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La magie, le visible et l’invisible

mardi 14 février 2012, par Bernard NADOULEK

La magie apparaît au paléolithique supérieur avec les premiers chamans. Elle prendra une forme plus accomplie au néolithique. La magie est fondée sur le partage entre le monde visible des hommes et de la nature, et un monde invisible qui se manifeste dans nos rêves et dans tous les phénomènes incompréhensibles de la vie. La magie permet le passage du visible à l’invisible. La magie blanche, officielle et bénéfique, est le soutien de l’ordre social auquel elle est le plus souvent associée. Elle peut même suppléer les carences du pouvoir en faisant respecter les normes et les tabous sociaux par la menace de sanctions surnaturelles. Au contraire, la magie noire, transgressive et maléfique, caricature les usages sociaux, incarne la révolte contre l’ordre social et se développe quand le pouvoir est faible. Ainsi, le chaman et le sorcier sont des médiateurs qui modèrent ou attisent les conflits sociaux, qui prolongent le pouvoir des hommes dans l’univers mystérieux de l’invisible et qui tentent de se concilier les forces occultes. Sur quelles croyances la magie s’appuie-t-elle ? Quels pouvoirs met-elle en jeu ?


Croyances diplomatiques et stratégiques

Les croyances de l’enfance de l’humanité consistent à voir des dieux ou des esprits à travers tous les phénomènes incompréhensibles ou toutes les manifestations inexplicables de la vie. Toutes les sociétés primitives traversent une première phase, antérieure à la création de la religion, où les phénomènes incompréhensibles s’expliquent à travers l’hypothèse d’un monde surnaturel et invisible qui contiendrait toutes les causes et les explications des phénomènes du monde visible : actes des dieux, des puissances tutélaires ou des ancêtres disparus. Toutes nos sociétés modernes ont gardé une part de cette croyance ancrée au plus profond de nos superstitions. Dans cette perspective, les rites humains ne consistent pas seulement à prier ou à accomplir des actes de dévotion pour gagner la faveur des dieux ou éviter leur colère, mais surtout à interpréter les signes par lesquels les dieux manifestent leurs intentions et à accomplir des rites pour les amadouer ou pour contrecarrer leur volonté. En effet, le pouvoir des dieux n’est pas illimité et les hommes disposent de moyens pour agir. La multiplicité des dieux et des forces occultes permet de multiplier les allégeances, de se protéger de l’un par une alliance avec l’autre. Les dieux sont souvent antagonistes (le soleil et la pluie, la santé et la maladie, etc.) : on peut donc les neutraliser en les opposant les uns aux autres. On peut aussi faire appel aux ancêtres morts en les invoquant pour augmenter la force vitale du clan, pour protéger leurs descendants ou contrer l’action des forces maléfiques.

La magie est une forme de négociation constante avec l’invisible, qui n’exclut ni la ruse, ni les artifices. Les dieux voient loin mais ne sont pas omniscients car leur vision est limitée par le pouvoir d’autres dieux ; on peut donc les tromper en substituant un animal à une victime humaine lors d’un sacrifice, ou encore en affublant un individu, menacé par la colère de l’un d’eux, d’un nom péjoratif pour que le dieu se tourne vers une victime plus flatteuse. Les dieux ne sont pas omnipotents, leur puissance est limitée par celle des autres forces occultes ; on peut donc aussi bien les attirer que les repousser par des invocations appropriées. Les croyances, tout comme la politique ou la stratégie, doivent être fondées sur une appréciation réaliste des rapports de force. L’action peut y être fondée sur la loyauté ou la trahison. Les alliances étant changeantes, les compétences rituelles limitées, la ruse et la vigilance sont aussi utiles que la ferveur. Le rapport avec les puissances de l’invisible ne procède donc pas seulement de la croyance en une vérité ou d’actes de foi, mais d’un sens plus concret de la stratégie et de la diplomatie avec les forces occultes : les hommes ne peuvent contrôler le monde mais ils peuvent apprendre à influer sur lui. Ils disposent dans ce domaine d’une liberté qui est moins limitée par les impératifs de la survie.

Chamans, sorciers et initiation

Pour coexister avec des forces qui nous dépassent, il faut relier le monde visible, celui des hommes, et le monde invisible des dieux ou des esprits. C’est la fonction d’une classe d’experts - sorciers, devins, chamans - qui, à des degrés divers, assurent le passage d’un monde à l’autre grâce à la magie. On ne peut pénétrer dans ce monde sans subir une initiation qui est un rite de passage entre les mondes du profane et du sacré.

