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La finance intouchable

lundi 23 novembre 2009, par Bernard NADOULEK

Après avoir déclenché une crise sans précédent en 2008, pourquoi les banques continuent-elles à spéculer plus que jamais ? Pourquoi ne leur impose-t-on aucune contrainte alors que cette spéculation contribue à l’explosion des inégalités et à la formation de bulles à venir ? La finance mondiale est-elle intouchable ?

Pour répondre à cette question, les explications circonstancielles sur la crise ne suffisent pas. Pour nous faire une idée plus juste, il nous faut relier cette crise au mouvement global de transformation que subit l’économie mondiale. Les économies occidentales sont en pleine mutation : de l’économie industrielle, nous passons à une économie dématérialisée du service, de l’information et du savoir.

La finance mondiale est à la pointe de cette transformation : quasi déconnectée de l’économie réelle, elle est entrée dans un monde virtuel où sa primauté lui permet d’imposer un rythme insensé à tous les autres secteurs de l’économie mondiale, ce qui aggrave la crise et prélude à l’apparition de prochaines bulles. Jusqu’à quand ?


La mutation postindustrielle

Dans deux de ses ouvrages, « Trois leçons sur la société post-industrielle » (Seuil 2006) et « La prospérité du vice » (Albin Michel 2009), Daniel Cohen analyse le processus de passage de l’ère industrielle à la société post-industrielle de services et d’informations. Il ne s’agit pas ici d’analyser ces deux ouvrages, mais d’en résumer quelques idées clés pour expliquer la mutation de l’économie mondiale. Puis, de compléter le raisonnement de Daniel Cohen, en montrant comment cette mutation renforce le monde de la finance et sa primauté sur l’économie mondiale.

Selon Daniel Cohen, dans la nouvelle division internationale des tâches, le travail est en Asie, les matières premières en Afrique et au Moyen Orient. Quant au capital, il reste l’apanage des pays riches qui détiennent, par exemple, 95% des fonds mondiaux investis dans la recherche et le développement (R&D). Ce capital n’est pas seulement investi dans la R&D, mais aussi dans le marketing, la publicité, la mode et les marchés financiers. Dans cette nouvelle économie, ce qui a changé par rapport à l’ère industrielle, c’est que la conception des produits est devenue prépondérante, contrairement à la période précédente où la capacité de production était un atout majeur. Aujourd’hui, avec la production automatisée et la production délocalisée dans les pays à bas salaires, c’est la conception des produits et leur mise sur le marché (marketing, publicité et distribution) qui sont déterminantes.

Dans cette nouvelle économie post-industrielle, c’est le coût de la première unité du bien fabriqué qui est onéreuse. Mais ce prototype va donner un avantage stratégique à l’entreprise. Un logiciel, très cher à concevoir, ne coûte pas cher à fabriquer et à diffuser, voire pratiquement rien s’il est diffusé par téléchargement sur Internet. Même chose pour un film, cher à réaliser, mais pas à rediffuser. Ou encore pour les médicaments, dont les molécules sont chères et difficiles à concevoir, mais beaucoup moins à fabriquer ou à mettre sur le marché. Et c’est ainsi dans beaucoup de domaines industriels où seule la première unité coûte cher. Daniel Cohen prend l’exemple de Renault qui fabriquait 80% des ses voitures dans les années 1950 et qui n’en fabrique plus que 20% aujourd’hui, c’est-à-dire la première unité. Avec ces coûts réduits de fabrication, la nouvelle économie nous fait passer à l’age des rendements « croissants », contrairement à l’industrie avec ses rendements « constants » ou à l’agriculture avec ses rendements « décroissants ». Ces rendements croissants poussent donc les entreprises à chercher le plus grand marché pour optimiser la distribution et les bénéfices sur leurs produits, autant que possible un marché mondial.

Ce nouveau contexte - rendements croissants des produits, primauté de la conception et de la diffusion aux dépens de leur fabrication - provoque deux conséquences.

La première est que l’entreprise qui bénéficie de ces facteurs ne tarde pas à acquérir une position dominante, voire inexpugnable : Google ou Microsoft sont aujourd’hui hors de portée de leurs concurrents. Cette logique monopolistique pousse à la concentration du marché : les entreprises dominantes écartent la concurrence. Tout comme les pays qui possèdent ces entreprises monopolistiques dominent les autres pays.

