nadoulek.net : mondialisation, civilisations, stratégie

Accueil > MONDIALISATION > Bibliothèque d’articles > Chroniques de la mondialisation > Mondialisation et civilisations > La mondialisation océanique et économique

La mondialisation océanique et économique

"Traité de civilisations comparées" (extraits).

mardi 18 décembre 2012, par Bernard NADOULEK

La mondialisation océanique et économique, du XVIe au XXe siècle.

Le principal fait de cette période est la manière dont la colonisation et la construction d’un système économique international va mettre l’Europe face au reste du monde. Au XVIe siècle, le passage à la navigation océanique, la découverte du Nouveau Monde et la construction des empires coloniaux vont permettre aux nations européennes de dominer le monde. Cette période est marquée par la construction progressive d’un système économique international, dont l’Europe occupe le centre grâce à la révolution industrielle, et dont les empires coloniaux restent à la périphérie en tant que réservoirs de ressources et marchés captifs. La montée en puissance du développement alimente les nationalismes européens du XIXe siècle et de la première moitié du XXe siècle. Dans le même temps, les pays européens se transforment en nations rivales et la montée des nationalismes européens aboutit aux deux guerres mondiales du XXe siècle. La domination des Européens sur le monde durera jusqu’à la Seconde Guerre Mondiale de 1939-45, qui marquera : la fin de la suprématie européenne au profit du binôme USA/URSS, la fin des empires coloniaux dans les guerres de libération du Tiers Monde et le partage du monde en blocs Est/Ouest, communiste et capitaliste.


La colonisation. Dès la Renaissance, une triple évolution technique (navigation océanique et machinisme), économique (capitalisme commercial et financier) et géopolitique (l’Islam ottoman s’empare de Byzance et des routes du commerce oriental) pousse les Latins à explorer les itinéraires océaniques. Le contournement de l’Afrique et la découverte de l’Amérique aboutissent, en 1494, au premier partage du monde avec le traité de Tordesillas entre Portugais et Espagnols. En 1521, la période des grandes découvertes marque le pas, avec le tour du monde de Magellan et les premières esquisses de construction des empires coloniaux européens. Un commerce triangulaire s’instaure entre l’Europe, l’Afrique et l’Amérique grâce au trafic d’esclaves. Après le Portugal et l’Espagne, la Hollande, l’Angleterre et la France se lancent dans l’aventure coloniale, qui va progressivement aboutir à l’émergence d’un système économique international, d’une "économie-monde" (Braudel), c’est-à-dire d’une interdépendance économique mondiale accrue et d’une division internationale des tâches. Ce nouveau système mondial consacre la supériorité technologique et économique des Européens, supériorité qui s’accentue encore grâce à la révolution industrielle et au développement inégal qui s’instaure avec leurs colonies.

Le système économique international. La construction d’un système économique international commence avec le commerce triangulaire, se poursuit avec la colonisation et aboutit à un modèle de développement inégal. Le commerce triangulaire commence dès le XVIIe siècle : les navires européens partent échanger des esclaves contre des marchandises en Afrique ; ils vont échanger ces esclaves aux Amériques contre du café, du tabac, du coton, du sucre, de l’or, etc., qu’ils rapportent en Europe. Autour du trafic, en amont, les Européens réunissent, capitaux, marchandises, navires et équipages ; en aval, ils transforment les produits du Nouveau Monde. Avec la colonisation, le commerce international se généralise et le monde devient un réservoir de ressources qui alimente la révolution industrielle des Européens. Les pays industrialisés importent à bas prix des matières premières, des ressources minières ou agricoles, et exportent des produits manufacturés. Les conseils d’administration des sociétés, les capitaux, les techniques et les décisions sont sous le contrôle des colonisateurs, et les profits sont rapatriés dans les métropoles. Ce système, qui se maintient encore avec les entreprises multinationales, provoque un développement inégal où les pays européens dominent le reste du monde. Plus pour longtemps.

Les Nations. En Europe, l’internationalisation économique pousse paradoxalement à la centralisation des pouvoirs et à la transformation des puissances européennes en nations. Ce long processus se développe depuis la Royauté Classique jusqu’aux Lumières, des Révolutions américaine et française jusqu’au Printemps des Peuples européens de 1848, et de la montée des nationalismes jusqu’aux deux Guerres mondiales du XXe siècle. La Nation, nouveau concept politique né en Europe, se diffusera à l’échelle mondiale. Le face-à-face des empires coloniaux dans le monde se double d’une concurrence entre nations en Europe. La montée des nationalismes européens au XIXe et au XXe siècle s’accompagne curieusement de la naissance d’idéologies universalistes : d’abord le libéralisme, partie prenante de la concurrence économique entre les nations ; puis le communisme et le fascisme, qui illustrent à l’extrême les antagonismes sociopolitiques et économiques entre les classes sociales. Ainsi, la Nation hérite d’une double dynamique : de l’extérieur vers l’intérieur, avec le face-à-face des empires coloniaux qui provoque la concurrence des nations ; et de l’intérieur vers l’extérieur, avec la naissance d’idéologies universelles qui projettent les antagonismes européens sur le reste du monde.

