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La guerre économique mercantiliste

mardi 11 mars 2008, par Bernard NADOULEK

La guerre économique est aujourd’hui un affrontement géopolitique et mercantiliste entre les Etats. La concurrence entre les entreprises n’y occupe qu’une place marginale. Dans un contexte global de croissance des pays émergents et de conflit mondial pour le contrôle des ressources naturelles, ce retour des Etats sur le terrain de l’économie renforce les probabilités de crise du système mondial.


En 2004, pendant la rédaction de « L’Epopée des Civilisations », je commentais la guerre économique mondiale qui commençait à s’engager pour le contrôle des ressources naturelles. Le scepticisme avec lequel j’étais lu à l’époque n’a plus cours aujourd’hui car le phénomène est devenu patent et sa dynamique s’accentue, notamment dans la rivalité entre les Etats-Unis et la Chine. Ce scepticisme ne portait pas seulement sur le problème des ressources naturelles, mais également sur la manière dont l’idée même de guerre économique remettait en cause le principe de la régulation des échanges commerciaux qui est au cœur de la mondialisation libérale.

Nous commencerons donc, d’abord, par définir le concept de guerre économique, ensuite, nous analyserons les nouveau contexte mondial dans lequel cette guerre s’effectue et, enfin, nous observerons ses effets pervers potentiels dans une perspective de crise du système mondial.

Trois définitions de la guerre économique

Il y a au moins trois significations principales couramment attribuées au concept de guerre économique.

La première, la plus courante, désigne un ensemble de pratiques concurrentielles illégales ou à la limite de la légalité, telles que l’espionnage industriel, le débauchage concurrentiel, la contrefaçon, le dumping, le lobbying, l’abus de position dominante, etc. En bref, tous les moyens dont dispose une entreprise pour tenter de déstabiliser ses concurrents. Cette première définition traduit bien l’état de concurrence exacerbée entre les entreprises multinationales, mais elle relève d’une dramatisation qui consiste à glisser de la concurrence économique à l’affrontement militaire à travers une généralisation où toute forme de compétition peut apparaître comme une guerre. La définition est donc abusive.

La deuxième signification, à l’opposé de la première, porte sur les liens directs entre l’économie et la guerre : soit pour souligner l’importance de la dimension économique, industrielle ou technologique d’un conflit ; soit pour désigner des mesures économiques (telles que le blocus, par exemple) mises en parallèle avec les moyens militaires ; soit encore qu’une guerre soit menée par un Etat pour s’emparer des ressources économiques d’un autre Etat. On retrouve toutes ces idées dans la doctrine impérialiste qui désigne à la fois une politique de conquête visant à la constitution d’un empire et les rapports de domination qu’elle engendre. L’exemple historique classique est celui du colonialisme des pays européens. Le dernier exemple en date est celui de l’impérialisme américain, que certains auteurs qualifiaient d’hyper puissance pendant les années 1990, c’est-à-dire de seul pays capable de mener une guerre économique, technologique ou financière à l’échelle mondiale. Cette signification est également abusive dans le contexte actuel : d’abord, parce qu’il n’y a pas aujourd’hui de conflit significatif mené pour des raisons strictement économiques ; ensuite, parce que le seul conflit actuel qui aurait pu constituer un contre-exemple, celui de la guerre en Irak et de ses enjeux pétroliers, a bien marqué les limites de la puissance des Etats-Unis ; enfin parce que, depuis la fin de la Guerre Froide, l’Amérique n’a jamais été en position de dominer l’équilibre multipolaire qui s’est installé de manière durable, notamment avec la montée en puissance de l’Asie, de l’Inde, de la Russie, de l’Europe, etc. Cette deuxième signification n’est donc pas pertinente aujourd’hui.