La seconde conséquence est que, du fait de leur suprématie économique et technologique, les firmes dominantes tendent à acquérir une force autonome et à dicter un rythme qui s’impose à tous les acteurs de l’économie mondiale. Tout comme les Etats dominants imposent leur rythme à leurs voisins. C’est ainsi que les Etats-Unis, qui combinent la puissance de leurs entreprises dominantes et leur influence sur les pays riches, exercent encore une situation hégémonique sur le monde, malgré la crise dans laquelle ils sont plongés.

Appliquons maintenant cette analyse de Daniel Cohen à l’échelle du système financier mondial.

Rendements croissants et concentration de la finance mondiale

La finance mondiale est à la fois au cœur et au sommet de la dématérialisation de l’économie. Depuis leur naissance, la finance et la bourse ont toujours été les secteurs les plus rentables et les plus risqués de l’économie. Mais cette rentabilité a franchi un nouveau palier avec la mondialisation. Dans les années 1970, avec la montée en puissance de l’informatique, la finance a été le premier secteur de l’économie mondiale à se construire un réseau planétaire d’informations et de transactions en temps réel. Depuis, le capital financier est devenu le principal bien immatériel qui circule instantanément sur un réseau planétaire. Le secteur financier, et ses milliers d’entreprises dans de très nombreux pays, occupe une position définitivement dominante par rapport à tous les autres secteurs de l’économie. Un exemple, selon une étude de la BRI, en 1999 le volume des transactions financières quotidiennes atteint 1500 milliards de dollars, soit près de 50 fois le montant quotidien du commerce mondial de biens et de services. Mieux encore, les transactions boursières sur le Forex, le marché des changes entre devises, compte aujourd’hui 3500 milliards de dollars d’échanges quotidiens.

Depuis les années 1970, le monde de la finance est devenu une industrie mondiale de pointe dont tous les acteurs sont connectés. Il ne pouvait plus se contenter d’offrir les rendements limités des actions d’entreprises ou des obligations d’Etat. Dès 1977, la banque Bear Stearns organise le premier placement public de junk bonds, les fameuses obligations pourries à haut risque et à rendement croissant, qui vont connaître un essor pharamineux dans les années 1980, avant de provoquer une crise financière sans précédent en 1989 puis en 2001. Ces junk bonds servent notamment à la généralisation du financement des opérations de LBO (leverage buy-out, ou acquisition par emprunt) utilisant un effet de levier qui apparaît d’abord comme la méthode miracle d’achat d’entreprises (notamment pour les OPA), avant que les problèmes de remboursement des dettes contractées ne mettent au jour sa fragilité. Il en va de même avec la méthode de titrisation et son produit phare : les subprimes, qui émergent avec les années 2000. Pour la titrisation, les banques, au lieu d’accorder des crédits figurant comme créances sur leur bilan, vont en faire des « titres » qui sont mis sur le marché, ce qui les transforme en actifs, et permet de se concentrer sur le cœur de métier de la banque, l’ingénierie financière. Quant aux subprimes, inutile d’y revenir après le concert d’explications des économistes qui analysent si savamment une crise qu’ils ont été incapables d’anticiper. Depuis les années 1980, les produits financiers offrent des rendements croissants plus élevés que ceux de tous les produits ou des services de tous les autres secteurs de l’économie mondiale. Du fait de ces rendements croissants, trois nouveaux phénomènes de concentration du marché se sont accentués au sein de la sphère financière mondiale.

Le premier consacre la supériorité des marchés financiers américains qui devancent largement leurs concurrents du fait de leur puissance économique, technologique et du rôle du dollar comme monnaie mondiale. Comme l’écrit Jean-Michel Quatrepoint dans « La dernière bulle » (Mille et une nuits, 2009) : « La part du secteur financier dans le PNB américain est passée de 15% en 1980 à 21% en 2006, alors que celle des entreprises industrielles est revenue de 20.8% à 12%. Plus significatif encore, la finance représente désormais 40% du total des bénéfices des sociétés américaines, contre 5% pour le secteur manufacturier » (p. 39). Un des principaux thèmes du livre de Jean-Michel Quatrepoint est d’ailleurs de montrer que même l’homme le plus puissant du monde, le Président Obama, a les mains liées face au lobby financier qui a infiltré son administration et empêche toute réforme en profondeur du système.

Le deuxième phénomène de concentration est celui de la masse de trésorerie et de profits des entreprises, ainsi que l’épargne des particuliers qui servent de base de manœuvre aux marchés financiers, base de manœuvre qui s’est accrue de manière exponentielle.

