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La guerre en Occident : de la guerre sainte à la guerre absolue

dimanche 24 juillet 2016, par Bernard NADOULEK


La guerre dans l’Orient Ancien

On peut caractériser la tendance dominante de la guerre en Occident par une conception de la stratégie directe qui émerge avec le récit la guerre sainte de l’Ancien Testament et qui trouve sa théorie moderne au xixe siècle avec le concept de guerre absolue de Karl Von Clausewitz.

La stratégie directe, qu’on peut illustrer par la formule « un contre un », représente tous les cas de conflit où deux camps se font face, même si chacun d’eux peut comprendre un nombre indéfini de protagonistes. Le conflit prend alors un caractère bipolaire qu’on peut illustrer par l’image du duel entre deux individus, deux équipes, deux organismes, deux États ou deux alliances d’États. Dans le conflit bipolaire ou dans le duel à un contre un, le principe idéal de l’action consiste à surenchérir jusqu’au bout sur l’action de l’adversaire, à franchir toutes les étapes de l’escalade, à se battre jusqu’au bout pour vaincre. Compte tenu de la montée aux extrêmes de la violence, il faut donc être prêt à accepter l’éventualité de la mort en cas d’échec. Le principe du Direct est donc d’être prêt « à vaincre ou à mourir ». C’est une vision unidimensionnelle du conflit, centrée sur la situation qu’il faut affronter, la difficulté qu’il faut résoudre ou la bataille qu’il faut gagner, en se concentrant sur le rapport des forces en présence. La règle tactique du Direct est l’escalade, c’est-à-dire un mécanisme d’action et réaction provoquant une surenchère d’attaques et de contre-attaques qui se succèdent, selon Clausewitz, dans une « montée aux extrêmes de la violence ». Cette escalade a pour but la victoire décisive, consistant à détruire les forces de l’adversaire et à l’abattre. La Guerre Totale et le commandement militaire unifié permettent d’optimiser le déplacement et l’impact des forces sur les axes d’opérations pour l’emporter par la destruction des forces adverses. Dans cette forme de guerre totale, la limite est la destruction mutuelle des protagonistes.

Comment cette conception de la guerre émerge-t-elle ? Qu’a-t-elle de spécifique ? En quoi tranche-t-elle avec les pratiques qui la précèdent ? Les peuples de l’Orient Ancien font la guerre de manière limitée : les armées sont peu nombreuses, peu entraînées, manquent de logistique. Le plus souvent, la fonction de la guerre est aussi pragmatique que celle du commerce : on cherche à faire du butin ou des prisonniers qui seront vendus où utilisés comme esclaves. Compte tenu de cette conception pragmatique de la guerre, on emploie volontiers la ruse pour minimiser les risques. L’idée qu’on puisse risquer sa vie dans un conflit est bien sûr présente, mais on essaye d’éviter une possibilité aussi extrême en attaquant l’ennemi par surprise, en lui tendant des embuscades. On cherche bien la victoire mais on utilise la ruse pour prendre le minimum de risque. Pendant la conquête de la Terre Promise, les Hébreux vont inaugurer une forme d’affrontement radical qui révolutionne les formes de guerre pratiquées à leur époque. Avec la guerre sainte, les choses vont changer radicalement : le monothéisme, le Dieu unique, la vérité unique, une vérité qui vaille qu’on puisse mourir pour elle. Ce qui rend le risque ultime envisageable. L’homme a trouvé une cause qui le dépasse ; la guerre sainte justifie le fait qu’on tue et même qu’on puisse mourir pour Dieu. La révolution monothéiste rend le sacrifice personnel acceptable dans le but de léguer la vérité unique aux générations futures.

