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La conquête de l’espace

lundi 9 juin 2008, par Bernard NADOULEK

Un des aspects les plus décisif de l’évolution du XXIe siècle consiste en une nouvelle phase de l’épopée du genre humain : la conquête de l’espace. Il ne s’agit pas encore de conquérir des planètes, ce qui est encore très loin de nos possibilités scientifiques et technologiques, mais d’apprendre à vivre dans l’espace, à en tirer notre énergie, ce qui est déjà le cas de la station spatiale internationale qui utilise l’énergie solaire, et, à terme, d’en tirer nos moyens de substitance. Cette conquête, déjà amorcée par une première ceinture industrielle de satellites, ne relève pas seulement d’un projet d’exploration, mais d’un « principe de précaution » qui répond à trois problèmes cruciaux : d’abord, le phénomène de dégradation écologique de notre environnement, ensuite, la manière dont ce phénomène est aggravés par l’accélération d’un modèle de développement de plus en plus prédateur de ressources et, enfin, par le risque et les conséquences possibles de la prolifération des armes de destruction massive. La conquête de l’espace permettra de rendre la survie du genre humain indépendante d’un écosystème menacé et nous donnera accès à un potentiel de développement illimité.


L’espace de haut en bas

Aujourd’hui, si cette conquête figure bien déjà dans les programmes d’investissements et les projets des puissances spatiales, c’est moins « de bas en haut », en direction de la galaxie, que « de haut en bas », en direction de la terre grâce l’œil du satellite. Les premiers résultats tangibles de l’exploration spatiale ont été de stimuler les industries de pointes, ainsi que la science et les technologies des puissances spatiales, dans des domaines très nombreux et dans des proportions sans précédent. Ensuite, le spatial a été l’occasion de mettre en place un processus de coopération scientifique et technologique international qui s’est développé à une échelle également sans précédent. Jusqu’ici, le génie individuel aura été le principal moteur des découvertes mais aujourd’hui, la coopération internationale témoigne de l’avènement d’un génie collectif. Enfin, la principale réalisation spatiale, dont l’intérêt n’est plus aujourd’hui à démontrer, est celle du réseau de satellites que l’industrie spatiale a mis en place autour de notre planète.

Comme le montre le livre de José Achache, Les sentinelles de la terre, (Hachette, 2004) les projets actuels les plus avancés concernent principalement la manière dont les services rendus par les satellites impactent notre mode de vie : aujourd’hui avec le téléphone, la télévision, le GPS, la surveillance météo, la géodésie, la cartographie, le relevé des ressources terrestres ; demain avec la sécurité militaire, civile et sanitaire, avec des systèmes de surveillance de la pollution atmosphérique et de l’environnement, de repérage des dégazages sauvages des bateaux, de prévision des catastrophes ou des épidémies, d’aide aux équipes de secours, etc. Les États-Unis, qui commencent à penser à la colonisation de la Lune, y voient surtout des possibilités de renforcer leurs systèmes d’armes, contrairement à l’Europe qui y voit surtout des possibilités d’extraction et d’exploitation de minerais ou d’autres ressources. L’Agence Spatiale Européenne a mis en place un programme d’exploration lunaire pour ce début du XXIe siècle. Après une étude approfondie de la Lune et de ses ressources, qui sera effectuée avec du matériel mis en orbite par Ariane 5, la mission sera menée par des robots pilotés depuis la terre qui, dans un premier temps, surveilleront l’activité géologique lunaire. Dans un deuxième temps, les ressources lunaires (titane, aluminium, fer) seront exploitées et des expériences scientifiques seront réalisées dans des laboratoires construits par des robots. Enfin, dans un troisième temps, la lune servira de poste avancé pour des explorations plus lointaines. En résumé, à court terme, l’utilisation de l’espace est plus destinée à améliorer la vie sur terre, ce qui promet déjà des progrès considérables, qu’à nous lancer dès maintenant à la conquête de l’espace et des planètes de notre galaxie. Et pour cause : nous sommes encore loin d’être capables d’atteindre des planètes susceptibles de colonisation. Dans le système solaire, les distances entre les planètes se comptent en millions de kilomètres et les étoiles les plus proches de la Terre sont situées à plus de quatre années lumière. Nous sommes encore plus loin de pouvoir « terra-former » une planète, c’est-à-dire, d’y créer un écosystème et une atmosphère terrestres. Il faudra donc encore beaucoup de temps et de découvertes scientifiques savoir s’il est possible de « coloniser » d’autres planètes.