La troisième signification est à la fois médiane par rapport aux deux premières et retrace la signification historique du concept de guerre économique en faisant référence à la conception mercantiliste de l’économie qui eut cours entre le XVIe et le XVIIIe siècle. Une conception fondée sur la géopolitique des Etats et sur la puissance que leur donne leurs réserves financières en or (mercantilisme espagnol), leur industrialisation (mercantilisme français), ou leur commerce extérieur (mercantilisme anglais). En bref, selon le mot d’Adam Smith, c’est « l’économie au service du Prince ». Cet intérêt des Etats pour l’économie se matérialise, entre autres, par la création concurrentielle de « Compagnies des Indes » en Angleterre, en Hollande et en France. C’est cette troisième signification que nous reprendrons ici pour désigner la manière dont les Etats cherchent aujourd’hui à promouvoir leurs intérêts économiques et ceux de leurs grandes entreprises en usant de tous leurs moyens : diplomatie, renseignement, alliances militaires, etc., pour obtenir des contrats.

Le problème est que, selon cette troisième définition, la guerre économique marque une régression du marché mondial et qu’elle engendre des effets pervers dans le contexte actuel de crise des ressources. Mais, avant d’en venir à cette régression et à ses effets pervers, il nous faut d’abord observer le principal changement du nouveau contexte économique mondial.

Les effets du renversement des rapports de force économiques
entre pays occidentaux et pays émergents

Le monde change. Avant les années 2000, à l’exception du Japon, c’étaient les pays occidentaux qui dominaient la dynamique mondiale du développement, celle des échanges internationaux et qui impulsaient le rythme global de la croissance. Cette situation s’est inversée aujourd’hui et les pays occidentaux sont sur la défensive. Ce sont les pays émergents qui impulsent l’essentiel de la croissance mondiale, qui produisent plus de la moitié des richesses de la planète et dominent les échanges internationaux, où le commerce Sud/Sud dépasse celui entre le Nord et le Sud. Ce que j’annonçais en 2004, en écrivant « L’Epopée… », est arrivé : la dynamique mondiale du développement échappe aux pays occidentaux. Comme je l’annonçais également dans un article de 2005, ce sont aujourd’hui des entreprises chinoises et indiennes qui lancent des OPA sur les entreprises occidentales.

Un des effets de ce bouleversement est le recul du fonctionnement des institutions internationales et notamment de l’OMC. En effet, au sein de ces institutions, une minorité de pays occidentaux tiennent encore les leviers de commande, alors que la majorité des pays non occidentaux ne sont plus disposés à accepter passivement les résultats des négociations internationales et revendiquent même de plus en plus activement une nouvelle répartition des pouvoirs. Comme ces revendications ne se matérialisent pas par un renouvellement des représentants décisionnaires au sein des instances internationales de décision, les représentants des pays non occidentaux en concluent le plus souvent que les institutions internationales ne servent aujourd’hui qu’à perpétuer les privilèges des pays occidentaux.

Résultat, la plupart des grandes négociations internationales traînent des pieds et particulièrement celles de l’OMC dont le cycle de Doha va d’échec en échec : crispation protectionniste pour les pays développés, non prise en compte des revendications des pays émergents ou en voie de développement (notamment la suppression des subventions agricoles aux Etats-Unis et en Europe), avec comme conséquence une aggravation accrue des inégalités, surtout pour les pays les moins avancés.

Le retour en force des Etats sur le marché mondial

Plus grave, la transparence des échanges internationaux et la non discrimination commerciale, c’est-à-dire les principes mêmes de l’OMC, sont remis en cause par la multiplication d’accords bilatéraux : plus de 50% des échanges mondiaux sont aujourd’hui régis par des accords bilatéraux. La tendance ne fait que s’amplifier. La fameuse libéralisation des échanges, qui est au cœur de l’argumentation des chantres de la mondialisation, est un échec. Les Etats préfèrent aujourd’hui les accords bilatéraux, laissant le champ plus libre à une dynamique de rapports de force. Les Etats-Unis sont largement en tête dans cette dynamique, mais toutes les puissances suivent le pas, y compris l’Europe, politique agricole commune oblige. En se multipliant, ces accords bilatéraux sonnent le glas de la transparence qui devait assurer les fondements d’une « mondialisation heureuse ». Il s’agit donc d’une guerre économique qui se fait en dépit de la volonté initiale de transparence des libéraux dans les échanges internationaux et de non discrimination commerciale. C’est donc également une remise en cause du néo-libéralisme dominant fondé sur la globalisation du marché et la mise à l’écart des Etats au profit des entreprises.