La Guerre Sainte et le tribut de Dieu

La Bible traite de la Guerre Sainte et des combattants dans le Deutéronome. Le texte met d’abord l’accent sur le fait que même lorsque les Hébreux combattent une armée supérieure en nombre, ils ne doivent pas s’en effrayer car l’Éternel marche et combat à leurs côtés pour leur donner la victoire. Pendant leurs pérégrinations pour atteindre la Terre Promise, quand les Hébreux passent devant une ville, ils doivent d’abord l’inviter à la paix et si cette ville répond dans le sens de la paix, elle paie simplement un tribut. Mais si la ville veut faire la guerre, les Hébreux devront l’assiéger. Jéhovah, Dieu des armées, la livrera en leur pouvoir et tous les habitants mâles devront être passés par le tranchant de l’épée, les femmes, les enfants et les animaux tenant lieu de butin. Mais dans les villes de la Terre Promise que l’Éternel a données aux Hébreux comme héritage, ils ne doivent pas laisser subsister une âme. Hétéens, Amorréens, Cananéens, Phérézéens, Hévéens et Jébuséens, tous (hommes, femmes, enfants, vieillards) doivent être exterminés pour qu’ils ne puissent transmettre aux Hébreux les abominations commises en l’honneur de leurs dieux et pour que ces derniers ne deviennent pas coupables envers l’Éternel. Dans cette nouvelle forme de guerre totale, les valeurs transcendantes du monothéisme justifient le massacre des ennemis qui ont offensé l’Éternel par leurs pratiques idolâtres mais également le fait que les Hébreux acceptent le risque suprême de la mort. Ainsi, non seulement les Hébreux acceptent l’éventualité du sacrifice de leur vie au nom des valeurs du monothéisme mais, au contraire des mœurs militaires de l’Orient Ancien, dans les villes que Dieu destine à son peuple élu, la Guerre Sainte implique l’extermination de tous ceux qui ont offensé Dieu.

Les valeurs guerrières du monothéisme

La nouvelle conception de la guerre des Hébreux tranche donc radicalement avec les pratiques de l’Orient Ancien : dans la Guerre Sainte, Dieu participe à la bataille à la tête de Son peuple élu, Il suggère une ruse ou Il intervient par un miracle, en abattant par exemple les murs de Jéricho. Dans les batailles contre les peuples qui L’ont offensé par leurs croyances idolâtres, Il commande de tuer tout le monde et de tout détruire par le feu. La destruction de l’adversaire et de ses biens sont le tribut payé à Dieu pour la victoire.

Ainsi, les valeurs qui vont révolutionner la guerre ne sont pas militaires mais religieuses. Contrairement à la prudence et au pragmatisme des armées de l’Orient Ancien, les Hébreux pratiquent une violence totale et acceptent l’éventualité du sacrifice suprême et de la mort pour Dieu, au nom de Sa vérité unique et de Sa Loi. Paradoxalement, l’interdiction de la violence individuelle, « Tu ne tueras point », permet de légitimer la violence collective menée pour Dieu et avec Lui. De même, l’égalité devant la Loi fait de chaque juif un guerrier se battant librement pour un idéal commun, et elle fait des Hébreux une armée du peuple capable d’une extrême cohésion au combat. Comme pour les Français de 1789, l’efficacité de la guerre totale ne dépend pas de seulement de méthodes militaires ; l’homme n’accepte de se sacrifier que pour des idéaux plus grands que lui.

Mais, la guerre totale recèle aussi un paradoxe : la violence absolue du conflit produit un effet psychologique qui dissuade beaucoup d’ennemis potentiels et réduit le nombre de batailles à livrer. En exterminant ceux qui ont offensé Dieu, les Hébreux répandent une terreur qui réduit le nombre d’adversaires prêts à affronter une détermination collective aussi absolue. Paradoxalement, en acceptant le risque suprême de la mort, on augmente aussi ses chances de survie. Ainsi, la logique du monothéisme et celle de la guerre totale se rejoignent dans une rationalité paradoxale qui est précisément celle de la stratégie, son essence même, qui consiste en une inversion du sens commun : « Si tu veux la paix, prépare la guerre », « La meilleure défense est l’attaque », etc.

Le désert, l’Alliance, les nombres et l’organisation

Après l’esclavage en Égypte, l’exode dans le Sinaï permet aux Hébreux de retrouver leur culture nomade et de se retremper au feu du désert avant de se lancer à la conquête de la Terre Promise. La « logique » religieuse du conflit va entraîner la mise en œuvre d’une logique globale et la mise en place d’une véritable « machine de guerre ».

Premièrement, l’efficacité de la Guerre Sainte procède de l’Alliance avec Dieu, garante de l’alliance des douze tribus. L’Alliance permet d’instaurer un commandement militaire unifié et de concentrer les forces des douze tribus dans l’action.

