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La mondialisation continentale et militaire

"Traité de civilisations comparées" (extraits).

mercredi 5 décembre 2012, par Bernard NADOULEK

Mondialisation continentale et militaire, de 3 000 ans avant notre ère, jusqu’au XVe siècle.

Le fait primordial de cette période est le conflit géostratégique planétaire qui va opposer les nomades et les sédentaires pendant environ 4 500 ans, jusqu’au XVe siècle. Du point de vue de la mondialisation, tous les évènements de l’histoire des peuples sont relativement mineurs par rapport à cet antagonisme majeur et mondial. Ce conflit est fondé sur une rivalité pour l’appropriation des territoires et des ressources. Ces invasions vont aussi jeter un pont continental entre les civilisations. Les rencontres vont accélérer l’évolution des équilibres territoriaux et politiques, les échanges de marchandises et d’idées, les confrontations d’identité et de modèles civilisateurs. La navigation est déjà monnaie courante, mais cette étape de la mondialisation est principalement continentale, comme en témoignent les voies de communication et d’invasions militaires. Cette période se terminera par la victoire de la civilisation sédentaire. Même si cette période de 4 500 ans est fertile en évènements, à l’intérieur de chacune des grandes aires de civilisation, le phénomène mondial majeur restera le conflit qui voit les nomades déferler par vagues sur les civilisations sédentaires, en Europe, en Asie, en Orient et en Afrique du Nord.


Les vagues d’invasions. Au nord, les invasions commencent entre 3 000 et 2 500 ans avant notre ère avec les nomades indo-européens qui, depuis leur berceau (de l’Europe Centrale à la Russie du Sud), se dispersent en vagues de migrations vers l’Europe, le Caucase, l’Anatolie, l’Iran, l’Inde et même le Turkestan chinois. Les Indo-Européens vont être suivis par des peuples de nomades turco-mongols de l’Altaï. Les invasions se succèdent sans discontinuer en Europe, en Orient et en Asie : Scythes, Cimmériens, Celtes, Sarmates, Goths, Germains, Huns, Alains, Avars, Obres, Ouïgours, Khazars, Magyars, Petchenègues, Tatars, Mongols, Mandchous. Le même processus se déroule au sud de la Méditerranée avec les tribus sémites qui nomadisent dans les régions désertiques d’Arabie et envahissent les communautés urbaines du Moyen-Orient où elles vont donner naissance aux aires de peuplement akkadienne et assyrienne. Puis Araméens, Phéniciens et Hébreux envahissent la côte méditerranéenne. A partir du VIIe siècle, les invasions arabes portent la culture sémitique à l’ouest, jusqu’en Espagne du sud qui devient le califat de Cordoue ; au sud-ouest, jusqu’au Golfe de Guinée ; au sud-est, jusqu’à l’Océan Indien et l’Indonésie ; enfin au nord-est, dans les steppes turco-mongoles, jusqu’en Chine.

La supériorité militaire des nomades. Confrontés à des conditions d’existence très sévères, aussi bien dans les steppes d’Asie Centrale que dans le désert d’Arabie, les nomades deviennent naturellement des guerriers. La chasse quotidienne et la garde des troupeaux sont des préparations naturelles à la guerre. Ces cavaliers ont plus de mobilité que les armées de fantassins sédentaires. Vivant sur des territoires pauvres en ressources et confrontés à des périodes de famine, les nomades se lancent à l’assaut des civilisations sédentaires et de leurs stocks agricoles. Ils sont poussés par une nécessité impérieuse et la supériorité de motivation de ceux qui n’ont rien à perdre. Mais, une fois qu’ils ont pris le pouvoir sur des sociétés sophistiquées, les nomades se laissent facilement séduire par les fastes du luxe et de la culture, perdent une bonne part de leurs qualités guerrières et se trouvent bientôt à leur tour à la merci de nouvelles invasions nomades surgissant de la steppe ou du désert. Après la violence des conquêtes, les itinéraires d’invasion sont empruntés par les marchands, et l’économie internationale s’en trouve stimulée. Ainsi, les conquêtes des Musulmans, puis celles des Mongols, feront de la Route de la Soie la principale artère terrestre du commerce mondial et accéléreront les échanges entre l’Orient, l’Europe et l’Asie.

Les Mongols. Ce conflit géostratégique mondial s’achève à l’avantage des sédentaires, au début du XVIe siècle, avec l’implosion de l’Empire mongol. L’empire, déchiré par des rivalités internes, succombe au développement de l’artillerie moderne qui bat en brèche la supériorité militaire des cavaliers mongols. La technologie des sédentaires l’emporte définitivement sur les qualités guerrières des nomades. Autre cause majeure et inédite de l’implosion de l’Empire mongol : la tolérance religieuse. Toutes les grandes religions de l’époque sont présentes dans l’Empire mongol où Tengri, "le ciel très haut", principale divinité mongole, peut selon les chamans, contenir tous les autres dieux. Pendant que l’Europe passe de l’Inquisition aux Guerres de Religion, tout en poursuivant le combat contre l’Islam, Karakorum, la capitale mongole, est le seul lieu au monde où les temples bouddhistes et taoïstes voisinent avec les mosquées et les églises chrétiennes nestoriennes. Cette tolérance causera la perte des Mongols dont les antagonismes seront exacerbés par les conversions de certaines tribus à des religions beaucoup moins tolérantes que leur chamanisme. L’issue de ce conflit géostratégique sonnera le glas de la tolérance antique et verra la montée des impérialismes religieux, caractéristiques des empires sédentaires.

