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La guerre en Asie, de Sun Tzu à Mao Tsé Toung

dimanche 24 juillet 2016, par Bernard NADOULEK


Les Royaumes Combattants

On peut caractériser la tendance dominante de la guerre en Asie par une conception de la stratégie indirecte qui prend forme avec L’Art de la Guerre de Sun Tzu et se réactualise au xxe siècle avec la guerre révolutionnaire de Mao Tsé Toung.

La stratégie indirecte, qu’on peut illustrer par la formule « tous contre tous », représente tous les cas de conflit où un nombre indéfini d’adversaires se regroupent en jeux de coalitions non réductibles à deux alliances. Le conflit prend alors un caractère multipolaire où les protagonistes peuvent s’affronter en nombre indéterminé dans des jeux de coalitions fluctuants qui se déclinent à plusieurs niveaux : un pays peut former une coalition avec des alliés lointains contre un voisin proche, de même qu’une entreprise peut former une coalition avec des concurrents étrangers contre une entreprise concurrente de même nationalité. Dans le conflit multipolaire, de tous contre tous, le principe de l’action consiste à « vaincre sans combattre », un principe mobile et gradué, à mi-chemin entre la guerre limitée (jeux de coalitions permettant de contrer une menace par la dissuasion) et la guerre secrète (espionnage permettant de s’assurer des intentions de l’ennemi pour les contrer avant qu’il ne les mette en œuvre). Au contraire du Direct, l’Indirect propose une vision multidimensionnelle et systémique du conflit. Multidimensionnelle en ce qu’on multipliera les niveaux d’antagonisme sur le plan politique, diplomatique, économique, commercial, dans un jeu complexe de coalitions. Systémique parce que cette démarche stratégique globale cherche à modifier à la fois le système de conflit, les règles de l’affrontement et les relations entre les différents acteurs coalisés. L’efficacité idéale de la stratégie indirecte consiste, selon Sun Tzu, à parer les menaces avant qu’elles ne se concrétisent. Le principe est de « vaincre sans combattre ». Pour ce faire, la règle de l’Indirect est la dissuasion, qui consiste à annihiler l’attaque directe par une menace indirecte : ruse, espionnage, guerre psychologique, coalition avec d’autres forces, pressions économiques ou politiques, guerre secrète, désinformation, etc. Le but étant d’acquérir l’avantage sans avoir à livrer bataille. Là où la stratégie directe consiste à concentrer les forces sur le champ de bataille, la stratégie indirecte consiste à ouvrir le conflit sur le plus grand nombre de dimensions possibles. Mais, plus un système est sophistiqué, plus il est fragile, et dans le système complexe de l’affrontement des stratégies indirectes, la limite est la fragilisation mutuelle des protagonistes. Le principe fondateur de cette théorie est simple et paradoxal : « vaincre sans combattre ». Pour Sun Tzu, le comble de la stratégie ne consiste pas à remporter des batailles ; n’importe quel barbare doté des forces nécessaires peut remporter des victoires. Le fin du fin est de prendre une ville sans donner l’assaut, de renverser l’État sans opérations prolongées et de gagner la guerre sans livrer la bataille . Il ne s’agit pas de s’attaquer aux forces de l’ennemi mais à ses plans.

C’est dans la Chine des Royaumes Combattants, du Ve au IIe siècle avant notre ère, que cette doctrine va être mise en œuvre. Pendant cette période, une douzaine de royaumes d’importance inégale s’affrontent pour le contrôle de l’ensemble de la Chine. Pendant plus de deux siècles et demi, cette guerre fonctionne comme un système de conflit multipolaire de coalitions mobiles où les royaumes luttent « tous contre tous », jusqu’à l’unification de l’Empire par T’sin Che Houang Ti en 221 avant notre ère. Dans cet affrontement, les royaumes qui se menacent réciproquement tentent chacun de dissuader les attaques directes par des stratégies mobiles de coalition dont le but est de chercher l’avantage dans la répartition des forces avant l’affrontement. Dans ce type de conflit, où les coalitions se forment dans des jeux d’encerclement et se dissuadent mutuellement, les stratégies se superposent et s’enchevêtrent en s’annulant réciproquement, et le mouvement perpétuel des parties assure finalement la stabilité du tout ; c’est pourquoi la guerre des Royaumes Combattants durera plus de deux siècles et demi.