Deuxièmement, l’organisation commence par le dénombrement des hommes. Dans les guerres antiques, le nombre était un facteur moins efficace que les vertus guerrières de la noblesse, qui décidaient de l’issue des batailles. Avec les Hébreux, le nombre devient un facteur décisif. D’autant plus qu’il ne s’agit pas de compter les hommes de manière anonyme mais de dénombrer chaque tribu pour constituer des bataillons dans lesquels chacun se bat au milieu des membres de son clan, ce qui accroît la motivation de tous.

Troisièmement, les nécessités de la survie dans le désert conduisent à une organisation rationnelle du camp. La rigueur de la vie dans le désert et l’âpreté du combat quotidien pour se procurer les ressources nécessaires à la survie dans un milieu hostile impliquent de compter les hommes et, surtout, de les organiser, si on veut répartir rationnellement ces ressources.

Quatrièmement, les Hébreux sont en train de transformer une foule anarchique et inorganisée en dispositif rationnel, efficace et mobile. Mobile, car l’ordre du camp conduit logiquement à un ordre de marche. Les Hébreux sont redevenus des nomades, et la rapidité de leurs déplacements leur confère un avantage stratégique fondamental : surgir là où on ne les attend pas. L’ordre de marche s’organise autour d’un centre de gravité : l’Arche d’Alliance, symbolisant le fait que Dieu marche avec Son peuple. La tribu de Lévi va porter l’Arche, et Moïse va consacrer le commandement de Dieu selon lequel les premiers nés de chaque tribu, appartenant à Dieu, seront confiés aux Lévites chargés d’en faire la garde spéciale de l’Arche. Confondant les lignages, Moïse noue l’écheveau des tribus en un peuple qui marche. La rationalité religieuse du monothéisme continue de se combiner avec la rationalité militaire de la Guerre Sainte.

Cinquièmement, l’ordre de marche ne tarde pas à se transformer en ordre de bataille. Les tribus deviennent des machines de guerre capables de pratiquer la guerre éclair.

Le rouleau de la guerre

Pour la bataille, les manuscrits de la Mer Morte montrent qu’au contraire des mêlées confuses de l’époque, l’armée des Hébreux continue de développer sa double rationalité de l’affrontement, religieuse et militaire. Elle se dispose en formation de combat, avance calmement au pas jusqu’à la ligne ennemie et, pendant que résonnent les trompettes de la tuerie, toute la troupe fait retentir « une immense clameur guerrière pour faire fondre le cœur de l’ennemi ». Alors même que l’ennemi est sous le choc de cette première offensive psychologique, et avant la mêlée, le lancement des javelots de combat inaugure ce qui deviendra, entre 2 500 et 3 000 années plus tard, la préparation d’artillerie. L’offensive se développe alors tout azimut pour casser le dispositif militaire adverse jusqu’à mettre l’ennemi en fuite, jusqu’à ce qu’il ait « tourné sa nuque ». C’est alors la poursuite jusqu’à la destruction totale de l’ennemi. L’art de la tactique vient d’émerger : il consiste à s’assurer des conditions qui permettent de vaincre sur le champ de bataille. C’est aussi la naissance d’une conception globale de la stratégie, qui mettra plus de vingt-cinq siècles à trouver une justification philosophique rationnelle avec la « guerre absolue » de Clausewitz.

Vers la défensive

Chaque conception de la guerre a sa limite. Après avoir conquis la Terre Promise grâce à la Guerre Sainte, qui est une doctrine offensive, les Hébreux vont être peu à peu contraints à la défensive. Dès leur installation sur la Terre Promise, un mouvement prophétique dénonce la décadence de la religion juive qui, en se sédentarisant, s’assimile parfois aux croyances polythéistes locales. L’unification du royaume et l’apparition de l’État créent les conditions classiques du métissage culturel. Alors, les prophéties annoncent les défaites devant des ennemis qui seront les instruments de la colère de Dieu devant la corruption de Son peuple. Mais les prophètes réaffirment aussi l’espérance eschatologique du relèvement d’Israël et de l’avènement de la Vérité divine sur terre.
Après le règne de Salomon, qui marque le sommet de la puissance juive, une période de décadence et de défaites va commencer à partir de la première destruction du Temple par Nabuchodonosor en 587 avant J.-C. En effet, les Hébreux restent un petit peuple par rapport aux grandes puissances de l’époque : l’Égypte, Babylone, la Perse, puis la Grèce et l’Empire Romain. De plus, leur territoire se situe sur les voies de communication entre l’Orient et l’Afrique. Cette situation est un avantage pour le commerce mais, du temps de Salomon, c’est justement la richesse des Hébreux qui excite les convoitises. Les agressions sont également causées par les mœurs des Juifs eux-mêmes, le peuple « à la nuque raide » . Sur le plan socio-politique, leurs principes de liberté et d’égalité tranchent de manière brutale avec les mœurs autoritaires des civilisations orientales. Les puissances n’auront de cesse que de réduire à leur merci ce peuple trop libertaire. La domination des Babyloniens, des Perses, des Grecs, puis des Romains, va provoquer de nombreux mouvements de résistance et un cycle continu de phases de rébellion puis de répression. La deuxième destruction du temple par les Romains aboutira à la dispersion du peuple juif en l’an 70.