L’espace de bas en haut

En revanche, il existe une solution beaucoup plus à notre portée : apprendre à vivre dans l’espace. Les 160 km d’altitude de l’atmosphère terrestre qui s’étendent au-dessus de la surface de la Terre, la petite ceinture, et notre banlieue lunaire, seront les premiers pas, largement à notre portée, pour apprendre à vivre dans l’espace et ils seront notre avant-poste pour la conquête de l’univers. Nous avons mis 2,5 millions d’années pour conquérir les cinq continents. Il y a 55 000 ans que nous avons une maîtrise suffisante de la navigation pour faire les cent kilomètres de mer qui nous ont permis de conquérir l’Australie. Il nous a fallu 4 siècles pour maîtriser la navigation océanique à l’échelle industrielle. Un siècle pour la navigation aérienne. Il y a moins d’un demi-siècle que nous pratiquons la navigation spatiale et celle-ci nous ramène à un défi aussi vertigineux que celui des 2,5 millions d’années que l’homme du paléolithique à mis pour conquérir les cinq continents. Luc Mary, dans son Voyage au bout de la galaxie (JMG, 2003), compte sept étapes pour parvenir jusqu’à la galaxie d’Andromède, à 27 000 années-lumière de la terre. La première étape nous offre une sphère d’expansion d’un rayon de 30 minutes-lumière dans laquelle, outre la Lune, deux planètes, Mars et Vénus, seront nos premiers objectifs. La deuxième étape nous amènera à 5 heures-lumière de la Terre. Autour de planètes géantes, comme Jupiter, Saturne ou Uranus, plusieurs satellites sont autant de « nouvelles terres en devenir ». Avec la troisième étape, commence un grand voyage de 5 années-lumière qui nous conduira jusqu’aux frontières du système solaire, à Pluton, au réservoir de comètes du nuage d’Oort et à Alpha du Centaure. Et ainsi de suite jusqu’aux espaces infinis que nous scrutons, grâce aux sondes interplanétaires et aux radiotélescopes, pour y déceler d’éventuelles formes de vie. Chacune de ces étapes représente un espace de colonisation et chaque planète un éventuel réservoir de ressources.

Il est difficile d’essayer de prévoir les délais de cette conquête, qui dépendent de l’évolution scientifique et technologique, mais il est plus facile d’en imaginer les premières modalités sans le moindre recours à la science-fiction. Au cours de nombreuses discussions avec des scientifiques ou des ingénieurs pendant mes séminaires ou mes conférences pour les industries spatiale, j’ai pris conscience du fait qu’avec la nouvelle dynamique mondiale de communication scientifique et de progrès technologique, l’entrée dans l’ère industrielle du spatial largement entamée. Une deuxième phase prolongera ce développement industriel avec les laboratoires puis les usines mises en orbite par les puissances spatiales, puis par des entreprises privées. Ce sont les employés de ces laboratoires et de ces usines qui habiteront l’espace, d’abord, de manière intermittente pour y assurer la maintenance, puis de manière de plus en plus prolongée, dès que nous aurons réussi a rétablir la gravité terrestre à bord des vaisseaux spatiaux et à y créer un confort suffisant. Le processus se poursuivra avec la création d’un véritable habitat spatial, peut-être sous forme d’« écosphères » capables de recevoir des petits groupes humains. Très vite, ces écosphères pourront s’amalgamer par petites grappes pour former des villages puis, progressivement, par d’immenses grappes qui seront l’équivalent de nos villes actuelles, avec leurs entreprises, leurs centres commerciaux ou leurs centres de loisirs. Ainsi émergera une première forme de colonisation spatiale.

Entre temps, l’épuisement des ressources énergétiques terrestres nous aura poussé à mettre au point une source d’énergie illimitée, bon marché et non polluante. Plusieurs hypothèses sont envisagées à ce sujet et, selon Luc Mary déjà cité, la plus vraisemblable est celle de l’hélium 3 que nous tirerons du sol lunaire, et qui devrait nous permettre la maîtrise de la fusion thermonucléaire. Avec l’épuisement des ressources pétrolières auquel nous serons confrontés dans moins de cinquante ans, nous n’avons pas d’autre choix que d’aller dans ce sens. Même si des énergies alternatives tirées du soleil, du vent ou des marées peuvent demain suffire aux besoins domestiques locaux, il faudra un nouveau bond technologique pour alimenter nos véhicules terrestres, maritimes, aériens ou spatiaux. Un autre pas décisif sera franchi avec la production en série de vaisseaux spatiaux et, surtout, avec la commercialisation de vaisseaux privés. Pourquoi privés ? Premièrement, parce que la conquête spatiale sera beaucoup plus rapide et beaucoup plus aisée si elle est menée de manière décentralisée et multiforme, sans bureaucratie. Deuxièmement, parce qu’il est facile de prévoir que, dans un contexte d’économie libérale, des entreprises financeront des explorations pour découvrir de nouvelles richesses, de nouveaux gisements de ressources. Aujourd’hui, il est vrai que les ressources de l’espace, comme celles du fond des océans, reviendraient bien trop cher à transporter, mais il n’en sera plus de même quand on pourra les exploiter sur place. C’est à partir de ces nouveaux bonds technologique et de l’occupation de notre banlieue spatiale que la conquête de l’espace commencera vraiment.

