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La démocratie confisquée 1

Démocratie et oligarchie

mardi 3 septembre 2013, par Bernard NADOULEK

Dans l’article précédent, "La pompe à phynance", nous avons vu que l’augmentation des inégalités résulte principalement de la pression financière qui s’exerce à court terme sur l’économie mondiale. D’abord parce que la finance, principale bénéficiaire de l’évolution technologique et des flux dématérialisés, domine l’économie mondiale. Ensuite, parce que la finance s’appuie sur une demande généralisée de rémunération élevée des placements, c’est-à-dire qu’elle relève de la responsabilité collective des citoyens, des entreprises et des Etats ! Enfin, parce que l’idéologie néolibérale nous a enfermés dans le cercle vicieux d’un matérialisme destructeur.

Mais, si la finance domine ainsi complètement le monde, c’est aussi parce que les démocraties occidentales sont structurellement corrompues et que nos politiciens laissent le champ libre aux marchés financiers. Plus encore, nos régimes politiques occidentaux ne sont pas des démocraties, au sens originel que les Grecs donnaient à ce terme. Nos régimes politiques sont des oligarchies et, il y a 25 siècles, les Athéniens savaient que les oligarchies étaient structurellement corrompues par la proximité entre le pouvoir et l’argent. Il nous faut résumer les différences entre démocratie et oligarchie pour tenter de comprendre ce qu’est une gouvernance équitable. La première de ces différences est que, depuis la réforme de Clisthène en 508 av. J.-C., chez les Athéniens, la démocratie désigne ses magistrats par tirage au sort, alors que l’oligarchie procède par l’élection. "Il est démocratique […] de tirer au sort les magistrats ; oligarchique de les élire.", Aristote, Les politiques (livre 3).

Ce court article s’inspire de nombreux auteurs qui ont exploré ce sujet plus en profondeur. Parmi de nombreux ouvrages, en voici trois qui recouvrent assez bien le propos : La démocratie athénienne à l’époque de Démosthène, de Mogens H. Hansen (2003) ; Principes du gouvernement représentatif, de Bernard Manin (1995) ; Petite histoire de l’expérimentation démocratique, d’Yves Sintomer (2011). Le site militant d’Etienne Chouard contient de nombreux documents, des bibliographies et des liens vers d’autres sites traitant du même sujet.


La théorie des trois régimes

Commençons par décrire le contexte du débat politique grâce auquel Athènes a maintenu sa démocratie pendant deux siècles. Dès le Ve siècle avant notre ère, dans le livre III de ses Histoires, Hérodote met dans la bouche de trois Perses un dialogue sur les mérites respectifs de la tyrannie, de l’oligarchie et de la démocratie. Nous savons aujourd’hui que ce dialogue reflète un débat qui avait lieu dans la société grecque et non chez les Perses. Selon ce débat, il y a trois types de régime politique possibles : la tyrannie, qui est le gouvernement d’un seul (initialement le concept n’est pas péjoratif et désigne la monarchie) ; l’oligarchie, qui est le gouvernement par les puissants (les nobles, les guerriers, les prêtres ou les marchands) ; la démocratie, qui est le gouvernement de tous, celui du peuple. Ces régimes politiques se succèdent dans l’histoire car chacun d’eux porte en lui ses contradictions, les germes de sa dégénérescence et les oppositions qui finissent inévitablement par l’abattre. Les excès de la démocratie engendrent l’anarchie. La société se transforme alors en oligarchie, avec l’inévitable prise du pouvoir par les puissants. Puis les luttes entre les factions de l’oligarchie engendrent la monarchie, où l’un des puissants triomphe de ses adversaires, souvent avec l’appui du peuple. Enfin, l’abus de pouvoir, qui transforme la monarchie en tyrannie, engendre la révolte et le retour à la démocratie. Et le cycle des transformations du politique de continuer, inlassablement, dans l’histoire. Ces trois régimes peuvent aussi exister simultanément. C’est le cas dans la Grèce de Périclès, où Athènes pratique la démocratie, Thèbes l’oligarchie et Sparte la monarchie.

Pour les Athéniens, l’oligarchie était le régime le plus inégalitaire, celui qui engendrait "naturellement" la corruption par la proximité entre pouvoir et argent. C’est encore le cas de nos jours dans les pays occidentaux, où cette proximité s’est aggravée dans un système composé d’une classe de politiciens professionnels regroupés en partis politiques.