La première forme de stratégie défensive des Hébreux est un négatif de la guerre sainte : elle s’illustre dans des mouvements de résistance qui iront parfois jusqu’au suicide collectif comme celui des défenseurs de la citadelle de Massada . Pendant cinq siècles, devant la domination des Babyloniens, des Perses, des Grecs puis des Romains, les soulèvements populaires sont endémiques mais, malgré quelques courtes périodes d’indépendance, les Hébreux sont asservis. Les mouvements de résistance sont impitoyablement réprimés. Pendant ces troubles, les communautés juives sont dispersées.

La deuxième forme de stratégie défensive des Hébreux est la diaspora (en grec, « dispersion ») : une errance qui va durer deux millénaires, à travers un cycle de persécutions et de déplacements des communautés. Après la stratégie d’offensive totale de la guerre sainte, voici venu le temps de la stratégie de défensive totale et de la dispersion. Sans État, sans institutions, sans armée, comment le réseau de la diaspora va-t-il permettre au peuple juif de maintenir son identité et de se déplacer deux millénaires durant pour survivre face aux persécutions, aux pogroms et à l’holocauste ? Grâce au monothéisme, à l’étude et à l’interprétation des textes sacrés. Le monothéisme aura été à la fois à l’origine de la stratégie offensive de conquête de la Terre Promise des Hébreux, à l’origine de leur décadence dans l’assimilation pendant la période du royaume, ainsi qu’à l’origine de leur stratégie défensive et de leur survie dans la diaspora.

Le cycle de l’offensive a repris avec la création de l’État d’Israël en 1948 et les guerres israélo-arabes de 1967 et 1973. La première et la deuxième Intifada, actuellement en cours, marquent-elles un retour vers le cycle défensif ? Dans quelle mesure l’étude de l’histoire et de ses interprétations peut-elle éviter un nouveau cycle de guerre sainte, persécution, destruction, dispersion ?

La stratégie directe : du jeu d’Échecs à la guerre absolue

Pour retrouver une filiation des doctrines de la guerre totale en Occident, après la guerre sainte des Hébreux, revenons au jeu d’Échecs pour montrer la continuité entre ses principes et ceux que développe Clausewitz à travers son concept de guerre absolue. La guerre totale relève d’une conception de la stratégie qu’on peut formaliser à travers un système de conflit bipolaire à « un contre un », où les adversaires se livrent à une surenchère d’attaques et de contre-attaques en provoquant une escalade qui a pour but la victoire décisive et la destruction des forces adverses.

Le jeu d’Échecs représente un bon modèle de stratégie directe : l’échiquier et les deux camps adverses illustrent l’espace limité du champ de bataille et de sa puissante combinatoire. L’ouverture des hostilités est marquée par une bataille pour le contrôle du centre, afin d’avoir ensuite la liberté de diriger son attaque aussi bien sur l’aile droite que sur l’aile gauche. L’affrontement du milieu de partie est marqué par un jeu de combinaisons qui se caractérise : par la concentration des pièces sur un point faible du dispositif ennemi ; par le sacrifice, qui permet de forcer le jeu adverse ; par la puissance de calcul, qui permet d’obtenir la supériorité numérique dans l’échange des pièces. La fin de partie est marquée par la nécessité d’abattre le roi adverse (le Mat) et d’obtenir la victoire décisive.