Printemps et Automne

Pendant la période Printemps et Automne, du viie au ve siècle avant notre ère, la civilisation chinoise se redéploie et cette nouvelle doctrine émerge progressivement. Des progrès dans l’agriculture vont entraîner une série de mutations démographique, urbaine, sociale, économique et politique : le système de la bureaucratie des lettrés confucéens se met en place et se généralise au viie siècle avant notre ère. Ces mutations renforcent à la fois la puissance des royaumes chinois, leur développement économique et leurs velléités hégémoniques.

La montée en puissance de l’économie bénéficie principalement aux commerçants, qui édifient d’immenses fortunes grâce à la spéculation : vendre à la hausse, acheter à la baisse, jouer sur les problèmes de transport, de stockage, faire tourner le capital sans répit. Voici de nouveaux principes qui rapprochent le commerce de l’art de la guerre par des similitudes dans la sûreté de décision, la minutie de la préparation, la vitesse de l’action, la précision du calcul, l’anticipation des circonstances. Les mêmes idéogrammes sont utilisés pour nommer les mécanismes de la stratégie et ceux du commerce. Les marchands accumulent de la puissance et se mettent au service de l’État. En retour, les princes utilisent ces mêmes marchands pour la gestion de leur État et, irrésistiblement, la politique est influencée par les mœurs du commerce : spéculation, prévarication, « graisse parfumée », selon l’expression chinoise équivalente à celle du « pot de vin » français, deviennent les maîtres mots de la bureaucratie, de la diplomatie et de la guerre.

Dans cette période de bouleversement généralisé, chaque prince chinois, exalté par le fracas des batailles et les bénéfices des conquêtes, affirme sa volonté de « mettre la terre et le ciel dans un sac », c’est-à-dire d’étendre son hégémonie sur toute la Chine. Grâce au développement économique, la guerre met en branle des armées qui comptent des centaines de milliers d’hommes, et les problèmes d’organisation changent radicalement les règles de la stratégie militaire. Dans ce nouveau contexte, où la guerre et le commerce se développent de concert, le commerce a un effet modérateur sur la guerre qui évolue vers des formes sophistiquées de stratégie, en évitant les destructions inutiles. C’est cette mutation que vient formaliser L’Art de la Guerre. Au contraire de la guerre féodale antique des Chinois et de ses affrontements brouillons, la réforme de L’Art de la Guerre, préconisée par Sun Tzu, va aboutir à la constitution d’armées modernes et à former une nouvelle école de la pensée stratégique. Pour Sun Tzu, le meilleur stratège n’est pas celui qui exerce ses talents sur le champ de bataille ; s’attaquer aux forces de l’ennemi est toujours un risque coûteux et grossier. Il est plus habile de s’en prendre à ses plans grâce à la ruse et, surtout, à l’espionnage. C’est « l’information préalable », acquise grâce aux agents secrets, qui permet de parer les intentions de l’adversaire avant même qu’elles ne se traduisent en actes.

La ruse des sophistes chicaniers

Sun Tzu est un personnage mythique qui incarne la tradition collective de la classe des sophistes chicaniers. Ces sophistes chinois, contemporains des sophistes grecs, ont en commun d’opposer la ruse à la violence et l’intelligence à la force. Mais, à la différence des sophistes grecs qui enseignent la stratégie politique sur l’Agora, les sophistes chinois font office de stratèges militaires pour le compte des princes chinois. Leur conception de la stratégie est fondée sur la révolution culturelle chinoise du ve siècle avant notre ère, qui voient émerger les philosophies confucianiste et, surtout taoïste, auxquelles ils empruntent leur caractère dialectique.