L’ethnocentrisme naïf de l’Antiquité. Pendant qu’un combat mondial se livre entre nomades et sédentaires, les différences culturelles entre les civilisations sédentaires vont s’exacerber. Chez Hérodote, au Ve siècle avant notre ère, nous trouvons les premières descriptions des différences culturelles entre Grecs et Barbares (Perses, Babyloniens, Égyptiens, Scythes, Éthiopiens, Indiens, etc.). Hérodote admet les différences de coutumes de manière tolérante : "car, si quelqu’un proposait à tous les peuples de choisir les meilleures de toutes les coutumes, après les avoir examinées, chaque peuple choisirait les siennes propres : tant chacun, en sa pensée, place ses usages au-dessus des usages d’autrui". Et Hérodote de conclure : "Pindare, selon moi, a été bien inspiré quand il a dit : "La coutume est la reine de tous les hommes". Mais, dans les récits fantaisistes de ses Histoires, Hérodote cède à un ethnocentrisme naïf, attitude qui consiste à interpréter une culture étrangère à partir de ses propres valeurs, à la considérer de manière déformée et à porter sur elle des jugements erronés. L’ethnocentrisme peut même conduire à considérer toutes les cultures étrangères comme inférieures. Ce sera le cas avec les impérialismes culturels qui se fonderont sur une base religieuse dans toutes les civilisations.

Civilisation : de l’universel à l’identitaire. Après la naissance de la civilisation africaine au paléolithique, puis celle des civilisations indiennes et asiatiques au néolithique, c’est pendant cette troisième période de l’histoire, continentale et militaire, que les civilisations latine, anglo-saxonne, musulmane et slave émergent successivement. Dès lors la dimension universelle de la civilisation coexiste avec ses dimensions identitaires. La civilisation, prise dans son sens universel, est le plus haut degré d’unité des groupes qui composent le genre humain. On peut la définir comme l’état d’avancement matériel et intellectuel de l’humanité. En revanche, prises dans leur sens identitaire, les civilisations perpétuent les facteurs culturels communs à des peuples qui peuvent avoir évolué sur le plan historique et essaimé sur le plan géographique. Par exemple, la civilisation latine va historiquement évoluer, depuis l’Empire romain jusqu’à la Renaissance et de la Contre-réforme à nos jours. La civilisation anglo-saxonne va se disperser géographiquement, depuis la Germanie jusqu’à l’Angleterre et des Etats-Unis jusqu’aux aux dominions canadien, africain du sud, australien et néozélandais. Ni l’évolution historique, ni la dispersion géographique, ne remettent en cause les valeurs de chaque noyau civilisateur.

Les civilisations : définitions plurielles. Leurs dimensions spatio-temporelles et humaines sont nombreuses. 1. Produits de l’histoire, de la mémoire collective et de ses réinterprétations. 2. Visions du monde, où coexistent des mythes, des traditions, des doctrines et des valeurs cristallisées dans des matrices originelles, véritables "codes génétiques" qui perdurent. 3. Espaces géographiques, aires climatiques, territoires, dont les configurations marquent durablement les mœurs des peuples. 4. Sociétés, dont les mœurs politiques se manifestent dans la continuité, y compris à travers leurs ruptures. 5. Economies, aires de développement, réseaux d’échange, dont les règles se perpétuent à travers le progrès. 6. Matérialisation de l’impact des éléments précédents sur les comportements collectifs et les mentalités. 7. Les civilisations sont des puissances aveugles, sourdes et muettes, elles ne sont pas des acteurs politiques ou économiques, elles ne pensent pas, ne communiquent pas, n’agissent pas en tant que telles. 8. Elles se manifestent indirectement, "par défaut", à travers la vision du monde et les valeurs qu’elles instillent au cœur des comportements collectifs. 9. Les civilisations sont des entités qui s’actualisent, évoluent et se transforment, y compris pour se perpétuer. 10. Cette liste ne peut se clôturer.

Les impérialismes civilisateurs. Dans chaque civilisation, les visions du monde naissantes sont fortement marquées par les religions, qui auront été les premières doctrines à proposer une réponse globale aux questions que l’homme se pose sur ses origines, sur sa destinée et sur les finalités de l’existence. Les religions seront les premiers véhicules des impérialismes culturels meurtriers qui vont ensanglanter l’histoire. En Occident, le premier impérialisme culturel est romain et chrétien. À peine le christianisme instauré comme religion d’État dans l’Empire Romain en 313, les chrétiens s’emploient, à interdire la liberté de culte au sein de l’Empire. En 356, l’empereur Constance décrète la peine de mort pour tous ceux qui participent aux sacrifices ou honorent les idoles. En 380, Théodose confirme que les peuples placés "…sous la douce autorité de Notre Clémence vivent dans la foi que le saint apôtre Pierre a transmise aux Romains" et que les autres devront s’attendre à être "…châtiés par nous, selon la décision que nous a inspirée le ciel". On s’emploie aussi à propager l’enseignement évangélique chez les Barbares, y compris par la force : "…proclamez l’Évangile à toutes les créatures. Celui qui croira et sera baptisé sera sauvé, celui qui ne croira pas sera condamné". Cet impérialisme monothéiste fera école.

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