Les profits des entreprises ont connu une croissance spectaculaire. Pas seulement à cause des produits à rendement croissant décrits par Daniel Cohen, mais également parce que les multinationales paient de moins en moins d’impôts grâce à leurs filiales installées dans les paradis fiscaux. Selon Jean-Michel Quatrepoint, « En vingt ans, on a vu les multinationales payer de moins en moins d’impôts, obligeant les Etats à reporter l’essentiel de la pression fiscale sur les catégories sociales qui ne peuvent pas, elles, s’expatrier. Aux Etats-Unis, 83 des 100 premières sociétés disposent de filiales dans les paradis fiscaux. Résultat : entre 1996 et 2000, alors que l’économie américaine tourne à plein régime, près des 2/3 des entreprises n’ont pas payé d’impôts. Même phénomène en Grande-Bretagne, où un tiers des sept cents premières entreprises ont échappé au fisc en 2006 et 2007. Les grandes entreprises françaises ne sont pas en reste. Celles du Cac 40 disposent, au total, de 1470 sociétés off-shore. » (« La dernière bulle », pp. 211-212).

Pour l’épargne, dans les années 70, c’est d’abord celle des Etats-Unis, du Canada, sans oublier celle des pays producteurs de pétrole et de leurs pétrodollars, qui se sont accumulées sur les marchés financiers. Ensuite, à partir des années 80, celles des pays européens et asiatiques. Enfin, dans les années 90, celles des classes supérieures et moyennes de tous les pays en voie de développement. Selon Quatrepoint, 20% des dépôts dans les paradis fiscaux proviennent des pays en voie de développement (PVD), soit plus de 2 200 milliards de dollars. C’est trente fois ce que les PVD reçoivent sous forme d’aide. Depuis les années 2000, la généralisation des gros débits sur Internet a démultiplié la spéculation boursière en la rendant accessible aux PME et aux particuliers (voir mon article de juillet 2008, « Tous des spéculateurs »). Cette masse d’épargne s’investit tout naturellement sur le plus gros marché de la planète, c’est-à-dire aux Etats-Unis. C’est une illustration du « syndrome de Davos » : l’intégration de toutes les élites de la planète selon l’unique critère de la réussite. Et aussi de la stratégie « d’enlargement » de Bill Clinton qui, dans les années 1990, au lieu de chercher des politiques d’alliance selon le modèle de la guerre froide, voulait utiliser le statut d’hyper puissance unipolaire de l’Amérique pour attirer les élites planétaires dans son cercle d’influence.

Le troisième mouvement de concentration (qui est signalé par Daniel Cohen), est celui de l’uniformisation et de la massification des comportements au sein de la sphère financière occidentales : les sociétés d’assurance ont voulu devenir des banques, les banques de dépôt ont voulu devenir des banques d’affaires, les banques d’affaires ont voulu devenir des fonds spéculatifs. Tout le monde veut entrer sur les marchés financiers et tous ces respectables établissements, bavant de convoitise, ont ouvert des salles de marché, engagé des traders à prix d’or et se sont lancés dans la spéculation qui rapporte infiniment plus que tous leurs métiers initiaux. Comme je l’expliquai dans un précédent article, « Tous des spéculateurs », les banquiers et les traders ne sont pas les seuls responsables, puisque c’est notre âpreté collective aux gains, celle des classes moyennes et supérieures du monde entier, qui a fourni la masse de manœuvre financière globale et une justification morale aux marchés financiers en exigeant des placements toujours plus rémunérateurs.

Ainsi, la comparaison est bouclée : le monde de la finance développe sans cesse de nouvelles méthodes et des produits à rendement croissant, ce qui accélère sa montée en puissance, surtout aux Etats-Unis, et accroît la concentration du secteur financier qui domine l’économie mondiale. Non seulement la finance dicte son rythme et son cycle de bulles à l’économie mondiale mais, comme nous allons le voir, aujourd’hui, dans l’après crise, elle poursuit sa montée en puissance au détriment de l’économie réelle.