Contrairement aux barbares qui, sans culture commune, doivent recourir à une violence primaire pour régler leurs conflits, les sophistes chicaniers, grâce à leur culture chinoise commune, peuvent communiquer, simuler, dissimuler et se représenter le raisonnement de l’adversaire pour agir sur ses intentions avant qu’elles ne se concrétisent. Il faut savoir comment l’adversaire pense pour pouvoir raisonner comme lui et le tromper ; il faut se représenter le problème à sa manière pour prévoir son comportement et l’abuser ; il faut pouvoir communiquer avec lui pour prévoir ses intentions et agir sur son esprit plutôt que sur ses forces. En bref, la stratégie illustre les concepts clefs du taoïsme : la ruse est non-action car elle substitue les jeux de l’esprit au mouvement des armées, elle est non-pensée car elle consiste à se représenter les choses avec l’esprit de l’adversaire, elle est non-soi car elle fonctionne grâce aux mouvements de l’ennemi.

L’art de la guerre est basé sur la ruse, qui consiste à toujours se comporter à l’inverse du sens commun pour créer la surprise. Il faut paraître faible quand on est fort, fort quand on est faible, loin quand on est proche, proche quand on est loin. Éviter la force de l’adversaire et attaquer ses faiblesses. Maintenir ses forces en mouvement pour dissimuler ses intentions. Calmer le jeu au moment où l’on s’apprête à frapper, se montrer ferme lorsqu’on veut éviter l’affrontement et craintif lorsqu’on s’apprête à frapper très fort. Offrir une issue à un ennemi acculé, pour le frapper au moment où il se croit sauvé. Et, surtout, ne pas se répéter, pour rester imprévisible. Toutes ces conduites paradoxales sont l’essence même de la ruse, qui permet à l’intelligence de l’emporter sur la force.

Le symbole de l’eau

La ruse ne concerne pas seulement le champ de l’action ou les règles de la bataille, selon Sun Tzu, elle repose sur une conception dialectique de la guerre dont le symbole est l’eau. L’eau évite les hauteurs et se glisse dans les creux, comme une armée qui évite les forces de l’adversaire et attaque ses faiblesses. L’eau s’adapte à n’importe quel récipient, comme une stratégie qui s’adapte à n’importe quelle situation tirée des Stratagèmes des royaumes guerriers. Le royaume des Zhou de l’Est voudrait obtenir de l’eau d’une rivière passant à proximité de sa frontière, pour cultiver ses terres en riz. Mais le royaume des Zhou de l’Ouest, par lequel passe cette rivière, refuse de lui donner cette eau. Les deux camps se préparent à la guerre lorsque Maître Su, sophiste chicanier, propose ses services aux Zhou de l’Est et se rend chez le Prince des Zhou de l’Ouest, à qui il tient ce discours : « Vous vous y prenez mal si vous cherchez à nuire aux Zhou de l’Est ; car la richesse de votre rival tient justement à votre refus. Ils cultivent le blé. Voulez-vous les affaiblir ? Donnez-leur donc l’eau qu’ils réclament : vous ruinerez leur récolte de blé et, une fois qu’ils auront adopté la culture du riz, vous pourrez adopter un chantage sur eux en les menaçant de les priver d’eau à nouveau, si bien que tout le peuple de cet État aura les yeux tournés vers vous et vous serez maître de son destin. » Le prince des Zhou de l’Est se laissa convaincre et Maître Su fut récompensé dans les deux royaumes.