A la suite de l’appel d’un dieu, qui se manifeste par un rêve ou une maladie, la personnalité du candidat à l’initiation va être détruite dans un processus de mort et de renaissance symbolique, puis recomposée pour accéder à un monde supérieur. Cela se fait par des rites de passage et de purification, par l’absorption de drogues, par l’apprentissage d’une langue liturgique, de chants, de danses, de formules magiques, de tabous alimentaires, sexuels ou comportementaux. L’initiation culmine dans une cérémonie pendant laquelle la transe, provoquée par les rituels ou les drogues, permet d’incorporer une parcelle de divinité au corps du disciple. L’initié fait parfois un voyage dans le monde surnaturel, ou bien s’unit sexuellement avec un esprit, ou encore combat des démons. A la fin du voyage initiatique, le disciple est dépecé par les dieux, puis son corps est reconstitué par son dieu de tutelle, qui introduit en lui une parcelle de substance magique. Enfin, c’est la résurrection et la cérémonie de consécration publique.

Le magicien est alors devenu un être hybride, dont la moitié surhumaine est attestée par ses nouveaux pouvoirs : incantation, divination, formules magiques, métamorphose, dédoublement, corps astral ou totem animal, lui servent d’armes pour ses combats. Le magicien peut alors agir pour le pouvoir, grâce la magie blanche qui renforce les normes sociales, ou contre le pouvoir, avec la magie noire qui remet la société en cause. Dans les deux cas, ses nouvelles facultés surnaturelles lui permettent de soutenir des combats, d’infliger des sanctions, d’user de maléfices.

La magie comme science de l’invisible

La magie est en quelque sorte la science primitive du néolithique. Les principales propriétés du monde magique sont : l’abolition de la distance, de l’espace et du temps, dans lesquels le magicien peut voyager ; la présence simultanée du passé, du présent et du futur, dans lesquels le magicien peut se transporter aussi bien que dans l’espace ; le pouvoir de transformation des êtres et des choses ; les formules magiques ou les incantations qui permettent d’appeler, de conjurer, de transformer. Comme la science, la magie a des formules qui doivent être aussi exactes que des équations. Elles procèdent d’un même esprit de déterminisme où « les mêmes causes doivent produire les mêmes effets » (Frazer, 1915). La succession des événements est censée être parfaitement sûre et susceptible d’être prévue et calculée avec précision, à moins que l’action d’un autre magicien ne vienne contrecarrer le processus.

La première loi magique est fondée sur le principe de similarité selon lequel le semblable appelle le semblable. Ainsi, la figurine qui sert aux cérémonies d’envoûtement est censée représenter le corps de celui qui sera envoûté. Cette loi d’imitation, de mimétisme, est née de l’expérience immémoriale des chasseurs qui, non seulement se déguisaient en animaux pour approcher leur proie, mais s’identifiaient à ces mêmes animaux pour les comprendre ou les piéger. La deuxième loi est fondée, à l’inverse, sur le principe de contrariété, qui utilise les antagonismes. C’est le principe de répulsion qui consiste, par exemple, à appeler la pluie pour faire fuir le soleil et combattre les effets de la sécheresse. Enfin, la troisième loi, dite de contagion, est fondée sur le principe de contiguïté, qui permet de transférer des qualités d’une chose ou d’un être à un autre, comme le cannibalisme rituel permet de s’approprier une part de la puissance d’un mort.

Autre principe important, celui de contiguïté, qui fonctionne à partir de deux règles : globalisation et efficience. La règle de globalisation est fondée sur l’idée que la partie vaut pour le tout : c’est-à-dire que la personne toute entière est présente dans un de ses cheveux ou de ses ongles, croyance avérée avec la découverte de l’ADN. La règle d’efficience, c’est la possibilité d’envoûter la personne à distance à partir de ce fragment. Par extension, une règle de sympathie permet de transférer des qualités d’un être à l’autre : rendre la vue à un malade en aveuglant un animal par exemple. Ces rites de transmission ont amené les magiciens à des découvertes en faisant d’eux des chimistes, des empoisonneurs et des guérisseurs. Ainsi, la magie se présente comme une nouvelle arme et, à ce titre, elle sera adoptée aussi par le pouvoir, qui y trouve un nouvel arsenal de contrôle. Sorciers, sorcières, tantôt sollicités tantôt réprimés, préfigurent le rôle des prêtres dont le pouvoir attend la sacralisation de l’autorité officielle.