Dans les années 1990, on a trop tôt prédit la perte de puissance des Etats et la montée en puissances des entreprises globales. Malheureusement, compte tenu des enjeux mondiaux de cette guerre économique, notamment en termes de ressources et d’énergie, aucune entreprise, même à dimension mondiale, n’a les moyens d’agir à elle seule. C’est pourquoi les Etats, qui ont toujours agi dans le sens de leurs intérêts nationaux, ont repris la main dans l’économie mondiale. Il ne s’agit pas seulement de diplomatie, d’intelligence économique ou de visites de chefs d’Etat accompagnés par des chefs d’entreprise : certains Etats producteurs d’énergie (comme l’Arabie Saoudite, le Koweït, les Emirats Arabes Unis, la Russie, l’Iran, mais aussi la Chine, Singapour, la Norvège, l’Australie, le Canada, les Etats-Unis, etc.), mettent en oeuvre de véritables stratégies, appuyées par leurs fonds souverains : fonds de placements financiers détenus par les Etats, sous forme d’actions ou d’obligations, se comptant en milliards de dollars. Ces fonds sont utilisés comme armes financières par les Etats pour acquérir les technologies qui leur permettront d’accélérer leur développement national par le biais de prises de participations dans des entreprises étrangères.

C’est l’arroseur arrosé. Ces Etats, agissant avec la plus parfaite opacité, se montrent aujourd’hui plus capables que les entreprises de manipuler les marchés financiers. Grâce à leur souverainisme, les Etats maîtrisent mieux que les entreprises les nouvelles caractéristiques de la globalisation financière : flux mondiaux cosmopolites, instantanéité et ubiquité des transactions, spéculations dématérialisées qui pèsent sur l’économie des biens et des services. Face à cette offensive, les entreprises visées ne peuvent être protégées que par le biais de leur propre Etat, réduit à adopter des législations protectionnistes. Encore un démenti sans ambiguïté de la théorie libérale sur l’autorégulation par le marché. La conséquence de cette situation est la cristallisation des stratégies nationales de puissance, dont les enjeux géoéconomiques, géostratégiques et géopolitiques, deviennent indissociables.

La guerre des ressources

Les conséquences les plus néfastes de cette guerre économique mondiale concernent le domaine des ressources, des matières premières et de l’énergie, où l’affrontement se déroule comme un jeu à somme nulle. Esquissons d’abord le problème spécifique des ressources et nous reviendrons sur la notion de jeu à somme nulle, tirée de la théorie des jeux.

A propos des ressources, je résume ici l’exemple de la Chine que j’avais traité dans « L’épopée des Civilisations » et dans de précédents articles. Après presque trois décennies de croissance ininterrompue la Chine est devenue l’atelier du monde et assure aujourd’hui 40% de la production manufacturière mondiale. Pour assurer 40% de cette production, la Chine consomme donc à peu près 40% des ressources mondiales. Grâce à cette remarquable montée en puissance, la Chine a réussi à amener environ 12% de sa population à un niveau de vie similaire à celui des pays occidentaux. Le problème est que, pour amener la majorité de sa population au même niveau de vie, il faudrait qu’elle consomme pratiquement la totalité des ressources mondiales pendant les 30 prochaines années ! Ainsi, la demande chinoise fait flamber les cours de toutes les matières premières. De plus, derrière les 1 300 millions de Chinois, le même problème se profile pour 1 200 millions d’Indiens, pour 1 100 millions de musulmans, pour 650 millions d’Africains, pour 450 millions de Latino-Américains, etc. Dans l’état actuel des choses, notre planète n’a tout simplement pas assez de ressources pour assurer à ses six milliards d’habitants un niveau de vie comparable à celui des pays développés.