On peut considérer de manière logique que l’eau et la culture du riz rendront les Zhou de l’Ouest plus puissants ou, au contraire, de manière dialectique, qu’elles les rendront plus puissants… et plus dépendants. Plus dépendants parce qu’ils auront délaissé la culture du blé qui ne dépendait que d’eux, pour adopter celle du riz qui, même si elle les enrichit davantage, dépend de l’eau de leurs voisins. Mais ce n’est pas tout ; on peut logiquement considérer que le problème, pour les Zhou de l’Est, est de savoir « s’il faut donner de l’eau » à leurs voisins « ou non », ou bien, plus dialectiquement, de savoir « combien » on leur donnera d’eau et « quand ». Une fois les terres des Zhou de l’Ouest cultivées en riz, les questions « combien et quand » permettent une grande variété de moyens de pression. Entre la position ouverte ou fermée du robinet, chaque degré d’ouverture influe sur la prospérité des récoltes, les risques de famine et la richesse du royaume. Chaque degré de pression est un moyen d’influencer l’ennemi. La stratégie indirecte est donc symbolisée par l’eau et ses facultés de s’adapter à toutes les situations, à reculer devant les forces de l’adversaire et à s’attaquer à ses faiblesses, à se distiller goutte à goutte dans les failles du dispositif adverse, puis à se transformer en torrent dévastateur.

La guerre secrète, la concorde et la discorde

« Parer une menace avant qu’elle ne se concrétise » consiste à utiliser des agents secrets et à manier « la concorde et la discorde ». Pour vaincre sans combattre, il faut obtenir l’« information préalable » auprès d’hommes qui connaissent la situation de l’ennemi. Aussi, Sun Tzu préconise l’utilisation d’agents secrets pour qui tous les moyens seront bons : s’assurer des intentions de l’ennemi par l’espionnage, le tromper par des protestations d’amitié, des cadeaux et des traités de paix, le désorienter par l’intoxication, l’affaiblir par la corruption de ses généraux et de ses fonctionnaires, miner ses forces de l’intérieur en renforçant les rivalités entre ses officiers ou ses ministres, briser ses alliances par l’intrigue. Espionnage, désinformation, corruption et trahison sont immoraux mais coûtent moins cher que la plus petite campagne militaire et font courir infiniment moins de risques au peuple et à l’État. Il s’agit d’obtenir la victoire sans avoir à livrer bataille. Sun Tzu préconise d’avoir des espions partout et, pour emporter la guerre, de jouer sur les divisions et les rivalités du camp ennemi : sur les fractions de population mécontente, sur les officiers ou les bureaucrates corrompus, en bref sur tous ceux qui, moyennant une rétribution ou un poste éminent, quitteront le service de leur maître pour passer dans le camp ennemi. Pour semer la division dans le camp de l’ennemi, le mensonge et la désinformation seront des armes de choix.

L’ennemi aurait un général terrible ! Pourquoi l’affronter sur un champ de bataille ? Il suffit d’une fausse lettre, supposée écrite par lui et proposant ses services à un rival de son maître. Cette lettre sera confiée à un agent sacrifié, que son propre maître aura fait dénoncer et, une fois lue par le souverain du camp ennemi, même s’il n’est pas totalement convaincu de la trahison de son général, elle transforme la confiance en défiance et la force en faiblesse. En opposant entre eux les officiers et les unités de l’armée ennemie, ceux-ci s’entre-détruiront et serviront les intérêts de l’ennemi sans même en avoir conscience. En continuant à répandre des fausses rumeurs jusqu’à la cour du souverain ennemi, on ne tarde pas à y voir le soupçon se généraliser et les punitions les plus injustes frapper les meilleurs. Ceux-ci fuient pour préserver leur vie et ce sont, à leur tour, leur parents, leurs amis, qui sont accusés et châtiés. Dès lors, les complots se nouent de toutes parts, les vindictes se déchaînent, le désordre s’installe. Et Sun Tzu de conclure : « Il vous restera bien peu à faire pour vous rendre maître d’un pays où une partie de la population souhaite déjà votre arrivée. »

Limites et efficience de la stratégie indirecte

Pendant la guerre des Royaumes Combattants, les adversaires disposent tous de stratèges qui connaissent les règles de la stratégie indirecte. De ce fait, l’échiquier reste à peu près stable pendant deux siècles et demi. Dès qu’un des protagonistes monte en puissance et affirme ses prétentions, une coalition se dresse contre lui. Les coalitions se forment et se déforment avec l’évolution des menaces et, comme tout bouge sans cesse, rien ne bouge vraiment.