Les théories d’interprétation de la magie

Selon Freud (« Totem et Tabous »), la magie représente le stade oral de l’évolution où le très jeune enfant a l’impression de faire surgir sa mère dès qu’il se met à crier. La magie est reliée au stade narcissique et aux tendances pulsionnelles qui visent à atteindre la toute-puissance. Parmi d’autres interprétations analytiques, celle de Geza Roheim insiste sur la fonction du sorcier, symbole phallique de la tribu, capable de se projeter à distance, dans un coït sadique, pour castrer ses ennemis. Marcel Mauss considère la magie comme une forme particulière de la religion, orientée vers des rites secrets, privés, prohibés, et qui se distingue par une croyance en des forces immanentes de la nature, par opposition à la transcendance religieuse du sacré. Au contraire, Frazer insiste sur l’analogie entre la magie et la science (déterminisme, lois, formules, prévisions, anticipations) : la magie est le moyen par lequel l’homme primitif tente de contrôler le monde. Selon Essartier, la science, au contraire de la magie, peut être vérifiée expérimentalement, ce qui assure son évolution. La magie a bien tenté un moment de se diriger vers la science avec l’occultisme, l’alchimie et l’astrologie, mais cette tentative a été dépassée par celle de la science rationaliste et de ses expériences de laboratoire. Bachelard affirme que la magie a même été le principal obstacle à l’avènement d’une pensée réellement scientifique. Malinovski souligne, au contraire, que la magie et la science ont en commun une croyance latente en l’homme, en sa capacité de radicale transformation de ses conditions d’existence et en la perspective de progrès illimités. De même la magie, comme la science, laisse entrevoir la résolution finale de tous les conflits grâce aux découvertes qui apporteront à l’homme la satisfaction de tous ses désirs. Enfin, Kluckhohn montre que l’accusation de sorcellerie à l’encontre de ceux qui s’élèvent au-dessus des autres par la richesse ou les dons, a servi de frein à l’accumulation excessive de biens ou d’autorité.

La magie des guerriers

La magie est aussi un apanage des guerriers. Dès le paléolithique, les chasseurs ont leurs propres rites d’initiation. Ils reposent le plus souvent sur une chasse solitaire qui doit valider le passage à l’âge adulte et le choix d’un totem qui donne au chasseur sa nouvelle identité. Ce choix du totem se fait à travers un rêve ou une transe provoquée par des plantes hallucinogènes qui ont pour but de modifier le champ de conscience et de faire apparaître l’animal totem auquel le chasseur empruntera ses qualités. L’initiation se poursuit par un affrontement rituel qui consiste en une chasse solitaire où l’initié devra démontrer ses qualités. C’est après cette initiation que le néophyte peut entrer dans la confrérie des chasseurs.

Plus tardivement, les guerriers reprendront ces pratiques en faisant passer pour des pouvoirs magiques les performances qui résultent d’un entraînement intensif. En incarnant un totem, il s’agit de s’attribuer ses facultés exceptionnelles : la vue perçante de l’aigle, la vitesse de son vol dans l’espace, l’ouïe et l’odorat affûtés du félin, le tranchant de ses griffes ou de ses crocs. Certains guerriers pratiquent l’alchimie du mage, la fabrication des filtres et des poisons. Ils psalmodient des incantations aux dieux les plus terribles, emploient les malédictions, les envoûtements et autres artifices mais sont parmi les mieux placés pour ne pas en être dupes. Dans le combat, ils savent qu’il n’y pas de miracle, que l’illusion conduit à la défaite, voire à la mort.

Alors, pourquoi ces mystifications magiques de la part des sorciers, des chamans ou des guerriers ? Pour terroriser leurs adversaires ? Pour stimuler l’admiration de leurs disciples ? Pour se rendre indécelable aux yeux du commun ? Parce qu’ils ont été abusés par leurs maîtres, leurs prédécesseurs ? Parce qu’ils s’abusent eux-mêmes par vanité ? Parfois même parce qu’ils croient à leurs chimères ? Oui, certainement pour un peu de tout cela à la fois. La magie est devenue non seulement une arme, mais une stratégie, tant pour la guerre que pour la paix. Dans l’histoire de l’humanité, les religions, puis la science, se substitueront à la magie pour créer des architectures différenciées du monde invisible. Mais ni la religion, ni la science, ne parviendront à éradiquer la magie, qui reste ancrée au cœur de nos superstitions.

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