L’oligarchie corrompue

Le monde politique, tous partis confondus, subit une crise de légitimité sans précédent dans tous les pays occidentaux. Pour la France, les sondages cités par Yves Sintomer sont affligeants, un seul exemple : seuls 13% des citoyens font confiance aux partis politiques (20% pour les banques !). Les causes de ce rejet sont nombreuses. D’abord, les politiciens sont impuissants face à la mondialisation et aux crises économiques, financières ou écologiques. Ensuite, à l’échelon national, le spectacle des querelles de partis, d’appareils, quand ce ne sont pas celles des egos de chefaillons, est permanent. Enfin, l’écart entre politiciens et citoyens s’accroît surtout du fait des affaires de corruption. Bien que l’histoire nous montre d’innombrables exemples de corruption des hommes politiques et que l’actualité récente en fourmille encore dans tous les pays démocratiques, il ne s’agit pas ici de reprendre l’accusation "tous pourris", mais de montrer que l’élection fait entrer tous les politiciens dans un système où les occasions de corruption matérielle et intellectuelle sont tellement nombreuses que très peu parviennent à y échapper.

Les possibilités de corruption commencent avec la volonté de se présenter à un mandat politique. Il faut beaucoup d’argent pour se faire connaître, se faire élire et réélire. Pour cela, les politiciens et les partis politiques doivent trouver des financements. Les principales sources de financement sont les grandes entreprises ou des individus fortunés. Dès le premier sponsor trouvé, le candidat se trouve inexorablement pris dans un système où ses idées et ses actes sont influencés, car les politiciens doivent tenir compte des avis de ceux qui les financent. Cela va de demandes légales (appels d’offres, etc.) auxquelles les politiciens accorderont un intérêt préférentiel, aux affaires de corruption, dont les médias raffolent. En bref, même si l’on ne peut pas dire que tous les politiques sont achetés, ils perdent d’emblée une grande partie de leur indépendance.

Il en va de même sur le plan des idées, des promesses électorales et des politiques mises en œuvre. Le processus est aussi vieux que l’élection elle-même : on l’appelle tout simplement la démagogie. Au départ, dans la Grèce antique, la démagogie est l’art de "conduire le peuple" par des discours fondés sur la tromperie. Comment cela fonctionne-t-il ? Soit on promet à chaque assemblée d’accéder à toutes ses demandes. Mêmes quand les demandes successives sont contradictoires. Soit on dit au peuple ce qu’il veut entendre, en abandonnant toute idée originale. Pour se faire élire, un candidat doit obtenir le plus grand nombre de voix possible. S’il exprime une idée originale, il déclenche immédiatement une controverse et perd immédiatement les voix de tous les opposants à cette idée. Le plus sûr, pour se faire élire, est donc de n’avoir aucune idée personnelle et de répéter aux gens ce qu’ils souhaitent entendre. Résultat : en accédant à toutes les demandes, même contradictoires, les politiciens sont paralysés. Comme le dit l’adage, les promesses d’un politicien n’engagent que ceux qui le croient. Une fois élu, le politicien peut-il retrouver son autonomie ? Pure illusion : la pression s’accentue tout au long d’un mandat et il faudra se faire réélire…

Notons encore que la grande durée des mandats, les cumuls de ces mêmes mandats et la professionnalisation des politiciens accroissent leur dépendance au système qui les corrompt. Ce qui s’aggrave encore avec les partis politiques, qui substituent aux débats politiques une dynamique partisane. De plus, la politique est une profession rémunérée, qui génère des comportements corporatistes. Les politiques ont donc le plus souvent les mains liées et finissent immanquablement par mentir et par trahir. La légitimité politique de l’élu devient alors plus une protection pour masquer ses dérives, qu’une garantie de sa probité.

