme puis par une remontée de gamme. Les investissements pour une production bas de gamme sont limités et la pénétration des marchés étrangers est facile car c’est un secteur peu protégé. Du point de vue social, des produits moins chers facilitent la consommation des ménages modestes et, corollairement, la paix sociale. Du point de vue industriel, dans un premier temps, les leaders occidentaux s’inquiètent peu : ils font l’essentiel de leur profit sur le moyen et haut de gamme et ils ne sont attaqués que sur les segments les moins rentables. Les groupes asiatiques peuvent ainsi ajuster les problèmes de distribution et effectuer des études de marché, sans subir trop de pression. L’entrée sur le bas de gamme leur permet alors de développer l’outil industriel jusqu’à ce que la production de masse amène à des économies d’échelle et que la courbe d’expérience donne les moyens de submerger le marché en améliorant la rentabilité et la qualité. On opère alors une stratégie de remontée de gamme, qui va permettre de porter la concurrence sur le moyen puis le haut de gamme.

De l’asphyxie concurrentielle à la délocalisation

Dans les années 1980, on a vu ce schéma d’infiltration, inspiré de Sun Tzu, se reproduire sur de nombreux marchés grand public : textile, électroménager, téléviseurs, informatique, automobiles, etc. Cette stratégie s’était répétée sans susciter de prise de conscience chez les Occidentaux convaincus de la supériorité de leurs produits. Ensuite, une fois que les Asiatiques ont développé leurs capacités industrielles et technologiques, il était trop tard pour réagir car, en se repliant sur le haut de gamme, les Occidentaux avait perdu leurs propres capacités de production de masse. Or il est plus difficile de revenir à la production de masse, en raison des coûts d’entrée de l’industrie, que de développer du haut de gamme sur une base industrielle solide. Une fois leurs concurrents éliminés, les Asiatiques augmentent leurs prix pour revenir à la rentabilité et rachètent les derniers spécialistes occidentaux et leur savoir-faire. Dans les années 1990, cette confiscation industrielle va plus loin avec les délocalisations. Ayant établi leur supériorité industrielle, les pays asiatiques passent au dumping social en proposant aux multinationales occidentales de devenir leurs sous-traitants pour les faire bénéficier de leur bas coût de main d’œuvre. Ce faisant, l’Asie infiltre l’industrie occidentale.

Batailles concurrentielles contemporaines

Elles se jouent sur deux plans. D’une part, dans la concurrence entre multinationales asiatiques et occidentales. D’autre part, dans la concurrence entre pays asiatiques et occidentaux. Dans la concurrence entre les multinationales, la structure des grands conglomérats asiatiques leur donne des moyens offensifs et défensifs. Pour l’offensive, leur diversification permet aux conglomérats de mener de féroces batailles de dumping en baissant leur marge sur un produit, ce qu’ils équilibrent par leurs autres activités bénéficiaires. Pour la défensive, dans une bataille concurrentielle sur un produit, d’une part, ils ne sont attaqués que sur un très faible pourcentage de leur activité et, d’autre part, les ressources des secteurs attaqués peuvent être redéployées vers des secteurs en développement. Dans la concurrence entre pays occidentaux et asiatiques, les Occidentaux avaient d’abord pensé que, même s’ils perdaient leurs bases industrielles, d’une part, la sous-traitance leur permettait d’augmenter leurs bénéfices et, d’autre part, ils gardaient la plus grosse part de valeur ajoutée (R&D, marketing, publicité). Mais ces avantages s’avèrent fragiles : l’augmentation des prix du pétrole et des transports entame leurs bénéfices. L’Asie rattrape alors son retard en R&D et ses entreprises se tournent vers son marché intérieur.

Le défi

Malgré la puissance croissante des pays d’Asie, une grande partie de leurs populations reste pauvre. Or, pour généraliser un bon niveau de développement, l’Asie et surtout la Chine, se heurtent à de nombreux obstacles. D’abord leur propre capitalisme sauvage, qui accroît les inégalités. Ensuite, une frénésie de consommation qui s’exprime au moment où le capitalisme occidental la voit régresser. Enfin, la raréfaction des ressources naturelles, qui limite le développement mondial. Pour peser presque 45% de la production manufacturière mondiale, "l’usine du monde" transforme environ 45% des ressources mondiales, ce qui lui a permis d’enrichir 30% de sa population. Dans les prochaines décennies, pour élever le niveau de vie d’une majorité de sa population, la Chine aurait besoin de la totalité des ressources mondiales ! Grâce à ses réserves budgétaires, la Chine, fer de lance de l’Asie, a mis en place une politique d’acquisition de ressources en Afrique, en Amérique Latine et dans le monde musulman. Mais cette sécurisation de ses approvisionnements se fait dans le contexte d’une guerre économique et cette accaparation lui donne l’image d’un impérialisme prédateur, difficilement acceptable pour le reste du monde. Surtout que la Chine passera bientôt de la 2e à la 1ère place de l’économie mondiale.

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