Mais un tel système ne fonctionne qu’à deux conditions : la première est la surveillance réciproque à laquelle se livrent les adversaires et qui permet de déjouer les menaces ; la seconde est le respect de la règle du jeu consistant à utiliser la ruse plutôt que la force. Le royaume semi-barbare de T’sin, nouveau protagoniste dont les territoires sont situés sur les marches de l’Ouest de la Chine, échappe à ces deux conditions. Sa position périphérique lui permet de tromper la surveillance de ses adversaires et de renforcer sa puissance en secret à l’extérieur de la Chine. De plus, sa culture encore semi-barbare lui permet d’ignorer les subtilités inutiles. En 221 avant notre ère, T’sin Che Houang Ti va abattre tous ses adversaires l’un après l’autre sur les champs de bataille et unifier l’Empire par la force. La limite de la stratégie indirecte est de construire un univers tellement sophistiqué qu’il en devient fragile, et c’est à ce moment que les barbares l’emportent.

Du point de vue d’une bataille, voire d’une guerre, la stratégie indirecte ne représente pas nécessairement le comble de l’efficacité ; on ne peut vraiment juger de son efficience qu’à l’échelle de l’histoire et, plus particulièrement, celle de la Chine. Depuis son antiquité, la Chine a pris le contrôle d’un territoire immense et réussi à maintenir son unité malgré les divisions, les invasions et les périodes d’occupation qui jalonnent son histoire. Comment la Chine a-t-elle pu préserver cette unité alors que nombre d’empires sombraient ? Cette réussite est d’autant plus paradoxale que, depuis ses origines, la Chine a aussi perdu toutes ses grandes batailles contre ses adversaires de premier rang : les Huns, les Mongols, les Mandchous, les Japonais et les puissances occidentales. Pourquoi ces défaites ? L’armée, répartie sur un territoire immense, est surtout une force de maintien de l’ordre et, aux frontières, elle ne constitue qu’un mince cordon de troupes face aux invasions. À chaque fois que les barbares ont fait irruption avec une armée offensive pour prendre Pékin, ils ont presque toujours réussi. Mais, que s’est-il passé ensuite ? Que fait-on lorsque l’on vient de s’emparer de la capitale d’un empire qui comporte des provinces grandes comme des pays européens, des centaines de préfectures de la taille de nos régions, des milliers de sous-préfectures équivalentes de nos départements, des centaines de milliers de fonctionnaires lettrés, lesquels utilisent des milliers d’idéogrammes pour communiquer selon les critères officiels de la cour de Chine ? Comment fait-on pour régner sur le plus grand empire bureaucratique que la terre ait jamais porté et pour apprendre à manier les leviers nombreux et complexes d’une machine aussi gigantesque ? Il n’y a qu’une seule solution, il faut tout simplement… devenir Chinois. Et c’est exactement ce qui s’est passé.

Non seulement la Chine, qui a perdu la plupart de ses grandes batailles, a gagné toutes ses guerres en assimilant ses envahisseurs mais, paradoxalement, les invasions ont servi l’expansion territoriale de l’Empire, qui s’est souvent étendu dans la direction d’où venaient ses envahisseurs. Trois siècles de domination des Mongols, par exemple, se sont soldés par l’absorption de la Mongolie intérieure. C’est à l’échelle de l’histoire qu’on peut réellement juger de l’efficacité de la stratégie indirecte et son arme de prédilection : la civilisation. Comme l’écrit François Julien, dans l’approche chinoise de la stratégie, l’effet est d’autant plus grand qu’il n’est pas visé.

L’ego stratégique

Reprenons notre comparaison entre les jeux d’Échecs et de Go, d’une part, pour la compléter avec les caractéristiques de ces deux jeux et, d’autre part, pour faire le lien avec la stratégie de la guerre révolutionnaire menée par Mao Tsé Toung.