L’explosion de la finance virtuelle

Du fait de sa suprématie économique et technologique, les marchés financiers ont acquis une force autonome et dictent un rythme qui s’impose à tous les acteurs de l’économie mondiale. Nous aurions pu croire qu’après le choc boursier de septembre/octobre 2008, le monde de la finance et des banques allait modérer ses penchant spéculatifs. Il y a 40 millions de chômeurs supplémentaires sur la planète depuis 2007 (encore que la plus grande partie de ces chômeurs ne touche pas d’allocations chômage dans les pays émergents ou en voie de développement et que nous n’avons aucun chiffre sur l’évolution du niveau de vie de ceux qui n’avaient déjà pas de travail avant la crise). En 2009, la récession touche des économies représentant 85% du PIB mondial, contre 14% en 2008 (voir Atlaséco 2010, publié par Le Nouvel Observateur). Il y avait donc des raisons d’espérer que les réunions du G20 allaient installer de meilleures barrières de sécurité. Nous savons maintenant que rien n’a été fait. Que ce soit pour les fonds propres des banques, pour leur transparence comptable, pour les procédures de contrôle des agences de notation, pour les paradis fiscaux, etc., on s’est contenté de déclarations de principe, d’un léger lifting comme je l’écrivais déjà dans un article de novembre 2008, Le lifting du G20. Même la pitoyable tentative de contrôler les bonus des traders, qui consistait à prendre le problème par le plus petit bout de la lorgnette, s’est révélée vaine. Rappelons que ces mêmes mesures devaient déjà être prises après la bulle Internet des années 2000… et qu’il n’en a rien été.

Même les efforts des gouvernements et des banques centrales, qui ont inondé les banques de liquidités pour les « sauver », contribuent à la spéculation. Un article de Gold Newsletter d’octobre montre, graphique à l’appui, que l’excès des réserves des banques américaines, qui étaient à zéro de décembre 2006 à août 2008, a commencé à monter en septembre grâce aux fonds injectés par le gouvernement américain et qu’il atteignait 900 milliards de dollars en septembre 2009 ! Ces banques se sont-elles servi de cet argent pour des prêts aux ménages ou aux entreprises ? Pas du tout ! Elles l’utilisent pour spéculer plus que jamais, ce qui explique leurs profits records. Tout ceci est d’un cynisme absolu puisque les traders jouent comme jamais pour se garantir en prévision des prochaines bulles. En attendant, avec les taux planchers des banques centrales et les aides gouvernementales, l’argent coule à flot sur les marchés financiers.

Nous constatons donc un décalage total entre la finance mondiale qui jouit d’une santé insolente pendant que tous les fondamentaux de l’économie réelle sont au rouge : récession contrée artificiellement par les plans de relance, explosion de l’endettement des Etats et risques d’inflation, explosion des faillites d’entreprise, du chômage et de la misère. Pourquoi un tel contraste ne suscite-t-il aucune réaction ? Parce qu’il est parfaitement cohérent avec l’évolution de l’économie mondiale. Compte tenu du rôle dominant de la finance, les gouvernements devaient tout faire pour sauver les banques dont la faillite aurait provoqué un effondrement généralisé. Cela a été le cas pour la crise de 1929 et, compte tenu de la manière dont le système financier domine plus que jamais l’économie mondiale, cela aurait été pire en 2008. Quand nous voyons l’onde de choc qui a déferlé après la seule faillite de Lehman Brothers, nous comprenons que la finance est quasi intouchable de nos jours. Même si les gouvernements tentaient d’agir contre la spéculation, ils ne pourraient d’ailleurs rien faire puisque celle-ci pourrait continuer à partir des paradis fiscaux où toutes les banques et les institutions financières ont des filiales. En 2000, selon le FMI, les paradis fiscaux pesaient 1 700 milliards de dollars. En 2005, sept fois plus, soit 11 500 milliards de dollars. Je ne parle pas ici de paradis fiscaux exotiques, mais bien des niches les plus douillettes et les plus cancéreuses installées au cœur des pays occidentaux. Il faut rappeler que, selon le réseau pour la justice fiscale (Taxe Justice Network ou TJN), parmi les 5 premiers du classement des places financières les plus opaques figurent : 1/ l’Etat du Delaware aux Etats-Unis, 2/ le Luxembourg, 3/ la Suisse, 4/ les îles Caïmans, 5/ la City de Londres, qui arrivent loin devant les Bahamas, les Seychelles ou autres Samoa.

Ainsi, la finance et son univers virtuel de spéculation, sont aujourd’hui quasi intouchables, jusqu’à ce que de bulle en bulle, se déclenche une crise systémique dont nous pâtirons tous. Cette schizophrénie financière est la principale cause du goulot d’étranglement dont je parlais dans mon précédent article.

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