C’est au moment où les opinions publiques des pays occidentaux prennent conscience des limites de la croissance, induites par la limitation des ressources et par les problèmes écologiques, que les pays émergents et en voie de développement veulent, légitimement de leur point de vue, accéder à ce modèle condamné. L’exploitation exponentielle de l’ensemble des ressources naturelles provoquée par la croissance mondiale provoque donc une accélération de la concurrence mondiale et la mise en place de stratégies nationales où les Etats viennent appuyer leurs entreprises. D’où la pertinence du concept de guerre économique.

Dans cette cristallisation des stratégies nationales de puissance, la principale rivalité se joue entre les Etats-Unis, puissance relativement déclinante, et la Chine, puissance montante. Le principal enjeu de cette rivalité est, bien sûr, énergétique : dans « L’Epopée », je décrivais déjà comment la Chine avait, par exemple, perçu la guerre en Irak comme un moyen pour les Etats-Unis de tenir le Japon et la Chine à la gorge par le biais de leur dépendance énergétique. D’où le fait qu’un des axes majeurs de la stratégie chinoise est la recherche d’indépendance en matière de ressources et d’énergie : pour les ressources, avec une véritable colonisation rampante de l’Afrique et de l’Amérique Latine et, pour l’énergie, en signant des accords de partenariat tous azimuts, notamment avec tous les Etats les moins démocratiques de la planète. C’est dans ce contexte que la guerre économique devient un jeu à somme nulle.

La guerre à somme nulle et l’accélération des antagonismes internationaux

L’expression « jeu à somme nulle » est tirée de la théorie des jeux et désigne un jeu, ou un conflit, où ce qui est gagné par l’un des protagonistes est définitivement perdu pour les autres, à l’exemple des jeux d’Echecs ou de Go. Avant que nous ne prenions conscience d’approcher les limites des ressources naturelles et celles de nos réserves d’énergie, la concurrence était un jeu à somme non nulle : même si la concurrence économique avantageait les puissants et accroissait les inégalités, les pays les moins avancés profitaient quand même de la dynamique générale du développement. Ce qui était gagné par l’un n’était pas nécessairement perdu par l’autre. Aujourd’hui, avec le compte à rebours programmé des ressources naturelles, la guerre économique devient un vrai jeu à somme nulle : ce qui est gagné par l’un est définitivement perdu pour les autres. Le pétrole, par exemple, est au cœur de cette forme inédite de guerre économique où les réserves annexées par les uns (Etats-Unis ou Chine, par exemple) sont perdues pour tous les autres Etats. Le fait d’être passé à une guerre économique à somme nulle exacerbe les antagonismes et accélère le rythme d’accaparation, d’exploitation et d’épuisement des ressources, au détriment de tous.

La guerre économique qui s’amplifie va non seulement accroître les inégalités en favorisant les puissants, c’est la logique même de ce type de conflit, mais, surtout, elle accélère l’épuisement des ressources avant que des solutions scientifiques et technologiques de substitution aient été mises en place. Le capitalisme a déjà connu de nombreuses crises et mutations, notamment dans le domaine de l’énergie où nous sommes passés de la vapeur au charbon, puis de l’électricité au pétrole, avant de déboucher sur le nucléaire et les énergies renouvelables. De plus, les hypothèses de remplacement du pétrole et des matières premières existent, le problème est qu’il faudra du temps pour mettre en place les solutions de substitution à une échelle industrielle et mondiale. Or l’amplification de la guerre économique nous conduit à un goulot d’étranglement en accélérant l’épuisement des ressources et la pollution avant que nous soyons capables de mettre des solutions de substitution en place.

Comme je le disais dans un précédent article, nous sommes en train de nous suicider consciencieusement, en redoublant de productivité et de compétitivité dans la concurrence des égoïsmes nationaux. C’est le principal effet de la guerre économique : une accélération des antagonisme internationaux qui accentue la probabilité d’une crise mondiale.

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