Les Échecs se jouent sur un champ de bataille réduit (8 cases sur 8) avec une armée limitée (16 pièces par camp) et hiérarchisée. Ces pièces ont des capacités spécialisées de déplacement et de prise. L’échiquier, ainsi que les deux camps opposés et symétriques, correspondent très bien à la vision occidentale traditionnelle du champ de bataille : le « pré carré » où s’opère la concentration des forces et où se définissent les limites de l’affrontement. L’espace est restreint, mais les possibilités de déplacement et de combinaisons des pièces sont infinies. Au contraire, le Go se joue sur un large territoire (19 lignes sur 19) avec des armées nombreuses (191 pierres noires et 190 blanches). Les pierres sont posées progressivement sur le Go Ban, à chaque tour de jeu, et elles restent ensuite immobiles sauf en cas de prise, où elles sont alors enlevées. Ces pierres ont une valeur égale, qui ne vaut que par leur connexion en chaînes. Au fil des tours de jeu, les pierres disséminées sur le Go Ban constituent des aires d’influence et, en se reliant entre elles, les pierres forment des chaînes, lesquelles, en se refermant, forment des territoires. Dans son principe même, le jeu de Go, qui consiste à créer des territoires dont va dépendre la forme de la bataille, est très différent du jeu d’Échecs où l’ordre de bataille est déjà déterminé en début de partie. Enfin, au contraire de la stratégie des Échecs qui s’appuie sur des axes d’attaque, celle du Go fonctionne à partir d’anneaux d’encerclement.

Au Go, l’ouverture se joue dans les coins de l’échiquier, pour se protéger de l’encerclement. Aux Échecs, tout se joue au centre pour avoir le maximum de latitude pour l’attaque. Pendant le milieu de partie, le Go favorise la riposte horizontale : à une attaque sur un point A on répond par un contre sur un point B, pour dissimuler sa stratégie qui se répartit sur plusieurs territoires. Au contraire, les Échecs favorisent la concentration des pièces sur un point clef et les combinaisons qui permettent d’obtenir la supériorité numérique en éliminant les pièces adverses. Le Go « asphyxie », les Échecs « assomment ». Au Go, les combinaisons sont fondées sur les libertés : avoir des possibilités de mouvement plus nombreuses que l’adversaire. Les Échecs privilégient le sacrifice pour forcer le jeu adverse. En fin de partie, le Go permet d’emporter la victoire par avantage, avec un point de différence ; aux Échecs, c’est le Mat (la mort du roi) et la victoire, ou bien le Pat et la nullité : tout, ou rien.

Les Échecs et le Go représentent donc des types de rationalité parallèles, à la fois opposés et complémentaires. À la notion occidentale de champ de bataille, de pré carré, d’espace limité mais combinatoire, correspond la notion asiatique plus large de territoire, dont le relief est constitutif de la stratégie. Aux notions de hiérarchie et de spécialisation des pièces, correspond, au Go, celle d’égalité des pierres qui ne démultiplient leur valeur que par leur connexion. À l’ouverture des Échecs et au combat offensif pour le contrôle du centre, correspond le combat plus défensif pour le contrôle des coins au Go. La bataille du milieu de partie se joue sur la concentration des forces et le schéma action-réaction de combinaison aux Échecs, sur la dispersion des forces et la délocalisation des conflits au Go. Le concept tactique de « sacrifice » permet de forcer le jeu adverse aux Échecs, alors que le concept de « liberté » permet de vaincre en conservant une marge de manœuvre plus grande au Go. À la fin de la partie, la victoire décisive de « l’échec et Mat » et la logique du tout ou rien aux Échecs, s’opposent à la victoire par simple avantage au Go. Comparaison significative des différences de conception de la guerre en Asie et en Occident, et qui illustre également le face-à-face entre la guerre moderne de Tchang Kaï-chek et la guerre révolutionnaire de Mao Tsé Toung.