Civilisation et ethnocide. Avant même la naissance du mot civilisation, les pays européens construisent un discours de justification de leur suprématie sur le reste du monde. Cela commence dès les débuts de la colonisation. En 1550, à Valladolid, l’Espagne voit s’ouvrir une controverse sur le statut des Indiens d’Amérique Latine. D’un côté, pour le camp des colons espagnols d’Amérique Latine représentés par Juan Sepulveda, les Indiens ne sont pas de vrais hommes mais des sauvages sans âme, nés pour être des esclaves, ce qui justifie de les traiter comme tels pour mettre en valeur les colonies espagnoles. De l’autre côté, pour le dominicain Bartholomé Las Casas, les Indiens sont des créatures vierges du péché originel, dotées d’une âme, qui doivent donc être évangélisées et traitées en hommes libres. L’Église, tout à son intérêt évangélique, soutient Las Casas et confirme en 1537 que les Indiens peuvent recevoir la foi et les sacrements. Comme il faut tout de même régler le problème de main-d’œuvre des colons, les partis en présence se mettent d’accord pour importer de "véritables" esclaves d’Afrique ! Une seule idée rassemble unanimement tous les participants du débat : la suprématie de la culture chrétienne, qu’il faut imposer partout dans le monde. La question indienne sera réglée par un ethnocide culturel.

Civilisations et racisme. Avec le Siècle des Lumières, une science balbutiante édifie le concept de race. À l’époque, cela semble être une avancée scientifique fondée sur des caractéristiques observables et classifiables (types morphologiques, couleur de peau, etc.), mais un glissement s’opère quand cette classification débouche sur une hiérarchisation des races. Les grands esprits des Lumières (Buffon, Voltaire, Hume, Kant) cèdent alors aux préjugés racistes et préparent le terrain aux hiérarchies raciales. Au nom de l’universalisme, Hegel reprendra l’opposition entre races blanche et noire et rejettera l’Afrique et l’Asie de l’évolution historique. Quelques grands esprits comme Montesquieu, Condillac ou Condorcet, sauvent l’honneur des Lumières avec une conception de l’universalisme fondée sur l’égalité de tous les hommes. L’Europe du XIXe siècle revient à des doctrines plus intolérantes. L’opposition entre Aryens et Sémites émerge, appuyée par les recherches sur la parenté des langues indo-européennes. En 1853, Gobineau justifie l’inégalité des races humaines. En 1859, L’origine des espèces de Darwin donne un fondement scientifique au sentiment de suprématie raciale des Européens grâce à la thèse de la sélection naturelle. La race devient un moteur de l’histoire (Lévi-Strauss).

L’héritage ambigu des Lumières. La philosophie égalitaire des Lumières est aussi le principal obstacle intellectuel pour admettre, en droit, la diversité des civilisations. L’hypothèse d’un monde égalitaire fondé sur la raison repose sur une théorie qui admet provisoirement la diversité des civilisations, mais qui la considère comme une étape transitoire vers le développement d’une civilisation universelle, seule susceptible d’engendrer une égalité réelle entre les hommes. On postule que chaque civilisation suit un développement culturel linéaire ou encore que l’histoire se meut de manière uniforme pour toutes les civilisations. Dès lors, chaque civilisation, ou culture, représente une étape particulière de l’évolution générale et on en déduit que la diversité des cultures sera abolie par l’avènement d’une civilisation universelle quand toutes les civilisations auront franchi toutes les étapes de leur développement. Dit autrement, même si les hommes sont historiquement et culturellement inégaux, ils deviendront égaux lorsqu’ils seront tous parvenus à LA civilisation, celle de l’Occident, il va sans dire. Ethnocides culturels et religieux, racisme, opposition entre Noirs et Blancs, entre Aryens et Sémites, la civilisation universelle a été le masque de toutes les idéologies du refus de la diversité.

Cultures contre civilisations. Contrairement, aux civilisations, entités complexes et multiformes, les cultures incarnent le processus par lequel un groupe humain circonscrit s’individualise et se définit à une époque, dans un lieu et dans un contexte donné. Les cultures sont innombrables et indéfiniment divisibles. Dans le temps : culture chrétienne du Moyen Âge, de la Renaissance ou de la Contre-réforme. Dans l’espace : cultures nationales, régionales ou de classes sociales. Dans un contexte donné : cultures d’entreprise, de métiers, de spécialistes. Les cultures sont divisibles en sous-ensembles jusqu’à la culture individuelle. Ce particularisme de la culture permet à de petits groupes homogènes, d’être des acteurs très efficaces : partis politiques, entreprises, syndicats. La maîtrise d’un groupe sur ses actes est proportionnelle à son homogénéité. De ce point de vue, les pays européens ont une nette avance sur le reste du monde. Leur histoire commune et leurs antagonismes les ont conduits à se différencier rapidement et à évoluer vers des cultures nationales beaucoup plus homogènes et opérationnelles que celles des peuples qu’ils dominent à travers la colonisation. Mais c’est aussi l’exacerbation de ces cultures nationales qui va les conduire à se combattre et à accélérer leur déclin.

Répondre à cet article


version iPhone | Suivre la vie du site RSS 2.0 | Plan du site | SPIP | Nous contacter | S'abonner