Clausewitz, un officier prussien (1780-1831), va formaliser cette vision à travers le concept de Guerre Absolue, qui s’inspire de celui de Guerre Totale que la Révolution Française, puis Napoléon, ont imposé à l’Europe. Le principe de la montée aux extrêmes de la violence, ou escalade, est justifié ainsi : « Celui qui use sans pitié de la force et ne recule devant aucune effusion de sang prendra l’avantage sur son adversaire si celui-ci n’agit pas de même… On ne saurait introduire un principe modérateur dans la philosophie de la guerre sans commettre une absurdité… La guerre est un acte de violence et il n’y a pas de limite à la manifestation de cette violence. Chacun des adversaires fait la loi de l’autre, d’où résulte une action réciproque qui, en tant que concept, doit aller aux extrêmes. » Le but de l’escalade est la destruction des forces adverses car : « Tant que je n’ai pas abattu l’adversaire, je peux craindre qu’il m’abatte. » Les conceptions antiques de la guerre sainte des Hébreux, tout comme celles du jeu d’Échecs, sont philosophiquement rationalisées.

Cependant Clausewitz contrebalance le concept de guerre absolue et sa doctrine offensive, par le principe de « dissymétrie de l’attaque et de la défense », qu’il illustre par l’analyse des campagnes napoléoniennes de Russie et d’Espagne. Au début d’un conflit, l’avantage revient à l’agresseur qui peut créer la surprise en choisissant le moment et le lieu de l’attaque tout en dynamisant le moral de ses troupes grâce aux premières victoires. Mais, si l’attaquant n’emporte pas une « victoire décisive » par la destruction des forces adverses avant le point culminant de l’attaque, c’est-à-dire le moment où le gros de ses forces est en action, l’avantage revient au défenseur. Ce dernier connaît son territoire, combat près de ses réserves stratégiques, peut susciter des actions de francs-tireurs à l’intérieur des lignes ennemies. De plus, le moral de ses troupes est mobilisé pour la sauvegarde de la patrie pendant que celui de l’agresseur baisse. Ce principe des guerres de libération nationale est théorisé à partir des échecs militaires napoléoniens en Espagne et en Russie. Ainsi, malgré sa vision offensive initiale de la guerre totale, Clausewitz finit par conclure sur la supériorité de la défense, expliquant peut-être par là-même la fragilité de la doctrine offensive des Hébreux, tout comme les risques du jeu offensif de combinaison aux Échecs, par rapport à la position plus aisée du jeu de position qui peut se satisfaire d’attendre les erreurs de l’adversaire.

La Seconde Guerre Mondiale et la montée aux extrêmes des idéologies

Pendant la Seconde Guerre Mondiale, tous les protagonistes appliquent les conceptions de la guerre absolue de Clausewitz et, chacun à leur manière, le principe de la destruction de l’adversaire. Les puissances de l’Axe pratiquent la guerre totale non seulement dans leurs campagnes militaires mais avec les camps de la mort, les massacres de masse et le génocide. Les officiers de l’état-major allemand, qui ont tous lu Clausewitz, ont mis au point une forme de guerre offensive, le blitzkrieg (guerre-éclair combinant la force des blindés et de l’aviation) qui doit, selon eux, éviter l’inconvénient de la dissymétrie de l’attaque et de la défense en leur donnant la victoire avant le « point culminant de l’attaque ». Cependant, l’état-major allemand n’évitera pas les échecs, notamment contre l’Angleterre et l’Union Soviétique. Les Allemands commettront presque les mêmes erreurs que Napoléon en ne parvenant pas à battre les Soviétiques avant le point culminant de l’attaque, et la contre-offensive russe sera déterminante dans leur échec.