Le jeu de Go et la guerre révolutionnaire

La guerre du peuple, menée par les communistes chinois, illustre à la fois la philosophie de Sun Tzu et l’esprit du jeu de Go, tous deux familiers à Mao Tsé Toung. La révolution du mouvement nationaliste de Sun Yat Sen, le Guomindang, commence en 1911, dans une Chine divisée entre les fiefs des « seigneurs de la guerre » et soumise à l’influence des puissances coloniales. Le parti communiste chinois conclut une alliance avec le Guomindang et participe à la reconquête nationaliste dirigée par Tchang Kaï-chek, successeur de Sun Yat Sen. En 1927, Tchang Kaï-chek rompt cette alliance, massacre les communistes à Shangaï et à Canton et établit une dictature appuyée sur la grande bourgeoisie avec l’aide des Américains. Après les massacres, les communistes survivants entament la Longue Marche de douze mille kilomètres, qui va les conduire dans la province montagneuse du Shanxi au nord de la Chine, difficile d’accès, adossée à la frontière soviétique, sur le bord de l’échiquier chinois. Avec les débris d’une armée composée de paysans, Mao va lutter à la fois contre le gouvernement nationaliste et contre les Japonais qui occupent la Mandchourie et le nord-est de la Chine. Sa stratégie se joue à trois niveaux : militaire, idéologique et international.
Sur le plan militaire, Mao va d’abord mettre en œuvre une stratégie de guérilla, qui permet de mener une guerre de mouvement face aux troupes japonaises et chinoises nationalistes, ces dernières étant plus nombreuses et armées de manière moderne par les Américains. La stratégie de guérilla utilise l’infiltration de groupes mobiles dans le dispositif de l’ennemi, les embuscades, la destruction des voies de communication, l’isolement des points avancés du dispositif adverse, l’encerclement progressif, etc. Selon la recommandation de Mao, les communistes sont comme des « poissons dans l’eau » ; il est impossible de les différencier des paysans, dont ils portent le vêtement. C’est l’armée indécelable dont parle Sun Tzu, qui se glisse dans les creux, évite les hauteurs, isole les places fortes, infiltre les brèches, puis les submerge. C’est le principe de la guerre de mouvement qui veut qu’une force globalement inférieure puisse l’emporter sur une force supérieure grâce à sa mobilité et à sa faculté d’obtenir une supériorité locale sur le point d’affrontement. Cette stratégie s’inspire à la fois du jeu de Go et des principes dialectiques de la philosophie de Sun Tzu, que Mao paraphrase ainsi : « Lorsque l’ennemi progresse, nous battons en retraite ! Lorsque l’ennemi s’arrête, nous le harcelons ! Lorsque l’ennemi cherche à éviter le combat, nous l’attaquons ! Lorsque l’ennemi bat en retraite, nous le poursuivons ! » Au fur et à mesure de ses succès, Mao constitue progressivement une armée traditionnelle et combine la guérilla et la stratégie militaire classique pour l’emporter par la combinaison de l’indirect et du direct.

Mais ce n’est là que l’aspect militaire de sa stratégie. Pour remporter la paix et avoir une légitimité, il faut aussi une stratégie politique. Au contraire de la stratégie directe qui concentre ses forces sur l’espace unidimensionnel du champ de bataille, la stratégie indirecte joue sur le plus grand nombre de dimensions possible. À l’affrontement militaire, Mao ajoute la guerre idéologique en dénonçant la collusion entre Tchang Kaï-chek et les étrangers, Japonais et Américains. Il dénonce aussi la corruption de l’armée et de l’administration nationaliste, qui écrase les paysans. Au contraire, il exige un comportement exemplaire de l’Armée Rouge et, dans les provinces libérées, il distribue les terres des propriétaires fonciers aux paysans. Au moment de la victoire, ce sont les communistes, et non Tchang Kaï-chek, qui bénéficient d’une légitimité nationaliste.