Mais, le plus important, c’est qu’entre deux élections, nos oligarchies "représentatives" dépossèdent les peuples de leur pouvoir, quand ils ne les poussent pas délibérément à l’impuissance. Les électeurs qui délèguent leur pouvoir favorisent le renforcement d’une caste d’élus, dans un système inégalitaire dont la principale constante est l’impuissance à laquelle le citoyen est voué. C’est pourquoi il nous faut maintenant observer les mécanismes de la démocratie directe héritée d’Athènes pour comprendre si elle peut représenter une alternative…

La démocratie athénienne

Athènes expérimenta la démocratie, le gouvernement du peuple, du Ve au IVe siècle avant notre ère. Depuis la réforme de Clisthène (en -508), à Athènes, le pouvoir du peuple est représenté par une assemblée de citoyens, l’Ecclésia, de 6000 membres, qui votent les lois à main levée et à la majorité simple. En - 451, Périclès décrète une indemnité journalière équivalente au salaire d’un ouvrier pour assurer la participation des citoyens les plus pauvres à cette assemblée. Tous les citoyens peuvent s’exprimer et proposer des lois devant l’Ecclésia, qui se réunit une fois par an. C’est ce droit à la parole du simple citoyen devant l’Assemblée du peuple et ce droit à proposer des lois et les débats publics qui s’ensuivent, qui fondent la démocratie.

C’est dans cette assemblée que sont tirés au sort les 500 citoyens volontaires qui constituent la Boulè. La Boulè assure la permanence de l’Assemblée, l’administre, formule les propositions de lois ou de décrets proposés par les citoyens et supervise le travail des magistrats. Un citoyen ne peut avoir plus de deux mandats d’un an à la Boulè. C’est le tirage au sort qui assure qui assure l’égalitarisme, sans lequel il n’y a pas de démocratie.

Il y a environ 700 magistrats, désignés par tirage au sort. Ces magistrats gèrent toutes les affaires politiques, économiques, militaires et religieuses. Leur mandat, non renouvelable dure en général 1 an. Les magistrats veillent à l’application des lois et prennent des décisions collégiales pour éviter toute dérive tyrannique (gouvernement d’un seul) ou oligarchique (gouvernement des puissants ou des factions). Ils assurent également l’examen préliminaire des futurs magistrats : le candidat doit être citoyen, n’avoir jamais été condamné, n’avoir jamais occupé ce poste et en être digne. L’assemblée contrôle également la reddition des comptes de ces mêmes magistrats après leur mandat et ils sont félicités pour leur réussite, ou punis pour leurs manquements. Certains experts spécialisés (les stratèges militaires et les contrôleurs financiers) sont exceptionnellement désignés par élection et peuvent effectuer plusieurs mandats pour leurs compétences spécifiques. Ce qui montre que la démocratie peut être souple et pragmatique. Ces experts sont également contrôlés par l’Assemblée et les magistrats.

Ajoutons à cela le Tribunal du Peuple, dont les magistrats et les jurés sont tirés au sort dans l’Assemblée. Les magistrats votent les lois et, avec le concours des jurés, jugent les affaires criminelles ou civiles, vérifient la légalité des décrets et contrôlent les magistrats. Les citoyens peuvent dénoncer les dérives politiques ou judiciaires des magistrats devant le tribunal. Comme nous le voyons, les Athéniens étaient des gens méfiants et leur démocratie n’avait rien d’une utopie ; et c’est pourquoi elle a perduré deux siècles.

La démocratie athénienne, qui avait été une exception, fut abattue par les conséquences de la guerre du Péloponnèse. Monarchies, oligarchies et autres régimes autoritaires l’emportèrent alors à l’échelle mondiale. Quand les révolutions anglaise, américaine et française réinventèrent la démocratie, il ne fut plus question de tirage au sort des dirigeants, mais seulement d’élection et de démocratie représentative c’est-à-dire, en réalité, d’oligarchie. Pourtant, la démocratie et le tirage au sort des dirigeants étaient bien présents dans les écrits de Montesquieu, de Rousseau, de Tocqueville et de bien d’autres, mais l’idée d’un gouvernement du peuple fut rejetée par les nouveaux régimes ! Pourquoi ?

Nous y reviendrons dans la seconde partie de cet article où nous verrons :

1. Que les caractéristiques du tirage au sort évitent la plus grande part des inconvénients de la démocratie représentative et de l’élection.

2. Que les arguments des détracteurs du tirage au sort sont le plus souvent injustifiés et que leur refus de la démocratie directe relève de toutes autres causes.

3. Que, même si le tirage au sort n’est pas prêt de se substituer à l’élection, l’évolution des sociétés modernes, de la technologie, et la crise de légitimité des partis politiques, concourent à instaurer une part croissante de démocratie directe dans la vie politique.

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