Les Alliés anglo-saxons ne sont pas en reste : à la fin de la Seconde Guerre Mondiale, ils illustrent également cette rationalité meurtrière de la guerre totale avec leurs bombardements sur l’Allemagne et le Japon. En février 1943 à la conférence de Casablanca, alors que l’ennemi est virtuellement battu, les Alliés décident de « détruire et disloquer le système militaire, industriel et économique allemand et de miner le moral de son peuple jusqu’au point où sa capacité de résistance armée se trouvera totalement affaiblie ». Les Alliés s’arrogent unilatéralement, en pleine guerre, le droit de bombarder les populations civiles : 1 350 000 tonnes de bombes sur l’Allemagne vont faire 300 000 morts et 700 000 blessés. À la conférence de Postdam, les Alliés annoncent « la destruction inévitable et complète des forces armées japonaises ». Les bombardements qui dévasteront Tokyo feront 83 000 morts ou disparus, puis l’arme nucléaire fera 74 000 morts et 84 000 blessés à Hiroshima, puis 40 000 morts et 40 000 blessés à Nagasaki. La montée aux extrêmes de la violence a provoqué, dans les deux camps, le retour à une conception archaïque et barbare de la guerre, une montée aux extrêmes des idéologies où se combinent la loi biblique du Talion, les vieux mythes guerriers des Germains et le rationalisme stratégique de la guerre totale.

Selon Clausewitz, la guerre est « le produit de deux facteurs inséparables : l’étendue des moyens dont il [l’adversaire] dispose et la force de sa volonté ». Dans la guerre totale, la montée aux extrêmes de la volonté engendre une régression qui se traduit par une amplification du massacre et de son discours de justification idéologique. Côté allemand, ce sera le nazisme et son génocide pendant que, côté allié, l’antinazisme poussera la logique meurtrière des bombardements jusqu’au détriment de l’intérêt des Alliés. En effet, pour ces Alliés, la montée aux extrêmes des idéologies est telle qu’ils ne tiennent pas compte des avertissements de leurs propres géopoliticiens qui avaient prévu que l’écrasement total de l’Allemagne et du Japon ouvrirait au communisme les portes de l’Europe de l’Est et de la Chine.

Violence et rationalité

Ainsi, même si les Occidentaux ont connu d’autres conceptions de la guerre, comme celle de la guerre juste ou de la stratégie indirecte maritime anglaise, puis américaine, dans des circonstances graves, la guerre totale est bien ce qui caractérise le mieux leur conception militaire, comme l’ont sinistrement démontré les guerres révolutionnaires et napoléoniennes, la Guerre de Sécession et les deux guerres mondiales du xxe siècle.

Entendons-nous bien, il ne s’agit pas de stigmatiser les Hébreux, les Allemands ou les Anglo-Saxons, en leur attribuant une propension plus grande à la cruauté ou aux massacres. Comme l’histoire le montre à l’envi, la violence et la cruauté sont malheureusement réparties chez tous les hommes et dans toutes les cultures ; seules leurs formes varient. Nous avons déjà développé l’hypothèse selon laquelle chaque civilisation, à chaque phase de son évolution, produit ses propres formes de barbarie. Il s’agit maintenant de montrer : d’abord, comment les doctrines de la guerre et de la stratégie se construisent à partir des couches culturelles les plus profondes d’une civilisation ; ensuite, comment ces doctrines orientent les comportements collectifs, et de manière d’autant plus radicale qu’il s’agit d’une doctrine de la guerre totale ; enfin, comment les discours idéologiques viennent, après coup, justifier la violence des vainqueurs et condamner celle des vaincus.

Un dernier point est à souligner avec force : du point de vue d’une évolution civilisatrice, on oppose volontiers le monde ordonné par la raison et le progrès à celui de la violence qui surgit comme une force archaïque et irrationnelle. Rien n’est plus factice que cette opposition. De manière générale, dans toutes les civilisations, les formes qu’emprunte la violence s’expriment de manière très rationnelle par rapport à la manière dont elles se construisent à travers l’histoire. Ce qui fait la spécificité de l’Occident, c’est même la place centrale qu’y tient la rationalité et la manière systématique dont celle-ci se déploie dans la guerre. Dans L’Éthique protestante et l’esprit du capitalisme, Max Weber fait la même observation dans son analyse de l’impact du protestantisme sur la révolution industrielle. Ce qui, du point de vue économique, distingue l’Occident du reste du monde, n’est pas la conscience de la nécessité du développement économique ou de la recherche du profit mais, selon Weber, le rationalisme systématique, tant religieux qu’économique, avec lequel les bourgeois protestants ont fondé le capitalisme. Il en va de même dans les rapports entre la guerre et la civilisation occidentale ; la rationalité systématique de la violence, tant religieuse ou culturelle que militaire, y est poussée jusqu’à l’extrême, depuis la période biblique jusqu’à nos jours.

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