Cela ne suffit pourtant pas encore. Mao ne peut pas l’emporter en se cantonnant sur l’échiquier chinois si Tchang Kaï-chek a une stratégie internationale d’alliance avec les États-Unis et les puissances occidentales. Il faut donc passer de la politique à la géopolitique. Les communistes chinois maintiennent une alliance problématique avec l’URSS pour contrer l’aide militaire des Américains aux nationalistes. Les Soviétiques n’envoient qu’une aide très maigre : ils n’aiment ni les Chinois, ni les révolutions menées avec les paysans, et viennent de dissoudre l’Internationale communiste au profit de la thèse du « socialisme dans un seul pays ». Cependant, Mao Tsé Toung s’efforce de maintenir une alliance symbolique avec les Soviétiques, moins pour leur aide militaire que pour la pression indirecte qu’il exerce par leur intermédiaire sur les États-Unis. Ces derniers ne peuvent plus soutenir massivement Tchang Kaï-chek sans risquer d’étendre le conflit.

La stratégie de Mao Tsé Toung est un parfait modèle de jeu indirect à trois niveaux sur un échiquier multipolaire : stratégie de guérilla sur le terrain, qui sera complétée par la guerre conventionnelle dès que les communistes auront acquis une relative parité de force, lutte idéologique contre Tchang Kaï-chek, jeu de coalition avec l’URSS sur l’échiquier mondial. C’est le principe même de la stratégie indirecte : ouvrir le conflit sur le plus grand nombre de dimensions possible.

Mondialisation multipolaire et stratégie indirecte

La stratégie indirecte est le principe même de la phase de mondialisation multipolaire à laquelle nous assistons aujourd’hui, tant dans le champ de la concurrence économique internationale que dans celui de la géopolitique des puissances. Dans les jeux multipolaires de la concurrence économique, la stratégie indirecte est la grille d’interprétation des jeux de coalition dans lesquels nous voyons des entreprises s’allier avec des partenaires de pays et de civilisations différentes contre des entreprises concurrentes de même nationalité. C’est un des principes clefs des jeux indirects de coalition : s’allier avec le concurrent le plus lointain contre le concurrent le plus proche. De manière plus spécifique, dans la deuxième partie de ce livre, nous avons vu, d’une part, comment les grands conglomérats asiatiques ont adopté des stratégies indirectes pour l’attaque des marchés étrangers et, d’autre part, comment la Chine a pratiqué une véritable stratégie de Go dans son ouverture économique. Dans les deux cas, nous connaissons le succès qui en a résulté.

Dans l’espace géopolitique des puissances, la stratégie indirecte et les jeux de coalition sont également de règle avec, par exemple, les oppositions auxquelles nous avons assisté autour de l’intervention des États-Unis en Irak en 2003. Nous avons vu les Européens se scinder en deux camps : les partisans d’une intervention en Irak, menés par les États-Unis et l’Angleterre, et les opposants à cette intervention, emmenés par la France et l’Allemagne. Dans la deuxième partie du livre, nous avons vu : d’abord, comment la stratégie de chaque camp est déterminée par des objectifs différents de politique étrangère ; ensuite, comment chacune de ces deux conceptions implique une attitude différente par rapport aux pays en voie de développement et, plus précisément, par rapport au monde musulman ; enfin, comment ces oppositions risquent de s’amplifier, tant sur le champ économique que militaire ou géopolitique.

Plus globalement, par rapport à l’évolution du processus de mondialisation et à la question de savoir si ce processus conduit à une atténuation ou à une aggravation des antagonismes géopolitiques et des différences culturelles, la stratégie indirecte reste dominante dans les relations internationales. Elle l’a d’ailleurs toujours été car, comme l’écrit Louo Kouan-Tchong dans Les Trois Royaumes, le grand roman de la stratégie chinoise : « Parlons maintenant de la situation générale du monde. Ce qui fut longtemps divisé doit, assurément, un jour, retrouver son unité. Et ce qui longtemps fut uni doit un jour, fatalement, se diviser à nouveau. » Ce qui vaut pour la Chine antique, dont parle Louo Kouan-Tchong, mais également pour le processus de mondialisation.

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