Epopée spatiale

Les principales objections faites par les scientifiques, avec lesquels j’ai débattu de la conquête et de la vie dans l’espace, ne portaient pas sur la faisabilité d’une telle entreprise, dont seuls les délais sont incertains, mais sur l’idée selon laquelle les hommes ne sauraient vivre dans l’espace. La colonisation d’autres planètes, perspective infiniment plus complexe et plus éloignée, ne soulève pas d’objection particulière, mais l’idée de vivre dans l’espace, c’est-à-dire dans des vaisseaux spatiaux, provoque de vives polémiques. Les hommes utiliseraient des bateaux, des avions ou de vaisseaux spatiaux, pour se rendre d’un point à un autre, mais ne sauraient y vivre. Rappelons, d’abord, qu’il reste encore quelques peuples nomades, même si ils ont de moins en moins nombreux. Rappelons, ensuite, que l’humanité n’a jamais cessé de développer de nouveaux modes de vie, de nouvelles formes de sociabilité. Rappelons, enfin, que nous avons pratiqué le nomadisme pendant 2,5 millions d’années, c’est-à-dire pendant plus des neuf dixièmes de l’histoire humaine, mais qu’il n’a fallu que quelques siècles pour passer à la sédentarisation. D’autres scientifiques refusent même d’envisager l’idée selon laquelle nous puissions vivre en dehors de la terre et pensent que le progrès technologique et scientifique doit principalement servir à restaurer notre écosystème. Le problème est que nous ne savons pas dans quelle mesure la dégradation de notre environnement est réversible. D’autre part, comme nous le dit Konstantin Tsiolkovski, cité par Luc Mary, un des pères de l’astronautique soviétique mort en 1935 : « La terre est le berceau de l’humanité, mais on ne reste pas toute sa vie dans un berceau ».

Une autre raison, plus profonde encore, qui nous pousse vers l’espace, tient aux qualités intrinsèques de la nature humaine. La grande migration des origines de l’humanité témoignait moins de la nécessité de trouver de nouveaux territoires de chasse, que d’une volonté d’exploration, de dépassement. L’esprit d’aventure et la soif de connaissances sur le monde sont des traits spécifiquement humains Comme le souligne, Emmanuel Anati, l’humanité ne se lance pas dans les conquête seulement sous l’empire de la nécessité mais pour poursuivre son épopée. Nous reviendrons à l’esprit d’aventure que l’Europe a déjà connu, non seulement au paléolithique, mais il y a cinq siècles, avec l’exploration océanique puis la découverte du Nouveau Monde. L’Europe qui, comme au XVIe siècle, dispose des technologies nécessaires pour la première étape de cette conquête, et qui a une vision moins militarisée de l’espace que celle des États-Unis, peut jouer un rôle clef dans la coopération spatiale internationale des prochaines décennies.

La conquête de l’espace n’éliminera aucun des maux de l’humanité. Les guerres, les crises économiques continueront. La conquête spatiale permettra simplement à l’humanité d’assurer sa survie qui ne dépendra plus de l’impact de ces crises sur notre planète d’origine. L’épopée des civilisations continuera, avec ses aspects les plus noirs, les plus irrationnels, les plus absurdes, mais aussi avec ses aspects les plus altruistes, les plus éthiques, les plus inspirés. Si nous voulons faire aussi bien que les hommes du paléolithique, il nous reste donc à pratiquer la navigation spatiale pendant deux millions et demi d’années pour découvrir l’univers. Nous sommes bien au commencement de l’histoire et c’est en se tournant vers l’espace que l’humanité perpétuera son épopée.

Voir l’article de Wikipédia sur la colonisation de l’espace.

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